XII

Le juge d'instruction.

Quand tout le monde se réunit le lendemain pour le café, le général

examina avec satisfaction les visages radieux qui l'entouraient. Le

repas fut gai, mais court; chacun avait à ranger et à travailler.

Moutier se chargea de faire la chambre du général et la salle, pendant

que les deux soeurs, aidées de Jacques, nettoyaient la vaisselle de

la veille et préparaient tout pour la journée. Le général sortit; il

faisait beau et chaud. En allant et venant dans le village, il vit

arriver les gendarmes escortant une charrette où se trouvaient Bournier,

étendu sur le dos à cause de sa blessure, son frère et sa femme, assis

sur une banquette. Une autre voiture, contenant le juge d'instruction

et l'officier de gendarmerie suivait la charrette. On s'arrêta devant

l'auberge; on fit descendre le frère et la femme de Bournier; deux

gendarmes les emmenèrent et les firent entrer dans la salle où se

trouvaient déjà les magistrats et l'officier. Deux autres gendarmes

apportèrent l'aubergiste qui criait à chaque secousse qu'il recevait,

malgré les précautions et les soins dont on l'entourait. Ils

l'étendirent par terre sur un matelas; le juge d'instruction appela un

des gendarmes.

«Allez chercher les témoins et la victime.

Les gendarmes partirent pour exécuter les ordres.

Le général avait accompagné le cortège; il entra dans la salle presque

en même temps que les criminels. Il se plaça en face de Bournier qui le

regardait d'un oeil enflammé par la colère.

«Gredin! gueux, scélérat!--cria le général.

-Qui est cet homme qui injurie le prévenu? dit le juge d'instruction en

se retournant vers lui. Pourquoi est-il entré? Faites-le sortir.

LE GÉNÉRAL.--Pardon, Monsieur, je suis entré parce que je dois rester.

Et si vous me faites sortir, vous serez fort attrapé.

LE JUGE.--Parlez plus poliment à la justice, Monsieur!

Des étrangers ne doivent pas assister à l'interrogatoire que j'ai à

faire, et je vous réitère l'ordre de sortir!

LE GÉNÉRAL.--L'ordre! Sachez, Monsieur, que je n'ai d'ordre à recevoir

de personne que de mon souverain (qui est très loin). Sachez, Monsieur,

qu'en me forçant à m'en aller, vous faites un acte inique et absurde. Et

sachez enfin que, si vous m'obligez à quitter cette salle, aucune force

humaine ne m'y fera rentrer de plein gré et n'obtiendra de moi une

parole relative à ces coquins. LE JUGE.--Eh! Monsieur! c'est ce que nous

vous demandons; taisez-vous et partez!

LE GÉNÉRAL.--Je sors, Monsieur! Et je me ris de vous et de l'embarras

dans lequel vous allez vous trouver. Le général enfonça son chapeau sur

sa tête et se dirigea vers la porte. Moutier entrait au même moment; il

se rangea, porta la main à son képi:

«Pardon, général!» dit-il.

Le général sortit.

Le juge d'instruction regarda d'un air surpris.

«Qui êtes-vous, Monsieur?» dit-il à Moutier.

MOUTIER.--Moutier, le principal témoin de l'affaire, Monsieur le juge;

celui qui a cassé la cuisse de ce gredin-là, qui a enfoncé le crâne à

celui-ci et causé un étourdissement à cette gueuse de femme.

LE JUGE, souriant.--Tâchez de ménager vos épithètes, Monsieur; et qui

est le gros homme qui vient de sortir?

MOUTIER.--Le général Dourakine, mon prisonnier, que ces... je ne sais

comment les appeler, car enfin ce sont de fieffés coquins que ces

coquins, car coquins est le mot, que ces coquins auraient égorgé si je

n'avais eu la chance de me trouver là.

LE JUGE.--Comment! ce monsieur est... Courez après lui, monsieur

Moutier; faites-lui bien mes excuses. Ramenez-le: il faut absolument

qu'il fasse sa déposition.

Moutier partit et ne tarda pas à rattraper le général qui rentrait chez

lui, le teint allumé, les veines gonflées, le souffle bruyant, avec tous

les symptômes d'une colère violente et concentrée.

Lorsqu'il eut entendu la commission du juge, il s'arrêta, tourna vers

Moutier ses yeux flamboyants et dit d'une voix sourde:

«Jamais! Dites à ce malappris qu'il se souvienne de mes paroles!»

MOUTIER.--Mais, mon général, on ne peut pas se passer de votre

déposition!

LE GÉNÉRAL.--Qu'on fasse comme si j'étais mort.

MOUTIER.--Mais vous ne l'êtes pas, mon générai, et alors.

LE GÉNÉRAL.--Alors qu'on suppose que je le suis.

MOUTIER.--Mon général, c'est impossible. On ne peut se passer de vous.

LE GÉNÉRAL.--Alors pourquoi m'ont-ils renvoyé? Pourquoi ne m'ont-ils

pas écouté? Je les ai prévenus; ils n'ont pas voulu me croire. Qu'ils

s'arrangent sans moi à présent.

MOUTIER.--Mon général, je vous en supplie!

LE GÉNÉRAL.--Non, jamais, jamais et jamais! Je ne bouge pas de ma

chambre jusqu'à ce qu'ils soient tous partis.

Le général entra chez lui, ferma sa porte à clef, et, calmé par l'idée

de l'embarras que causerait son refus, il se mit à rire et à se frotter

les mains. Moutier retourna à l'auberge et rendit compte de son

ambassade. Le juge d'instruction, fort contrarié, parlait de forcer la

déposition par des menaces.

MOUTIER.--Pardon, monsieur le juge, on n'obtiendra rien de lui par la

force; vous l'avez froissé, il fera comme il l'a dit, il se laissera

mettre en pièces plutôt que de revenir là-dessus; mais nous pouvons le

prendre par surprise; laissez-moi faire. Suivez-moi, ne faites pas de

bruit, faites ce que je vous dirai, et vous aurez la déposition la plus

complète que vous puissiez désirer.

LE JUGE.--Voyons, terminons d'abord ce que nous avons à faire ici;

faites votre déposition, monsieur Moutier; greffier, écrivez.

Le juge d'instruction commença l'interrogatoire; quand ils eurent

terminé, le juge accompagna Moutier à l'Ange-Gardien; Moutier le pria

d'attendre dans la salle; il appela Elfy, lui raconta l'affaire et lui

donna ses instructions. Elfy sourit, et alla frapper doucement à la

porte du général.

«Qui frappe?» dit-il d'une voix furieuse.

ELFY.--C'est moi, mon général; ouvrez-moi.

--Que voulez-vous? reprit-il d'une voix radoucie.

--Vous voir un instant, vous consulter sur un point relatif à mon

mariage, puisque c'est vous qui l'avez décidé.

LE GÉNÉRAL.--Ah! ah! je ne demande pas mieux, ma petite Elfy.

La porte s'ouvrit et, en s'ouvrant, masqua Moutier et le juge

d'instruction.

Le général jeta un coup d'oeil dans la salle, ne vit personne, prit un

visage riant et laissa la porte ouverte à la demande d'Elfy qui trouvait

qu'il faisait bien chaud dans: sa chambre.

«Permettez-moi de vous déranger pendant quelques instants, général, dit

Elfy en acceptant le siège que le général lui offrait près de lui; c'est

vous qui avez fait notre mariage; et quand je pense que, sans Joseph,

ces abominables gens vous auraient tué! car ils voulaient vous tuer,

n'est-ce pas?

LE GÉNÉRAL.--Je crois bien! m'égorger comme un mouton.

ELFY.--Vous ne nous avez pas raconté encore les détails de cet horrible

événement. Je ne comprends pas bien pourquoi ces misérables voulaient

vous tuer, et comment ils ont pu faire pour s'emparer de vous qui êtes

si fort, si courageux!

Le général, flatté de l'intérêt que lui témoignait Elfy et: assez

content de s'occuper de lui-même, lui fit le récit très détaillé de

tout ce qui s'était passé à l'auberge Bournier depuis le moment de son

arrivée. Quand le récit s'embrouillait, Elfy questionnait et obtenait

des réponses claires et détaillées. Lorsqu'il n'y eut plus rien à

apprendre, Elfy se frappa le front comme si un souvenir lui traversait

la pensée et s'écria:

«Que va dire ma soeur? J'ai oublié de plumer et de préparer le poulet

pour notre dîner. Pardon, général, il faut que je me sauve.»

LE GÉNÉRAL.--Et votre mariage dont nous n'avons pas dit un mot?

ELFY.--Ce sera pour une autre fois, général.

LE GÉNÉRAL.--A la bonne heure! Nous en causerons à fond.

Elfy s'échappa leste comme un oiseau. Le général la suivit des yeux et

entra dans la salle pour la voir plumer son poulet dans la cuisine. Un

léger bruit lui fit tourner la tête et il vit le juge d'instruction

achevant de rédiger ce qu'il venait d'entendre. Le général prit un air

digne.

LE GÉNÉRAL.--Venez-vous m'insulter jusque chez moi. Monsieur?

LE JUGE.--Je viens, au contraire, général, vous faire mes excuses sur

l'algarade malheureuse que je me suis permise à votre égard, ignorant

votre nom et pensant que vous étiez un curieux entré pour voir et

entendre ce qui doit rester secret jusqu'au jour de la mise en jugement.

Je vous réitère mes excuses et j'espère que vous voudrez bien oublier ce

qui s'est passé entre nous.

LE GÉNÉRAL:--Très bien, Monsieur. Je ne vous garde pas de rancune, car

je suis bon diable, malgré mes airs d'ours; mais il m'est impossible

de revenir sur ma parole, de retourner dans cette auberge pour

l'interrogatoire, ni de vous répondre un seul mot sur l'affaire.

LE JUGE.--Quant à cela, Monsieur, je n'ai plus besoin de vous

interroger; votre déposition a été complète et je n'ai plus rien à

apprendre de vous.

Le général écoutait ébahi; son air étonné fit sourire le juge

d'instruction.

«Je vois, je comprends! s'écria le général. La friponne! Ce que c'est

que les jeunes filles! C'est pour me faire parler qu'elle est venue me

cajoler! Mais comment a-t-elle su? Ah! la petite traîtresse! Et moi qui

m'attendrissais de son désir de tout savoir, de n'omettre aucun détail

sur ce qui me concernait! Et Moutier? où est-il? c'est lui qui a

tout fait. Moutier! Moutier! Ah! il croit que, parce qu'il m'a fait

prisonnier, il peut me mener comme un enfant! Il se figure que, parce

qu'il m'a sauvé deux fois, car il m'a sauvé deux fois, Monsieur, au

péril de sa vie, et je l'aime comme mon fils! et je l'adopterais s'il

voulait. Oui, je l'adopterai! Qu'est-ce qui m'en empêcherait? Je n'ai ni

femme ni enfant, ni frère ni soeur. Et je l'adopterai si je veux. Et je

le ferai comte Dourakine, et Elfy sera comtesse Dourakine. Et il n'y a

pas à rire, Monsieur; je suis maître de ma fortune; j'ai six cent mille

roubles de revenu, et je veux les donner à mon sauveur. Moutier, venez

vite, mon ami.»

Moutier entra, l'air un peu penaud: il s'attendait à être grondé.

LE GENÉRAL.--Viens, mon ami, viens, mon enfant; oui, tu es mon fils,

Elfy est ma fille; je vous adopte; je vous fais comte et comtesse

Dourakine, et je vous donne six cent mille roubles de rente.

Elfy était entrée en entendant appeler Moutier; elle s'apprêtait à le

défendre contre la colère du général. A cette proposition si ridicule et

si imprévue, elle éclata de rire, et, saluant profondément Moutier:

«Monsieur le comte Dourakine, j'ai bien l'honneur de vous saluer.

Puis, courant au général, elle lui prit les mains, les baisa

affectueusement.

«Mon bon général, c'est une plaisanterie; c'est impossible! c'est

ridicule! Voyez la belle figure que nous ferions dans un beau salon,

Moutier et moi.»

Le général regarda Moutier qui riait, le juge d'instruction qui

étouffait d'envie de rire, Elfy qui éclatait en rires joyeux, et il

comprit que sa proposition était impossible.

«C'est vrai! c'est vrai! Il m'arrive sans cesse de dire des sottises.

Mettez que je n'ai rien dit.»

MOUTIER.--Ce que vous avez dit, mon général, prouve votre bonté et

votre bon vouloir à mon égard, et je vous en suis bien sincèrement

reconnaissant.

Le juge d'instruction salua le général et s'en alla riant et marmottant:

«Drôle d'original!»

L'auberge de l'ange gardien · 第 11 / 25 题