questeur. Je fus reçu chez un citoyen de Pergamum. Le séjour m'en
plaisait fort, moins à cause du bon goût des appartements que pour
la beauté rare dont le fils de mon hôte reluisait. J'excogitai un
stratagème qui ne permît au paterfamilias de suspecter mon amour.
Toutes les fois qu'à table mention était faite de la pratique des jolis
garçons, je m'échauffais d'une telle véhémence, je m'opposais avec une
amertume si rechignée à ce qu'on violât mes oreilles par d'obscènes
propos, qu'aux regards de tous et nommément de la mère, je passais
pour l'un des Philosophes. Bientôt, donc, je conduisis l'éphèbe au
gymnase. Je réglai ses études. Je lui donnai des leçons en qualité de
précepteur, ayant soin de tenir la porte fermée aux larrons éventuels
de son beau corps. Une fois, couchés par hasard dans le triclinium,
après une fête solennelle où nous avions dépêché l'étude, cependant
qu'une trop longue hilarité nous donnait la paresse de gagner nos
appartements, je m'aperçus, vers le milieu de la nuit, que mon élève
ne dormait pas. C'est pourquoi, dans un murmure très timide, j'exhalai
une prière: «Madame Vénus, dis-je, si, moi, je baise cet enfant de
telle manière qu'il ne le sente, demain, je lui donnerai une couple
de colombes.» Entendant quel salaire j'offrais de cette volupté, le
jouvenceau ronfla d'abord. Encouragé par sa feinte, je l'approchai
soudain et le couvris de baisers. Content de ce prélude, je me levai de
bon matin. Je lui rapportai, selon son attente, une paire insigne de
colombes. Ainsi me libérai-je de mon vœu.
La nuit d'après, comme il s'y prêtait de même, je fis un nouveau
souhait: «Que je promène sur lui une main paillarde et qu'il ne
le sente pas! Il aura, demain, deux coqs coquelinants et des plus
belliqueux.» A cette promesse, l'éphèbe se rapprocha spontanément;
je pense qu'il craignait que le sommeil ne me prît. Mes caresses lui
firent voir le néant d'une pareille inquiétude. Son être, à la réserve
des dernières faveurs, me combla de délices. Puis, le matin venu, tout
ce que j'avais promis fut apporté à l'enfant, qui pétilla de joie. Dès
que la tierce nuit m'en donna le congé, près de l'oreille du dormeur
mal endormi: «Dieux, immortels, suppliai-je, si, moi, de cet enfant qui
dort je prélève un coït entier et désirable pour prix de ce bonheur,
demain, je le guerdonnerai d'un trotteur asturco-macédonique.» Jamais
d'un plus haut sommeil l'éphèbe ne dormit. C'est pourquoi, d'abord, ma
main fit la conquête de ses blanches mamelles. Bientôt, je l'accolai
d'un baiser frénétique, puis en un seul désir s'unirent tous mes vœux.
Le lendemain, siégeant dans son cubiculum, il attendait l'offrande
coutumière. Tu sais combien il est plus facile d'acquérir des colombes
ou des coqs de combat qu'un cheval asturien. Outre cela, je craignais
qu'un présent si magnifique ne rendît suspecte ma libéralité. Après
donc quelques heures de promenade, je revins chez mon hôte, sans autre
chose pour l'enfant qu'un baiser. Mais lui, regardant autour de moi
et jetant ses bras à mon col:--Je t'en prie, ô maître; où donc est le
trotteur? [--La difficulté, répondis-je, d'acquérir une bête élégante
m'a contraint d'ajourner ce présent; mais, dans peu, je tiendrai ma
parole.» On ne peut mieux l'éphèbe comprit ce que je voulais dire, et
l'air de son visage trahit sa méchante humeur.]
Bien que, par cette offense, j'eusse fermé l'accès que je m'étais
ouvert, je risquai une nouvelle tentative. En effet, peu de jours
après, un hasard tout pareil ramenant pour nous la même fortune, sitôt
que j'entendis ronfler le père, je suppliai l'éphèbe de me recevoir
à merci, en d'autres termes, qu'il me laissât le faire pâmer, avec
tous les propos que suggère un désir bien tendu. Mais lui, grandement
courroucé, ne répondait autre chose sinon:--Ou dors, ou bien moi je le
dis à mon père.» Il n'est contentement si ardu que n'extorque un désir
opiniâtre. Pendant qu'il répète: «J'éveillerai mon père», je me faufile
à ses côtés et j'arrache le plaisir à sa molle résistance. Mais lui,
aucunement désobligé de mon audace, après s'être beaucoup lamenté de
sa déception, et des railleries, et de ce que je l'avais exposé aux
brocards de ses condisciples, car il vantait à eux mes largesses:--Vois
pourtant, dit-il, je ne te ressemble point. Si tu veux quelque chose,
fais-le de nouveau.» Moi donc, toutes offenses pardonnées, je rentrai
en grâce avec mon élève, puis, ayant usé du congé qu'il me donnait, je
ne tardai pas à choir dans un profond sommeil.
Mais l'éphèbe en pleine maturité ne fut point rassasié par le deuxième
choc, tant la fougue ardente de son âge l'invitait au succubat.
Il secoua ma torpeur et:--Ne veux-tu rien autre?» dit-il. Certes,
le présent ne m'était de tous points importun. Vaille que vaille,
donc, fourbu, parmi la sueur et les ahans, il reçut de moi l'objet
de son envie, puis je tombai de nouveau dans le somme, anéanti de
volupté. Moins d'une heure après, il me pince d'une main légère et
dit:--Pourquoi ne le faisons-nous plus?» Alors, tant de fois réveillé,
je me pris à bouillir d'une colère véhémente et lui rendis ce
compliment:--Ou dors, ou bien, moi, je le dis à ton père!»
Regaillardi par l'historiette, j'interrogeai le vieillard, plus
expert sur l'âge des tableaux et sur quelques arguments qui,
pour moi, restaient obscurs, en même temps, sur les causes de la
dégénérescence moderne, par quoi les arts les plus beaux, entre autres
la peinture, descendent à néant, dont on ne voit pas même une dernière
trace:--L'amour de la pécune, me dit-il, instaura ce changement. Dans
les siècles lointains, quand plaisaient encore les nudités de la Vertu,
les nobles arts s'invigoraient. Il n'était d'émulation entre les hommes
que pour sauver de l'oubli un riche patrimoine aux époques futures.
C'est pourquoi, Herculès nouveau, Démocritus exprima les sucs de toutes
les herbes. Afin de ne laisser échapper aucune des énergies ou du
minéral ou de la plante, il consuma ses jours dans les expérimentations.
Eudoxus, lui, sur la crête d'un mont très escarpé, attendit la
vieillesse pour mieux saisir les mouvements des astres et du ciel.
Dans le but de suffire à d'incessantes découvertes, Chrysippus, trois
fois, avec de l'ellébore, détergea son esprit. Mais, pour en revenir
aux arts plastiques, Lysippus, attaché aux linéaments d'un marbre
unique, mourut de pauvreté. Myron, qui, presque, sut enclore dans le
bronze l'âme des hommes et des animaux, ne trouva point d'héritier.
Quant à nous, abîmés dans le vin et le garouage, nous n'osons plus même
connaître les méthodes léguées par nos prédécesseurs. Dénigrant les
anciens, nous tenons école de vices pour apprendre et pour enseigner.
Où donc est la dialectique? Où donc l'astronomie? Où donc le chemin
abrité de la sagesse? Qui, vous dis-je, pénètre dans un temple et
dédie un holocauste pour obtenir la faconde, pour voir jaillir les
sources de la philosophie? Ils ne demandent plus même une bonne santé:
mais, tout d'abord, avant de toucher le seuil du Capitolium, celui-ci
voue un don pour mettre en terre un proche cousu d'or; celui-là, pour
exhumer une somme enfouie; le troisième, s'il peut amasser, lui vivant,
trente millions d'HS. Le Sénat même, précepteur du Droit et du Bien,
est dans la coutume d'offrir mille livres d'or à Capitolinus. Pour que
nul n'ignore son appétit d'argent, il sollicite Jovis au moyen d'un
pécule. Ne t'étonne point si la peinture défaille, quand aux Dieux et
aux hommes un tas d'or paraît plus beau que tous les ouvrages d'Apellès
ou de Phidias, petits Grecs hurluberlus. Mais je te vois exclusivement
empoigné par un tableau qui figure le sac de Troja, c'est pourquoi je
m'efforcerai de te commenter en vers cette peinture:
_Déjà, tristes parmi les craintes ambiguës,_
_Le dixième août gardait investis les Phrygiens. La foi dans le
devin_
_Calchas pendait, incertaine, à de noires alarmes._
_Quand, Délius vaticinant, les pins abattus_
_De Vida sont traînés. Les chênes intercis en rengrègent la meule_
_Qui, bientôt, figure un cheval menaçant._
_On ouvre une porte et se mussent dans les hanches_
_Ceux qui suivirent les camps. Là, par un combat décennal_
_Irritée, enclose est la vaillance. Ils comblent les profondes_
_Entrailles du cheval, ces Danaus, cachés sous le masque d'un vœu._
_O patrie! mille nefs nous crûmes emportées_
_Et ton sol exempt de guerre! Une inscription gravée au col du
monstre,_
_Les discours ménagés par Sinon de connivence avec le Destin,_
_Confirment leur départ et l'imposture; agent de notre perte._
_Voici que, par les portes béantes, le peuple libre, le peuple
affranchi des armes_
_Se rue à son caprice. Les yeux sont mouillés de pleurs_
_Et des esprits tremblants la joie a quelques larmes_
_Que fit jaillir la crainte. Mais de Neptunus le sacerdote,_
_Laocoon, cheveux au vent, repousse_
_A grands cris cette foule importune. Dardant un épieu,_
_Il stigmatise le ventre! Pourtant la Destinée appesantit sa main._
_Le coup rebondit et donne du poids au subterfuge._
_De nouveau, cependant, Laocoon affermit son bras débile_
_Et frappe le garrot d'un merlin à deux tranchants. Frémit_
_La milice, prisonnière sous les lourdes charpentes; mais, tandis
qu'elle murmure,_
_Le colosse de rouvre inspire un nouvel effroi._
_Ainsi la cohorte des pubères entre, captive, dans Troja, pour que
Troja tombe en captivité._
_Mais voici d'autres indices! Là où Ténédos élevée écarte le pont_
_De son échine, intumescent, le détroit s'érige,_
_Et les flots diminués de leur calme, les flots bondissent,
labourés._
_Tel, dans la nuit silencieuse, le bruit des avirons_
_Est porté au loin, quand une flotte oppresse la mer_
_Et que la vague étale, sous les nefs massives, retentit._
_Nous contemplons: de leurs orbes géminés, deux vouivres portent_
_Les ondes jusqu'aux falaises. Turgides, leurs poitrails,_
_Ainsi qu'un fastueux navire, se creusent des sillons dans l'écume
blanchâtre._
_Les squames de leur croupe résonnent, leurs caroncules ondoyantes_
_Dominent sur l'embrun. Comme un astre fulgurant, leurs yeux,_
_D'un reflet d'incendie, embrasent chaque lame; leurs sifflements
aigus font tressaillir la mer._
_La stupeur hébète nos esprits. Debout fronts couronnés de
l'infula,_
_Suivant le rite et le culte phrygiens, tes fils, trésor jumeau,_
_Laocoon! se tenaient près de toi. Soudain, liés par les anneaux_
_Des reptiles coruscants, leurs petites mains_
_Ils portent au visage. Ni l'un ni l'autre ne combat pour soi,_
_L'un et l'autre combat pour son frère. Leur amour transpose le
danger!_
_Le trépas les ravit dans cette crainte mutuelle._
_Voici qu'il accumule sur ses hoirs défunts, d'autres funérailles,
le père,_
_Infirme auxiliateur! Ils appréhendent l'homme,_
_Ces monstres, ja repus de cadavres, et foulent sur l'arène les
membres du vieillard._
_Il gît au milieu des autels, et victime à son tour, le prêtre!_
_La terre se lamente. Ainsi, dans la profanation des sacra,_
_Troja, vouée à la ruine, avait d'abord exterminé ses dieux._
_Phœbé, déjà toute pleine, épanchait dans l'azur un nitide rayon,_
_Guidant la troupe des étoiles mineures au chaste feu de son
candil._
_Cependant que dorment les Priamidès ensevelis dans la nuit et dans
le vin,_
_Les Danaus font choir la porte et disséminent leurs guerriers._
_Les chefs bondissent, lance au poing: on voit, de même,_
_Un étalon qui, sans entraves, du joug thessalien_
_Débride son encolure et, dans un temps de galop, éparpille ses
crins._
_Eux, dégainent l'épée, assument le bouclier:_
_Ils préludent au massacre. L'un égorge les soldats pris de vin_
_Et, dans la mort, pérennise leur dernier_
_Somme. Un autre allume aux autels des torches incendiaires_
_Et, pour Troja dévaster, emprunte les cultes de Troja._
Ici, des promeneurs qui déambulaient à travers le portique favorisèrent
Eumolpus d'une grêle de cailloux. Mais lui, n'en étant plus à
expérimenter le genre d'approbation que lui procurait son génie,
enveloppa son chef et déguerpit hors du temple. J'avais peur, quant
à moi, qu'ils ne me traitassent en poète. J'emboîtai donc le pas au
fuyard et nous courûmes jusqu'à la mer. Dès qu'il nous fut loisible
de faire halte à l'abri des projectiles:--De grâce, lui dis-je, que
prétends-tu et quelle est cette bizarre maladie? A peine sommes-nous
ensemble depuis deux heures. Or, déjà, tu m'as plus souvent débité
un galimatias de poète qu'un langage d'honnête homme. Aussi, point
ne m'étonne de voir la populace te cribler de pavés. Moi-même, je
lesterai le pli de ma robe avec des pruneaux de rivière. Toutes fois
et quantes l'humeur te prendra d'exhiber tes talents, je te ferai
saigner le sinciput.» Il secoua les oreilles et:--O mien jouvenceau!
dit-il, ce n'est pas d'aujourd'hui que je prends ces auspices. Bien
plus, quand je me fais voir au théâtre dans le dessein d'y proclamer
quelque tirade, un même accueil adventice m'est communément réservé. Au
demeurant, et pour ne point, tout le long du jour, me harpailler avec
toi, je m'abstiendrai de cette nourriture.--Dans ce cas, si tu veux
bien refréner ta bile d'aujourd'hui, nous souperons ensemble.» Puis je
confiai à la gardienne du maigre bouchon les préparatifs de mon maigre
repas [et, sans plus tarder, nous gagnâmes le bain.]
Là, m'apparut Giton, avec en main les peignoirs et les strigiles,
adossé contre la muraille, l'air triste et confus. On devinait sans
peine qu'il tenait à contre-cœur son emploi de bardache. C'est
pourquoi, tandis que je le regardais obstinément pour m'assurer que
c'était bien lui, tournant vers moi son front illuminé de joie:--Pitié,
dit-il, mon frère! Ici je ne vois plus briller les armes, je parle
librement. Sauve-moi du larron sanglant; punis les remords de ton juge
par tels sévices qu'il te plaira. N'est-ce pas une consolation assez
grande pour un misérable tel que moi de souffrir et te complaire?» Je
lui prescris de clore ses lamentations, afin que nul ne surprenne le
conciliabule: puis, laissant Eumolpus (car il déclamait un poème dans
le bain), par une issue orde et ténébreuse, je fais sortir Giton et,
d'un pied ravisseur, je vole à mon garni. Ensuite, les portes fermées,
j'étreins son jeune corps d'un long embrassement. Sur sa face mouillée
de larmes, j'imprime avec fureur mon visage. Longtemps nous restâmes
sans voix, car l'enfant, par des sanglots réitérés, avait brisé sa
poitrine charmante.--O crime, disais-je, ô forfait ignominieux! Eh!
quoi, je t'aime encore, toi qui m'abandonnas! Et mon cœur, ce cœur
navré d'une blessure profonde, ne garde même plus de cicatrice! Que
diras-tu pour justifier tes amours pérégrines? Un pareil affront,
l'ai-je mérité?» Dès qu'il se sentit aimé, Giton rebroussa quelque
peu le sourcil: «_Accuser et chérir tous les deux à la fois, Herculès
soutiendrait à peine un tel fardeau. Les discords d'amour, Amour les
efface._»
Je poursuivis:--Cependant je n'ai point déféré à des tiers arbitres le
jugement de notre amour. Vois! je cesse de me plaindre, et j'ai tout
oublié si, de bonne foi, ton repentir amende tes outrages.» Tandis que
j'épandais ces choses, dans les pleurs et les gémissements, il détergea
ma face d'un coin de pallium et:--Je t'en prie, Encolpis, j'en appelle
à ta mémoire et à ta foi. Est-ce moi qui t'abandonnai ou toi qui me
livras? En vérité, je le confesse et le porte devant moi, quand, tous
deux, je vous vis en armes, je m'abritai sous la main du plus fort.»
Je baisai cette poitrine pleine de sapience. J'entourai son col de
mes bras et, pour qu'il entendît aisément que je le recevais à merci,
que de la meilleure foi mon amour était reviviscente, longuement, je
l'étreignis sur mon cœur.
Il était nuit close et la femme de ménage avait pourvu au souper quand
à ma porte cogna Eumolpus. Je lui demande:--Combien êtes-vous?» En même
temps, par la fente de l'huis, j'inspectai les alentours, m'assurant
qu'Ascyltos ne lui fait pas escorte. Finalement, le voyant seul,
j'ouvris à mon hôte sans plus tarder. Lui, tout d'abord, se vautrant
sur la couchette, puis apercevant Giton qui dressait le couvert, se mit
à le dévisager:--Eh! dit-il, j'approuve le Ganymédès. Il faut, ce soir,
nous divertir un peu.» Aucunement ne me délecta ce prélude cavalier.
Je craignis d'avoir reçu dans mon clapier un Ascyltos itératif. Quand
le mignon eut empli son verre:--Je t'aime, reprit-il, mieux que le
bain tout entier.» Et, la coupe étanchée avec gloutonnerie:--Je n'ai
jamais crevé de soif comme aujourd'hui. Car, tandis que je m'étuvais,
il s'en est fallu d'un zeste que je ne fusse étrillé, à cause que je
m'étais ingénié d'émettre quelques vers pour les baigneurs groupés
autour de la piscine. Débusqué des thermes comme du théâtre, je
piétinais dans tous les angles du tepidarium et, d'une voix haute,
condamant Encolpis. A l'autre bout de la salle, un damoiseau tout nu,
qui avait perdu ses hardes, écumait de rage et vociférait après Giton.
Quant à moi, les garçons d'étuve me tournaient en dérision et, comme
pour un fol, s'égayaient à me contrefaire avec grossièreté. Il n'en
était pas de même autour du jeune furieux. Lui, au contraire, était
le centre d'un concours nombreux de gobe-mouches qui l'admiraient à
grands renforts d'applaudissements et lui donnaient les marques de la
plus déférente vénération. En effet, ce garçon avait des agréments d'un
tel poids que l'homme tout entier semblait une dépendance infime de sa
mentule prodigieuse. O l'infatigable étalon! je pense que, du jour au
lendemain, il saurait besogner sans le moindre repos. Aussi, l'aide
qu'il demandait ne se fit pas attendre. Certain chevalier romain, qui
passe pour un bougre distingué, le couvrit de son manteau et l'emmena
chez soi, apparemment aux fins, seul, d'accaparer, à lui, un mérite
si énorme. Mais moi, je n'eusse, faute d'un témoin, pas même arraché
mes nippes aux mains de l'officieux. Preuve qu'il est plus expédient
et profitable de chatouiller au bon endroit les génitoires que les
auditoires.»
Cependant qu'Eumolpus bavardait, muait fréquemment la couleur de mon
visage, hilare de l'affront reçu par mon ennemi, estomaqué de son
aubaine. Toutefois, sans faire semblant de rien, et comme si j'ignorais
l'aventure, je restai muet quelques instants, puis je détaillai à
Eumolpus l'ordonnance du souper. [Je finissais à peine que l'on mit sur
table. C'étaient des plats canailles, mais succulents et réparateurs,
qu'Eumolpus, le docteur famélique, dévora. Enfin rassasié, en bon
philosophe, il se met à discourir sur les choses de la table, épanchant
sa bile contre ces raffinés qui méprisent les denrées vulgaires et ne
font estime que de la rareté.
--Pour un esprit corrompu] l'accessible devient abject et l'appétit
dépravé se contente exclusivement des jouissances inabordables:
_Ce qui peut finir les querelles misérables,_
_Un Dieu candide le voulut sous notre main._
_Le vulgaire légume et les mûres adhérentes aux revêches buissons_
_Apaisent la faim d'un estomac impérieux._
_Proche du fleuve, seul, un niais a soif et grelotte sous l'Eurus,_
_Quand le tiède bûcher pétille d'un feu clair._
_La Loi se tient armée au seuil farouche de l'épouse:_
_Elle ne craint rien, la garce qui vient coucher dans un lit
patenté._
_Ce qui peut rassasier, la riche Nature le dispense;_
_Mais les souhaits qu'inspire aux effrénés la gloriole n'ont pas de
terme._
_Je ne veux point, ce que je désire, l'atteindre dès l'abord_
_Ni me conjouir d'un triomphe à l'avance préparé._
_L'oiseau pourchassé aux rives phasiennes, dans Colchis,_
_Et la poule numide émoustillent notre goût,_
_A cause de leur singularité. Mais l'oie blanche,_
_Mais le canard que signalent ses plumes bigarrées,_
_Sont bons pour les maroufles. Que des ultimes bords_
_Le scare nous advienne, et des Syrtes drainés,_
_Plus délicat, s'il a causé quelque naufrage!_
_Le mulet, déjà, semble fastidieux. La gueuse supplante_
_L'épouse; le cinname fait oublier la rose._
_Tout ce qui vient de loin paraît d'un plus haut prix._
--Voilà donc, m'écriai-je, ce que vous avez promis: de ne pas débiter,
cette nuit, une seule tirade! Par pudeur, épargnez-nous au moins, nous
qui, jamais, ne vous lapidâmes.
Car si quelqu'un des galants qui popinent dans ce cabaret évente la
trace d'un poète, c'en est assez pour mettre aux champs le voisinage
et nous faire pelauder en votre compagnie. Pitié! Souvenez-vous de la
pinacothèque ou bien encore de votre dernier bain!»
Comme je parlais de la sorte, Giton, enfant très doux, me réprimanda
sur l'indignité de mes invectives contre un homme d'âge:--C'est,
oublieux du service promis, renverser par impertinence la table que
vous avez offerte par humanité.»
A cette objurgation, il adapta maints propos encore de douceur et de
vérécondie qui s'harmonisaient on ne peut mieux à sa beauté.
Oh! dit Eumolpus, heureuse la mère qui si plein d'accortise te
forma! Grandis en vertu! L'assemblage est illustre de la raison et
de la beauté. Surtout, ne crains pas d'avoir gaspillé de tant nobles
paroles: tu t'es fait un amoureux. Moi, de ton los j'emplirai mes
odes. Moi, pédagogue, moi, tuteur, même où tu ne l'ordonnes point je
t'accompagnerai. Encolpis ne reçoit pas d'affront; il aime en autre
lieu.»
Bien en prit à Eumolpus que le soldat maraudeur m'eût désarmé la
veille. Faute de quoi j'eusse de grand cœur, dans le sang du poète,
exercé la rage dont Ascyltos m'avait ému. Giton ne s'y trompa
aucunement. Sous prétexte de chercher de l'eau, il quitta donc notre
cambuse et, par une retraite judicieuse, fit tomber ma colère. Peu de
temps après, l'effervescence attiédie:--Eumolpus, repris-je, mieux vaut
encore subir tes vers que t'entendre dégoiser tes offres de services.
Je suis brutal; tu es cochon. Vois! nos humeurs ne sauraient faire
bon ménage ensemble. Tu crois peut-être que je suis en démence? Eh
bien, alors, quitte la place à ma frénésie et fous-moi le camp plus
vite que ça!» Interloqué par la sommation, Eumolpus ne discute pas
les motifs de mon courroux; mais, d'emblée, il franchit le seuil,
attirant brusquement à soi la porte du galetas. Il m'enferme, lorsque
je n'attends rien de pareil, enlève la clef dare-dare et bondit à la
rescousse de Giton. Moi, pris au piège, reclus de la sorte, je me
délibérai d'en finir avec la vie et de procéder sur-le-champ à ma
pendaison. En conséquence, je dressai le châlit contre la muraille; j'y
pendis mon semicintium, et déjà mon col passait dans le nœud coulant;
mais, par les portes ouvertes, rentra Eumolpus, avec Giton qui de la
borne fatale me révoqua dans la lumière. Giton surtout, sa douleur
tournée en exaspération, jette une clameur sauvage et, me poussant
des deux mains, me fait choir sur le lit.--Erreur! dit-il, Encolpis,
erreur! si tu crois cette contingence possible de mourir avant moi.
J'ai commencé le premier. Dans le bouchon d'Ascyltos j'ai vainement
cherché une épée. Mais, si je ne t'avais rencontré, j'eusse péri
dans un abîme: et, pour que tu connaisses que la mort est toujours à
portée de qui la désire, vois! contemple sur-le-champ le spectacle
dont tu voulais me rendre témoin.» Ce disant, il arrache au courtaud
d'Eumolpus un rasoir; frappant une fois sa gorge, puis une deuxième,
il s'effondre à nos pieds. Foudroyé, je hurle d'épouvante, et, sur le
corps du blessé, je requiers de sa lame un chemin vers la tombe. Mais
ni Giton ne semblait lésé du moindre soupçon de blessure, ni moi, je
n'éprouvais aucune espèce de douleur. Car c'était, à vrai dire, une de
ces novacula non affûtées, au tranchant émoussé, dont se servent les
apprentis merlans pour acquérir l'audace du barbier, que Giton avait
prise dans sa gaine. C'est pourquoi le courtaud ne témoignait aucun
effroi le voyant saisir son outil, et pourquoi Eumolpus n'avait pas mis
le moindre obstacle à la pantomime de suicide.