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Quant au patriotisme, on sait, par l'expérience de Tyrtée et de tous

les poëtes, ces musiciens nationaux, combien la mort même pour la

patrie inspire le chant. Nous n'avons qu'à citer pour la France cette

explosion merveilleuse de _la Marseillaise_, dont nous avons connu

l'auteur et dont nous avons fait le récit dans une de nos histoires:

c'est la poésie du sol, le lyrisme de la patrie, le chant des trois

cents Spartiates dont un écho s'est retrouvé en France dans les

montagnes du Jura en 1792.

Voici ce récit.

Tout se préparait dans les départements pour envoyer à Paris les vingt

mille hommes décrétés par l'Assemblée. Les Marseillais, appelés par

Barbaroux sur les instances de madame Roland, s'approchaient de la

capitale. C'était le feu des âmes du Midi venant raviver à Paris le

foyer révolutionnaire, trop languissant au gré des girondins. Ce corps

de douze ou quinze cents hommes était composé de Génois, de Liguriens,

de Corses, de Piémontais expatriés et recrutés pour un coup de main

décisif sur toutes les rives de la Méditerranée, la plupart matelots

ou soldats aguerris au feu, quelques-uns scélérats aguerris au crime.

Ils étaient commandés par des jeunes gens de Marseille, amis de

Barbaroux et d'Isnard. Fanatisés par le soleil et par l'éloquence des

clubs provençaux, ils s'avançaient aux applaudissements des

populations du centre de la France, reçus, fêtés, enivrés

d'enthousiasme et de vin dans des banquets patriotiques qui se

succédaient sur leur passage. Le prétexte de leur marche était de

fraterniser, à la prochaine fédération du 14 juillet, avec les autres

fédérés du royaume. Le motif secret était d'intimider la garde

nationale de Paris, de retremper l'énergie des faubourgs, et d'être

l'avant-garde de ce camp de vingt mille hommes que les girondins

avaient fait voter à l'Assemblée pour dominer à la fois les

feuillants, les jacobins, le roi et l'Assemblée elle-même, avec une

armée des départements toute composée de leurs créatures.

La mer du peuple bouillonnait à leur approche. Les gardes nationales,

les fédérés, les sociétés populaires, les enfants, les femmes, toute

cette partie des populations qui vit des émotions de la rue et qui

court à tous les spectacles publics, volaient à la rencontre des

Marseillais. Leurs figures hâlées, leurs physionomies martiales, leurs

yeux de feu, leurs uniformes couverts de poussière des routes, leur

coiffure phrygienne, leurs armes bizarres, les canons qu'ils

traînaient à leur suite, les branches de verdure dont ils ombrageaient

leurs bonnets rouges, leurs langages étrangers mêlés de jurements et

accentués de gestes féroces, tout cela frappait vivement l'imagination

de la multitude. L'idée révolutionnaire semblait s'être faite homme et

marcher, sous la figure de cette horde, à l'assaut des derniers débris

de la royauté. Ils entraient dans les villes et dans les villages sous

des arcs de triomphe. Ils chantaient en marchant des strophes

terribles. Ces couplets, alternés par le bruit réguliers de leurs pas

sur les routes et par le son des tambours, ressemblaient aux choeurs

de la patrie et de la guerre, répondant, à intervalles égaux, au

cliquetis des armes et aux instruments de mort dans une marche aux

combats.

On y entendait le pas cadencé de milliers d'hommes marchant ensemble à

la défense des frontières sur le sol retentissant de la patrie, la

voix plaintive des femmes, les vagissements des enfants, les

hennissements des chevaux, le sifflement des flammes de l'incendie

dévorant les palais et les chaumières; puis les coups sourds de la

vengeance frappant et refrappant avec la hache, et immolant les

ennemis du peuple et les profanateurs du sol. Les notes de cet air

ruisselaient comme un drapeau trempé de sang encore chaud sur un champ

de bataille. Elles faisaient frémir, mais le frémissement qui courait

avec ses vibrations sur le coeur était intrépide. Elles donnaient

l'élan, elles doublaient les forces, elles voilaient la mort. C'était

l'eau de feu de la Révolution qui distillait dans les sens et dans

l'âme du peuple l'ivresse du combat.

Tous les peuples entendent à de certains moments jaillir ainsi leur

âme nationale dans des accents que personne n'a écrits et que tout le

monde chante. Tous les sens veulent porter leur tribut au patriotisme

et s'encourager mutuellement. Le pied marche, le geste anime la voix,

la voix enivre l'oreille, l'oreille remue le coeur. L'homme tout

entier se monte comme un instrument d'enthousiasme. L'art devient

saint, la danse héroïque, la musique martiale, la poésie populaire.

L'hymne qui s'élance à ce moment de toutes les bouches ne périt plus.

Semblable à ces drapeaux sacrés suspendus aux voûtes des temples et

qu'on n'en sort qu'à certains jours, on garde le chant national comme

une arme extrême pour les grandes nécessités de la patrie. Le nôtre

reçut des circonstances où il jaillit un caractère particulier qui le

rend à la fois plus solennel et plus sinistre: la gloire et le crime,

la victoire et la mort semblent entrelacés dans ses refrains. Il fut

le chant du patriotisme, mais il fut aussi l'imprécation de la fureur;

il conduisit nos soldats à la frontière, mais il accompagna nos

victimes à l'échafaud. Le même fer défend le coeur du pays dans la

main du soldat et égorge les victimes dans la main du bourreau.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 88 / 177 题