Je venais de perdre ma mère. Ce fut la plus grande douleur de ma vie;
je me croyais à peine la force de survivre. Absent de la maison
paternelle à l'époque de l'accident qui abrégea ses jours, je revins
en hâte auprès de son cercueil pour ensevelir ses chères dépouilles
dans le cimetière de campagne du village que nous habitions dans notre
enfance, et dont elle préférait le séjour de paix à tous les lieux de
la terre. J'avais suivi à pied le cercueil porté à bras, par quatre
paysans de nos amis, à travers les sentiers escarpés d'une chaîne de
montagnes, creusés dans un océan de neige. La prostration de l'âme
m'empêchait de sentir la fatigue et le froid d'un âpre hiver pendant
ce lugubre convoi.
À midi, quand j'eus accompli ce funèbre devoir, et déposé avec le
cercueil, la meilleure partie de ma vie dans le caveau de la chapelle
de famille, entre l'église rustique et le jardin du château de
Saint-Point, je rentrai dans cette maison vide pendant l'hiver, et
mille fois plus vide depuis que celle qui l'animait de son sourire
dormait les premiers jours de son éternel sommeil.
Pendant que les porteurs, avec lesquels je devais retourner le soir
par les mêmes sentiers de la montagne, se reposaient et se
réchauffaient à table, au feu de la cuisine, je m'enfermai seul dans
une petite cellule voûtée qui servait autrefois d'archives au château.
Cette cellule est située au dernier étage d'une tour d'où le regard
domine le cimetière du village, l'église et le clocher. Brisé de
lassitude et de désespoir, je me couchai sur le tapis poudreux qui
recouvrait les dalles, comme le chien qui se couche sur la fosse de
son maître.
Étendu ventre à terre sur le carreau, je soutenais ma tête sur mes
deux mains accoudées du côté de la fenêtre. Je pouvais voir ainsi
tomber à flocons la neige qui recouvrait déjà le toit de la tombe et
le cèdre pyramidal qui sert de cyprès à ce tombeau du Nord. Je voyais
ainsi, à travers les ogives du clocher, le branle alternatif de la
cloche. Cette cloche présentait sa large gueule et sa lourde langue
aux ouvertures du clocher comme pour jeter son cri de douleur aux
nuages et se retirer d'horreur, après avoir crié, dans l'ombre des
voûtes. Ses lentes vibrations se répercutaient si mécaniquement sur le
tympan de ma tête brisée de douleur et d'insomnie que mes pensées
suivaient involontairement le branle de l'airain, et qu'elles
prenaient insensiblement pour gémir et pour pleurer le rhythme de
cette sonnerie des morts. Aussi, après quelques volées, toute ma
douleur chantait en moi, en me déchirant les sens et le coeur; mais ce
désespoir chantait véritablement, sur les deux ou trois notes de la
cloche, l'hymne de deuil et de tendresse à ma mère absente à jamais de
mes yeux.
Comme dit _Dante_, le divin poëte du surnaturel, semblable en cela à
_celui qui parle et qui sanglote à la fois_, mes sanglots prenaient le
rhythme de ce glas funèbre, et je chantai ainsi en moi une ode de
larmes à la mémoire de cette mère chérie et perdue, ode que je ne
retrouverai jamais dans mes souvenirs, et que, si je l'y retrouvais,
je n'écrirais pas, car l'extrême douleur a son mystère de pudeur comme
l'extrême amour. Ce qu'il y a de plus divin en nous ne s'exprime
jamais, car les langues sont des _moyennes_, selon l'expression des
géomètres, et les _moyennes_ ne s'élèvent jamais aux excès des
sensations et aux énergies ineffables du coeur humain. Du berceau et
de la mamelle jusqu'au dernier soupir dans lequel une mère lègue son
âme à ses enfants et jusqu'aux bénédictions qu'elle va répandre du
ciel sur eux, ce gémissement, cette ode, ruisselante de plus de larmes
que de notes, contenait tout ce qui réchauffe, tout ce qui console,
tout ce qui bénit le fils de l'homme sur la terre, le plein et le vide
de la vie!
Je ne sentais pas que je chantais ainsi au branle de la cloche, et,
quand elle se tut, je me relevai de terre indigné contre moi-même
d'avoir chanté.