Mais Pindare était tout simplement un barde hellénique, un poëte
lauréat à la solde de toutes les villes grecques ou de tous les
vainqueurs qui se disputaient le prix aux jeux olympiques.
On sent l'art partout sous l'inspiration, dès le début de ses plus
belles odes.
«Ainsi qu'un architecte consommé (dit-il avant de chanter les mules
d'Agésias); ainsi qu'un architecte consommé décore de colonnes
semblables à l'or la façade d'un palais, ainsi, avant de célébrer la
victoire de ce grand pontife de Jupiter qui habite Syracuse, dois-je
faire précéder cet hymne à sa gloire d'un exorde resplendissant!
«Ô Phinthès, poursuit le poëte, attelle au timon mes mules
infatigables, afin que, monté sur mon char, je m'élance d'un vol
rapide dans des sentiers non encore frayés, et que je remonte à la
tige illustre de tant de héros couronnés aux jeux Olympiques.»
Puis, sans transition, et comme emporté déjà par les mules poétiques
aux bords de l'Alphée, il assiste en esprit à la naissance miraculeuse
d'Evadné. Il raconte la filiation des héros de cette maison.
Dans toutes ses odes l'artiste en gloire suit la même marche: une
invocation et un récit qui paraît étranger d'abord au sujet, et auquel
il rattache les plus poétiques aventures des dieux et des hommes.
Revenant sans cesse au prix inestimable des louanges distribuées par
le poëte à ses héros:
«Comme le vent emporte le navigateur sur la plaine liquide,
«Comme les rosées abondantes engraissent la terre et la fécondent,
«Ainsi les louanges des poëtes contemporains aux hommes qui veulent
illustrer leurs noms par leurs vertus ou par leurs victoires,
«Les hymnes plus douces que le miel, transmettent leurs exploits aux
siècles à venir!...
«Il est temps,» dit-il lui-même à la fin de ces interminables
digressions qui semblent l'éloigner de sa route, «il est temps que mes
mains cessent de lancer ces poignées de flèches qui volent loin du but
que je veux atteindre!»
Il s'arrête et redescend quelquefois dans les plus sages
considérations de la sagesse humaine.
«Insensé,» dit-il alors, «celui qui entreprend de lutter contre les
dieux.
«Leur volonté élève les uns, abaisse les autres, distribue à son gré
les faveurs ou les revers.
«Mais rien ne fléchit la haine vivace de l'envieux.
«L'ulcère qui ronge son coeur lui fait souffrir d'insatiables
douleurs!
«Que faire contre le sort et contre lui?
«Alléger par la patience le poids du joug que la fortune nous impose!
«Ne ressemblons pas au taureau attelé au soc qui s'exténue et
s'ensanglante davantage à mesure qu'il regimbe contre l'aiguillon!
«Se consoler en s'entretenant avec les hommes de bien à qui plaisent
mes chants,
«C'est le seul bien auquel j'aspire!
«Être enfant avec les enfants, homme avec les hommes, vieux avec les
vieillards; se proportionner aux trois âges de la vie humaine, c'est
le secret de plaire à tous; et cependant il y a pour les mortels une
quatrième condition de bonheur plus difficile:
«S'accommoder de sa fortune présente!»
Puis des maximes telles que celles-ci:
«La louange, compagne de la lyre, est plus douce que l'onde attiédie
des bains chauds; elle délasse les membres roidis par la fatigue.
«La parole qui coule avec les grâces de la profondeur du génie est
plus mémorable que les grandes actions.»
«La pensée nous fait dieux!» s'écrie-t-il ailleurs.
Mais ces grandes images, ces fortes pensées, ces sages maximes, cette
philosophie pratique ne sont que des excursions rapides qui
interrompent par moment son enthousiasme de commande pour les villes,
les îles, les rois, les citoyens qui payent ses chants. On sent le
génie sublime, mais le génie attelé au char olympique et soumis au
frein de l'or ou de la vanité poétique. Quant à l'âme, on n'en voit
pas la trace, on n'en entend pas le cri, on n'en recueille pas les
larmes douces ou amères dans le vase du coeur versé devant Dieu.