I
La poésie lyrique est donc, dans tous les pays et dans toutes les
langues, la manifestation de ce besoin mystérieux de chanter qui
saisit l'âme toutes les fois que l'âme est saisie elle-même par ces
fortes émotions qui tendent les fibres de l'imagination jusqu'à
l'inspiration ou jusqu'à ce délire, délire poétique, religieux,
amoureux, patriotique. Cet état de l'âme est appelé par l'antiquité le
délire sacré. Dieu, l'amour, la patrie sont les inspirations les plus
habituelles des grands lyriques, parce que la religion, l'amour, la
patrie sont les plus sublimes, les plus intimes ou les plus généreuses
émotions de l'homme. Mais, parmi ces lyriques, ceux qui chantent à
Dieu l'hymne ou la prière sont les premiers de tous. L'amour est
l'enthousiasme du coeur, la patrie est l'enthousiasme de la terre,
mais la prière est l'enthousiasme de Dieu.
Bien qu'il soit impossible de diviser les facultés indivisibles de
notre nature pensante, on appelle _âme_, dans les langues des idées,
cette partie de notre être immatériel qui est la plus distincte de nos
sens et qui se confond ainsi le plus avec l'essence divine.
On appelle aussi âme, dans la langue des lettres, cette partie de
notre être immatériel qui touche le plus près à l'organe de nos
affections, le coeur, c'est-à-dire la partie pathétique, aimante,
passionnée de l'intelligence.
L'âme, ainsi entendue, est la partie la plus divine, la plus complète,
la plus sentante, et par là même la plus émue et la plus expressive de
nos facultés pensantes. C'est par elle que la pensée a du coeur, et
c'est par ce coeur immatériel de la pensée que l'émotion de l'âme
devient plus vivante en nous et plus communicative hors de nous.
Aussi les seuls livres véritablement immortels sont-ils les livres qui
sont écrits avec de l'âme, et plus il y a d'âme dans un livre, dans un
poëte, dans un orateur, dans un historien, plus le livre, le poëte,
l'orateur, l'historien sont sûrs de ce que nous appelons l'immortalité
sur la terre. L'esprit, l'imagination, le génie même (si le génie
n'est pas de l'âme) n'y peuvent rien; l'âme seule fait vivre, parce
que seule elle fait sentir. Or l'humanité est sentiment bien plus
qu'elle n'est intelligence. L'intelligence est froide, l'âme est
chaude; voilà pourquoi elle est seule féconde! C'est le secret du
succès prodigieux et durable de certains noms d'hommes et de certains
livres; mais c'est un secret qu'on ne peut dérober: c'est le secret
de Dieu. L'âme, pour bien résumer ici notre pensée, est le génie du
coeur.
L'âme est par conséquent le génie essentiel du poëte lyrique ou de
l'orateur, car le poëte ou l'orateur ne produiront d'émotions
religieuses, amoureuses ou patriotiques qu'à proportion de ce qu'ils
auront été eux-mêmes émus. Ils ne chanteront ou ils ne parleront du
coeur que s'ils ont plus de coeur que le reste des hommes.
Cela dit, pour nous amener au lyrique le plus pathétique de l'univers
littéraire, _David_, disons un mot de la littérature sacrée. La poésie
lyrique, autrement dite l'ode, le psaume, le cantique, y tiennent la
plus grande place dans tous les temps et chez tous les peuples. Les
livres sacrés sont presque universellement composés de chants, comme
si le chant était la forme du langage qui descendît le plus
naturellement du ciel et y remontât le plus naturellement aussi.