(2e PARTIE.)
I
Le malheur du musicien, c'est de ne pouvoir parler sa langue seul; il
lui faut emprunter, pour se faire entendre (au théâtre surtout et dans
les temples) une foule d'instruments et de voix, les unes pour le
chant, les autres pour l'accompagnement. Si un seul de ces instruments
ou une seule de ces voix discorde, son oeuvre manque son effet dans
l'oreille de ses auditeurs; et s'il ne peut trouver ni voix ni
instruments pour lui donner l'être, son oeuvre n'existe pas. Excepté à
la poésie ou à l'éloquence, arts immatériels qui n'ont besoin que
d'une parole ou d'une plume, il faut un matériel à tous les arts: des
blocs de marbre au statuaire, des toiles, des couleurs au peintre;
mais au musicien, il faut un monde d'exécutants. Voilà pourquoi on
peut si rarement se donner la jouissance d'entendre l'âme d'un grand
musicien dans son oeuvre.
Mais il semble qu'il y ait une Providence pour le plaisir comme il y
en a une pour toute autre chose. Pendant que nous écrivions ces pages
sur Mozart, et que nous regrettions vivement de ne pas pouvoir nous
rafraîchir l'oreille dans l'audition de ces délicieuses mélodies
entendues autrefois et restées en tronçons dans notre mémoire comme
des échos de jeunesse et d'Italie, voilà que nous lisons par hasard,
sur une affiche de théâtre, LES NOCES DE FIGARO, au Théâtre-Lyrique,
sur le boulevard de Paris; et pour comble d'étonnement et de bonne
fortune, voilà que nous recevons, sans nous y attendre, du spirituel
et savant directeur de ce théâtre, M. Carvalho, un billet de loge
pour la douzième représentation de ce chef-d'oeuvre. Il semble que le
hasard m'avait inspiré d'écrire sur Mozart à la même heure où ce même
hasard inspirait, aux artistes transcendants groupés dans ce petit
sanctuaire du boulevard, de faire chanter Mozart par leurs voix
d'élite devant ce peuple si peu musicien des quartiers tumultueux de
Paris.
Je n'étais certes pas en ce moment dans cette disposition de l'âme qui
fait rechercher ou savourer un plaisir théâtral; mais cette
représentation n'était pas un plaisir pour moi: c'était un devoir de
situation, une étude d'écrivain; ayant à parler ce jour-là du musicien
de Salzbourg, il fallait, puisqu'une occasion si inespérée s'offrait à
moi, me retremper dans cette musique dont j'avais à analyser le
charme, et, pour ainsi dire, la divinité pour mes lecteurs. C'était là
un à-propos que je ne pouvais méconnaître sans ingratitude envers le
hasard et envers M. Carvalho. Je m'acheminai donc tristement par le
long boulevard vers le Théâtre-Lyrique. Mon âme souffrait en moi de ce
contraste forcé entre un homme qui entre au théâtre, pour y chercher
l'ivresse d'une jouissance, et ce même homme qui, plongé dans une mer
d'angoisses, voudrait ramener son manteau sur ses yeux pour que
personne ne pût lire sa tristesse sur son visage.