Nous avons parcouru nous-même, non loin de Bethléem, cette charmante
vallée du Térébinthe.
Saül y était alors campé devant les Philistins pour leur fermer
l'accès des groupes de montagnes et des plateaux élevés de Judée qui
portent Sion et Bethléem.
C'est une vallée de Grèce cachée entre les âpres montagnes de
Chanaan. Les flancs abaissés en larges degrés de ces montagnes
descendent comme des plis de terre grisâtre vers le fond du vallon;
les pentes sont tachées çà et là de groupes de grands arbres noirs,
cyprès, cèdres, sapins. Ces arbres rares gardent un pan de leur ombre
aux troupeaux sur ce sol calciné.
Un torrent traverse la vallée en serpentant à peine; son lit, desséché
à l'époque où je le traversai, semble rouler des galets et des rochers
au lieu d'ondes. Mes chevaux et mes ânes n'y trouvèrent pas une flaque
d'eau pour y tremper leurs langues.
C'est ce torrent qui séparait le camp de Saül du camp des Philistins.
On se rend parfaitement compte, à l'aspect des lieux, de la situation
des deux armées et de la stratégie très-militaire de Saül, pour
couvrir les villes et les pâturages de son petit peuple. De légers
monticules, entre lesquels les Philistins, venant du côté de la Syrie,
cherchaient à se glisser, font onduler la vallée au delà du lit du
torrent. Plus loin l'horizon se noie dans la brume lumineuse que le
soleil de Judée fait rejaillir des rochers, des flancs des collines et
des pierres roulées des fleuves taris.
Cette scène des premiers exploits de l'enfant poëte surgit devant moi
comme une pastorale de Théocrite. Je la vois encore aujourd'hui, et
j'y vois l'enfant près du térébinthe, avec sa harpe d'écorce et avec
sa fronde de berger.
X
Cependant l'immobilité des deux armées se prolongeait; l'une n'osait
pas avancer, l'autre ne pouvait pas reculer sans livrer le peuple.
Tout se bornait à des insultes et à des bravades entre les postes
avancés. Un guerrier colossal, un bâtard de Geth, une espèce d'Achille
asiatique, nommé Goliath, défiait et immolait tous les jours les plus
valeureux guerriers de Saül.
Le père de David, Isaï, qui avait ses trois fils les plus avancés en
âge à l'armée, dit un jour au petit David: «Va au camp, et porte à
manger, à tes frères, ces pains d'orge et ces dix fromages; tu me
rapporteras de leurs nouvelles.»
David obéit, remet son troupeau à un berger et va dans le camp. On ne
s'y entretenait que du géant, l'effroi de l'armée et du peuple; on n'y
parlait que des récompenses promises par Saül à celui de ses guerriers
qui abattrait l'insolence du bâtard de Geth.
Le berger laisse ses dix pains et ses dix fromages aux mains des
gardes des bagages, aux barrières du camp. Il s'avance jusqu'aux
avant-postes pour voir la bataille; il y rencontre l'aîné de ses
frères. Celui-ci le gronde de sa curiosité. «Pourquoi es-tu venu? Et
pourquoi as-tu laissé ce peu de brebis abandonnées au désert? Je
reconnais bien là ton orgueil et la malice de ton coeur. Tu es
descendu pour regarder la bataille!»
L'enfant se détourne humblement et continue à s'informer du prix que
l'on propose à celui qui réprimera les outrages du bâtard de Geth. Il
va enfin s'offrir à Saül pour accomplir cet exploit.
«Tu n'es qu'un faible adolescent,» lui dit le roi avec incrédulité,
«et ce Philistin est un guerrier consommé dès sa jeunesse!»--«Quand
l'ours ou le lion venait pour enlever un mouton du troupeau de mon
père, j'ai tué l'ours et le lion,» répond David.