XXVII

_La Marseillaise_ conserve un retentissement de chant de gloire et de

cri de mort; glorieuse comme l'un, funèbre comme l'autre, elle rassure

la patrie et fait pâlir les citoyens. Voici son origine.

Il y avait alors un jeune officier du génie en garnison à Strasbourg.

Son nom était Rouget de Lisle. Il était né à Lons-le-Saulnier, dans ce

Jura, pays de rêverie et d'énergie, comme le sont toujours les

montagnes. Ce jeune homme aimait la guerre comme soldat, la Révolution

comme penseur; il charmait par les vers et par la musique les lentes

impatiences de la garnison. Recherché pour son double talent de

musicien et de poëte, il fréquentait familièrement la maison du baron

de Dietrich, noble Alsacien du parti constitutionnel, ami de Lafayette

et maire de Strasbourg. La femme du baron de Dietrich et ses jeunes

amies partageaient l'enthousiasme du patriotisme et de la Révolution,

qui palpitait surtout aux frontières, comme les crispations du corps

sont plus sensibles aux extrémités. Elles aimaient le jeune officier;

elles inspiraient son coeur, sa poésie, sa musique; elles exécutaient

les premières ses pensées à peine écloses, confidentes des

balbutiements de son génie.

C'était dans l'hiver de 1792. La disette régnait à Strasbourg. La

maison de Dietrich, opulente au commencement de la Révolution, mais

épuisée de sacrifices nécessités par les calamités du temps, s'était

appauvrie. Sa table frugale était hospitalière pour Rouget de Lisle.

Le jeune officier s'y asseyait le soir et le matin comme un fils ou un

frère de la famille. Un jour qu'il n'y avait eu que du pain de

munition et quelques tranches de jambon fumé sur la table, Dietrich

regarda de Lisle avec une sérénité triste et lui dit: «L'abondance

manque à nos festins, mais qu'importe si l'enthousiasme ne manque pas

à nos fêtes civiques et le courage aux coeurs de nos soldats? J'ai

encore une dernière bouteille de vin du Rhin dans mon cellier; qu'on

l'apporte!» dit-il, «et buvons-la à la liberté et à la patrie!

Strasbourg doit avoir bientôt une cérémonie patriotique; il faut que

de Lisle puise dans ces dernières gouttes un de ces hymnes qui portent

dans l'âme du peuple l'ivresse d'où il a jailli.» Les jeunes femmes

applaudirent, apportèrent le vin, remplirent les verres de Dietrich et

du jeune officier jusqu'à ce que la liqueur fut épuisée. Il était

tard. La nuit était froide. De Lisle était rêveur; son coeur était

ému, sa tête échauffée. Le froid le saisit; il rentra chancelant dans

sa chambre solitaire, chercha lentement l'inspiration, tantôt dans les

palpitations de son âme de citoyen, tantôt sur le clavier de son

instrument d'artiste, composant tantôt l'air avant les paroles, tantôt

les paroles avant l'air, et les associant tellement dans sa pensée

qu'il ne pouvait savoir lui-même lequel de la note ou des vers était

né le premier, et qu'il était impossible de séparer la poésie de la

musique et le sentiment de l'expression. Il chantait tout et

n'écrivait rien.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 89 / 177 题