N'importe, j'entrai; et, grâce aux bontés du directeur inconnu, je
trouvai place à l'avant-scène dans une loge réservée, en face de la
scène et derrière une colonne qui jetait son ombre entre la foule et
moi.
L'ouverture faisait scintiller comme un prélude ses premières notes:
une ouverture, c'est plus qu'une préface en musique, c'est une
exposition; c'est plus qu'une exposition, c'est un résumé; c'est plus
qu'un résumé, c'est comme un écho anticipé de toutes les mélodies
éparses dans le poëme, et qui en jette çà et là d'avance dans
l'oreille les souvenirs ou les pressentiments. En écoutant une de ces
ouvertures bien écrites par Mozart, par Rossini, par Meyerbeer ou par
leurs émules, on dirait qu'un sylphe de l'air a entendu avant vous
l'opéra que vous allez entendre, ou qu'il en a retenu seulement
quelques _motifs_, et qu'il s'amuse comme un enfant en rêve à en
balbutier en se jouant des notes éparses aussitôt interrompues par un
autre souvenir qui brise son balbutiement sur ses lèvres pour lui en
suggérer un autre. Pour une oreille très-intelligente de musique telle
que la mienne, par exemple, quand on a bien écouté une ouverture, on
sait l'opéra. L'ouverture des _Noces de Figaro_ me fit apparaître
d'avance toutes ces scènes badines, gaies, rieuses, amoureuses,
semi-sérieuses, intriguées, nouées et dénouées comme des fils d'or et
de soie qui s'entre-croisent, qu'on trouve, qu'on perd et qu'on
retrouve dans la trame de la comédie de Beaumarchais. Aussi une
ouverture est la dernière chose que doit écrire un compositeur. C'est
une évocation: avant d'évoquer, il faut que les objets de l'évocation
existent. Bien que les belles proportions de l'opéra de Mozart eussent
été forcément tronquées pour entrer dans ce lit de Procuste d'une
petite salle des boulevards de Paris; bien que la langue française,
forcément employée aussi sur cette scène semble mettre une sourdine à
ces notes éclatantes écrites pour la langue sonore de l'Italie, la
perfection avec laquelle cette musique était exécutée par les trois
cantatrices, par les chanteurs et par l'orchestre m'enleva pendant
quelques heures au sentiment de mes afflictions pour m'enivrer tantôt
de cette jeunesse et tantôt de cette amoureuse folie des notes de
Mozart. Le duo roucoulé plutôt que chanté à la fois entre madame
_Carvalho_ et mademoiselle _Duprez_ est un de ces miracles d'exécution
qu'on n'entend pas deux fois dans sa vie. On comprend, à de tels
accents du beau page et de la comtesse, associant leur talent
prédestiné au génie du Chérubin de la musique, on comprend que les
religions antiques et modernes aient fait des concerts divins une des
éternelles béatitudes du ciel, sans doute parce qu'il n'y a que les
anges dignes de les chanter.
Je sortis ivre de cette soirée, et je suis resté ivre de souvenir. La
figure de madame Carvalho, trop pure pour le rôle du page, chante dans
les yeux comme sa voix chante dans l'oreille. Ce visage est un concert
de deux sens!
Reprenons la correspondance de Mozart, ce journal de son âme et de
son génie.