DAVID, BERGER ET ROI.

I

La poésie lyrique est donc, dans tous les pays et dans toutes les

langues, la manifestation de ce besoin mystérieux de chanter qui

saisit l'âme toutes les fois que l'âme est saisie elle-même par ces

fortes émotions qui tendent les fibres de l'imagination jusqu'à

l'inspiration ou jusqu'à ce délire, délire poétique, religieux,

amoureux, patriotique. Cet état de l'âme est appelé par l'antiquité le

délire sacré. Dieu, l'amour, la patrie sont les inspirations les plus

habituelles des grands lyriques, parce que la religion, l'amour, la

patrie sont les plus sublimes, les plus intimes ou les plus généreuses

émotions de l'homme. Mais, parmi ces lyriques, ceux qui chantent à

Dieu l'hymne ou la prière sont les premiers de tous. L'amour est

l'enthousiasme du coeur, la patrie est l'enthousiasme de la terre,

mais la prière est l'enthousiasme de Dieu.

Bien qu'il soit impossible de diviser les facultés indivisibles de

notre nature pensante, on appelle _âme_, dans les langues des idées,

cette partie de notre être immatériel qui est la plus distincte de nos

sens et qui se confond ainsi le plus avec l'essence divine.

On appelle aussi âme, dans la langue des lettres, cette partie de

notre être immatériel qui touche le plus près à l'organe de nos

affections, le coeur, c'est-à-dire la partie pathétique, aimante,

passionnée de l'intelligence.

L'âme, ainsi entendue, est la partie la plus divine, la plus complète,

la plus sentante, et par là même la plus émue et la plus expressive de

nos facultés pensantes. C'est par elle que la pensée a du coeur, et

c'est par ce coeur immatériel de la pensée que l'émotion de l'âme

devient plus vivante en nous et plus communicative hors de nous.

Aussi les seuls livres véritablement immortels sont-ils les livres qui

sont écrits avec de l'âme, et plus il y a d'âme dans un livre, dans un

poëte, dans un orateur, dans un historien, plus le livre, le poëte,

l'orateur, l'historien sont sûrs de ce que nous appelons l'immortalité

sur la terre. L'esprit, l'imagination, le génie même (si le génie

n'est pas de l'âme) n'y peuvent rien; l'âme seule fait vivre, parce

que seule elle fait sentir. Or l'humanité est sentiment bien plus

qu'elle n'est intelligence. L'intelligence est froide, l'âme est

chaude; voilà pourquoi elle est seule féconde! C'est le secret du

succès prodigieux et durable de certains noms d'hommes et de certains

livres; mais c'est un secret qu'on ne peut dérober: c'est le secret

de Dieu. L'âme, pour bien résumer ici notre pensée, est le génie du

coeur.

L'âme est par conséquent le génie essentiel du poëte lyrique ou de

l'orateur, car le poëte ou l'orateur ne produiront d'émotions

religieuses, amoureuses ou patriotiques qu'à proportion de ce qu'ils

auront été eux-mêmes émus. Ils ne chanteront ou ils ne parleront du

coeur que s'ils ont plus de coeur que le reste des hommes.

Cela dit, pour nous amener au lyrique le plus pathétique de l'univers

littéraire, _David_, disons un mot de la littérature sacrée. La poésie

lyrique, autrement dite l'ode, le psaume, le cantique, y tiennent la

plus grande place dans tous les temps et chez tous les peuples. Les

livres sacrés sont presque universellement composés de chants, comme

si le chant était la forme du langage qui descendît le plus

naturellement du ciel et y remontât le plus naturellement aussi.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 96 / 177 题