XIII

Le départ.

Lorsque Moutier fut de retour, Elfy lui reparla du départ pour les eaux.

«J'ai réfléchi, dit-elle, et je crois que le plus tôt sera le mieux,

puisqu'il faut que ce soit.»

MOUTIER.--Vous savez, Elfy, que le général s'est mis à votre disposition

et que c'est à vous à fixer le jour.

ELFY.--Et que diriez-vous si je disais comme le général, demain?

MOUTIER.--Je dirais: «Mon commandant, vous avez raison»; et je

partirais.

ELFY.--Merci, Joseph; merci de votre confiance en mon commandement. Je

vous engage, d'après cela, à faire vos préparatifs pour demain.

MOUTIER.--Il faut que j'en fasse part au général.

ELFY.--Oui, oui, et tâchez qu'il ne s'emporte pas et qu'il n'ait pas

quelque idée... à sa façon. Moutier entra chez le général qui écrivait.

MOUTIER.--Mon général, nous partons demain si vous n'y faites pas

d'obstacle.

LE GÉNÉRAL.--Quand vous voudrez, mon ami; je restais ici pour vous et

pour Elfy, plus que pour moi; moi je me porte bien et je suis prêt à

continuer ma route. J'écrivais tout juste à un carrossier que je connais

à Paris, de m'envoyer tout de suite une bonne voiture de voyage; ces

coquins de Bournier m'ont volé la mienne et je, suis à Pied.

MOUTIER.--Mais, mon général, vous n'aurez pas votre voiture avant dix

ou quinze jours; et que feriez-vous ici tout ce temps-là?

LE GÉNÉRAL.--Vous avez raison, mon cher; mais encore me faut-il une

voiture pour m'en aller. Je n'aime pas les routes par étapes, moi; et

comment trouver une bonne voiture dans ce pays?

Moutier tournait sa moustache; il cherchait un moyen.

MOUTIER.--Si j'allais à la ville voisine en chercher une, mon général?

LE GÉNÉRAL.--Allez, mon ami. Où est Mme Blidot?

MOUTIER.--Dans la salle, mon général, à servir quelques voyageurs avec

Elfy.

LE GÉNÉRAL.--Demandez-leur donc s'il n'y a: pas de diligence qui passe

par ici.

Moutier sortit et rentra quelques instants après.

MOUTIER.--Mon général, il y en a une à deux lieues d'ici, correspondance

du chemin de fer; elle passe tous les jours à midi.

LE GÉNÉRAL.--Si nous allions la prendre demain?

MOUTIER.--Je ne dis pas non, mon général; mais comment irez-vous?

LE GÉNÉRAL.--A pied, comme vous.

MOUTIER.--Mon général, pardon si je vous objecte que deux lieues, qui ne

seraient rien pour moi, sont de trop pour vous.

LE GÉNÉRAL.--Pourquoi cela? Suis-je si vieux que je ne puisse plus

marcher?

MOUTIER.--Pas du tout, mon général; mais... votre blessure...

LE GÉNÉRAL.--Eh bien! ma blessure... Est-ce que vous n'en avez pas une

comme moi? Une balle à travers le corps.

MOUTIER.--C'est vrai, mon général, mais... comme je suis plus mince que

vous,... alors...

LE GÉNÉRAL.--Alors quoi? Voyons, parlez, monsieur le Sylphe.

MOUTIER.--Mon général,... alors..., alors la balle, ayant eu moins de

trajet à faire, a déchiré moins de chair... et ma blessure est moins

terrible.

Le général le regarda fixement:

«Moutier, regardez-moi là (il montre son nez), et osez me regarder sans

rire. (Moutier regarde, sourit et mord sa moustache, pour ne pas

rire tout à fait.) Vous voyez bien! vous riez! Pourquoi ne pas dire

franchement: Général, vous êtes trop gros, trop lourd, vous resterez en

route! (Moutier veut parler.) Taisez-vous! je sais ce que vous allez

dire. Et moi je vous dis que je marche tout comme un autre, que j'irai à

pied quand même vous me trouveriez dix voitures pour me transporter.»

MOUTIER.--Mon général, je suis tout à fait à vos ordres, mais je

crains... que vous ne vous fatiguiez beaucoup; avec ça qu'il fait chaud.

LE GÉNÉRAL.--J'arriverai, mon ami, j'arriverai. A mes paquets

maintenant. D'abord je laisse ici tous mes effets; je n'emporte que

l'or, que vous mettrez dans votre poche, le portefeuille, que j'emporte

dans la mienne, du linge pour changer en route, et mes affaires de

toilette dans ma poche. J'achèterai là-bas ce qui me manquera.

Le général, enchanté de partir à pied, en touriste, rentra rayonnant

dans la salle où ne se trouvait plus qu'un seul voyageur, un soldat; ce

soldat se tenait à l'écart, ne s'occupait de personne, ne disait pas

une parole; son modeste repas tirait à sa fin. Le général le regardait

attentivement. Il le vit tirer sa bourse, compter la petite somme

qu'elle contenait et en tirer en hésitant une pièce d'un franc.

«Combien, Madame?» dit-il à Mme Blidot.

MADAME BLIDOT.--Pain, deux sous; fromage, deux sous; cidre, deux sous;

total, six sous ou trente centimes. Le visage du soldat s'anima d'un

demi-sourire de satisfaction.

LE SOLDAT.--Je craignais d'avoir fait une dépense trop forte. Vous avez

oublié les radis.

MADAME BLIDOT.--Oh! les radis ne comptent pas, Monsieur.

Au moment où il allait payer, Elfy, à laquelle le général avait dit un

mot à l'oreille, plaça devant le soldat une tasse de café et un verre

d'eau-de-vie. «Je n'ai pas demandé ça,» dit le soldat d'un air moitié

Effrayé.

ELFY.--Je le sais bien, Monsieur; aussi cela n'entre pas dans le compte;

nous donnons aux militaires la tasse et le petit verre par-dessus le

marché.

Le soldat se rassit et avala lentement avec délices le café et

l'eau-de-vie.

LE SOLDAT.--Bien des remerciements, Mam'selle; je n'oublierai pas

l'Ange-Gardien ni ses aimables hôtesses.

«De quel côté allez-vous, mon brave?»

--Aux eaux de Bagnoles, répondit le soldat surpris.

LE GÉNÉRAL.--J'y vais aussi. Nous pourrons nous retrouver au chemin de

fer pour faire route ensemble.

LE SOLDAT.--Très flatté, Monsieur. Mais je vais à Domfront pour prendre

la correspondance du chemin de fer...

LE GÉNÉRAL.--Et nous aussi. Parbleu! ça se trouve bien; nous partirons

demain! tous trois militaires! Ça ira Bien!

LE SOLDAT.--Il faut que je parte tout de suite, Monsieur; on m'attend ce

soir même pour une affaire importante. Bien fâché, Monsieur! nous nous

retrouverons à Bagnoles.

Le soldat porta la main à son képi et sortit avec le même air grave et

triste qu'il avait en entrant. Sur le seuil de la porte, il aperçut

Jacques et Paul qui rentraient en courant. Il tressaillit en regardant

Jacques, le suivit des yeux avec intérêt et ne se mit en route que

lorsqu'il eut entendu Jacques dire à Mme Blidot:

«Maman, M. le curé est très content de moi.»

Jacques fit voir ses notes et celles de Paul; elles étaient si bonnes

que le général voulut absolument leur donner à chacun une pièce d'or.

«Prenez, mes enfants, prenez, dit-il; c'est l'adieu du prisonnier; ce

ne serait pas bien de me refuser parce que je ne suis qu'un pauvre

prisonnier.»

JACQUES.--Oh! mon bon général, comment pouvez-vous croire...? vous qui

êtes si bon.

LE GÉNÉRAL.--Alors prenez.

Et il leur mit à chacun la pièce d'or dans leur poche.

La journée s'acheva gravement; le général était pressé de partir et

allait sans cesse déranger ses affaires, sous prétexte de les arranger.

Moutier et Elfy étaient tristes de se quitter. Mme Blidot était triste

de leur tristesse. Jacques regrettait son ami Moutier et même le général

qui avait été si bon pour lui et pour Paul. On se sépara en soupirant,

chacun alla se coucher. Le lendemain on se réunit pour déjeuner; il

fallait partir avant neuf heures pour arriver à temps.

«Allons, dit le général se levant le premier, adieu, mes bonnes

hôtesses, et au revoir.»

Il embrassa Mme Blidot, Elfy, les enfants et se dirigea vers la porte.

Moutier fit comme lui ses adieux, mais avec plus de tendresse et

d'émotion Et il suivit le général en jetant un dernier regard sur Elfy.

L'auberge de l'ange gardien · 第 12 / 25 题