II

N'importe, j'entrai; et, grâce aux bontés du directeur inconnu, je

trouvai place à l'avant-scène dans une loge réservée, en face de la

scène et derrière une colonne qui jetait son ombre entre la foule et

moi.

L'ouverture faisait scintiller comme un prélude ses premières notes:

une ouverture, c'est plus qu'une préface en musique, c'est une

exposition; c'est plus qu'une exposition, c'est un résumé; c'est plus

qu'un résumé, c'est comme un écho anticipé de toutes les mélodies

éparses dans le poëme, et qui en jette çà et là d'avance dans

l'oreille les souvenirs ou les pressentiments. En écoutant une de ces

ouvertures bien écrites par Mozart, par Rossini, par Meyerbeer ou par

leurs émules, on dirait qu'un sylphe de l'air a entendu avant vous

l'opéra que vous allez entendre, ou qu'il en a retenu seulement

quelques _motifs_, et qu'il s'amuse comme un enfant en rêve à en

balbutier en se jouant des notes éparses aussitôt interrompues par un

autre souvenir qui brise son balbutiement sur ses lèvres pour lui en

suggérer un autre. Pour une oreille très-intelligente de musique telle

que la mienne, par exemple, quand on a bien écouté une ouverture, on

sait l'opéra. L'ouverture des _Noces de Figaro_ me fit apparaître

d'avance toutes ces scènes badines, gaies, rieuses, amoureuses,

semi-sérieuses, intriguées, nouées et dénouées comme des fils d'or et

de soie qui s'entre-croisent, qu'on trouve, qu'on perd et qu'on

retrouve dans la trame de la comédie de Beaumarchais. Aussi une

ouverture est la dernière chose que doit écrire un compositeur. C'est

une évocation: avant d'évoquer, il faut que les objets de l'évocation

existent. Bien que les belles proportions de l'opéra de Mozart eussent

été forcément tronquées pour entrer dans ce lit de Procuste d'une

petite salle des boulevards de Paris; bien que la langue française,

forcément employée aussi sur cette scène semble mettre une sourdine à

ces notes éclatantes écrites pour la langue sonore de l'Italie, la

perfection avec laquelle cette musique était exécutée par les trois

cantatrices, par les chanteurs et par l'orchestre m'enleva pendant

quelques heures au sentiment de mes afflictions pour m'enivrer tantôt

de cette jeunesse et tantôt de cette amoureuse folie des notes de

Mozart. Le duo roucoulé plutôt que chanté à la fois entre madame

_Carvalho_ et mademoiselle _Duprez_ est un de ces miracles d'exécution

qu'on n'entend pas deux fois dans sa vie. On comprend, à de tels

accents du beau page et de la comtesse, associant leur talent

prédestiné au génie du Chérubin de la musique, on comprend que les

religions antiques et modernes aient fait des concerts divins une des

éternelles béatitudes du ciel, sans doute parce qu'il n'y a que les

anges dignes de les chanter.

Je sortis ivre de cette soirée, et je suis resté ivre de souvenir. La

figure de madame Carvalho, trop pure pour le rôle du page, chante dans

les yeux comme sa voix chante dans l'oreille. Ce visage est un concert

de deux sens!

Reprenons la correspondance de Mozart, ce journal de son âme et de

son génie.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 154 / 177 题