XXIV

Je venais de perdre ma mère. Ce fut la plus grande douleur de ma vie;

je me croyais à peine la force de survivre. Absent de la maison

paternelle à l'époque de l'accident qui abrégea ses jours, je revins

en hâte auprès de son cercueil pour ensevelir ses chères dépouilles

dans le cimetière de campagne du village que nous habitions dans notre

enfance, et dont elle préférait le séjour de paix à tous les lieux de

la terre. J'avais suivi à pied le cercueil porté à bras, par quatre

paysans de nos amis, à travers les sentiers escarpés d'une chaîne de

montagnes, creusés dans un océan de neige. La prostration de l'âme

m'empêchait de sentir la fatigue et le froid d'un âpre hiver pendant

ce lugubre convoi.

À midi, quand j'eus accompli ce funèbre devoir, et déposé avec le

cercueil, la meilleure partie de ma vie dans le caveau de la chapelle

de famille, entre l'église rustique et le jardin du château de

Saint-Point, je rentrai dans cette maison vide pendant l'hiver, et

mille fois plus vide depuis que celle qui l'animait de son sourire

dormait les premiers jours de son éternel sommeil.

Pendant que les porteurs, avec lesquels je devais retourner le soir

par les mêmes sentiers de la montagne, se reposaient et se

réchauffaient à table, au feu de la cuisine, je m'enfermai seul dans

une petite cellule voûtée qui servait autrefois d'archives au château.

Cette cellule est située au dernier étage d'une tour d'où le regard

domine le cimetière du village, l'église et le clocher. Brisé de

lassitude et de désespoir, je me couchai sur le tapis poudreux qui

recouvrait les dalles, comme le chien qui se couche sur la fosse de

son maître.

Étendu ventre à terre sur le carreau, je soutenais ma tête sur mes

deux mains accoudées du côté de la fenêtre. Je pouvais voir ainsi

tomber à flocons la neige qui recouvrait déjà le toit de la tombe et

le cèdre pyramidal qui sert de cyprès à ce tombeau du Nord. Je voyais

ainsi, à travers les ogives du clocher, le branle alternatif de la

cloche. Cette cloche présentait sa large gueule et sa lourde langue

aux ouvertures du clocher comme pour jeter son cri de douleur aux

nuages et se retirer d'horreur, après avoir crié, dans l'ombre des

voûtes. Ses lentes vibrations se répercutaient si mécaniquement sur le

tympan de ma tête brisée de douleur et d'insomnie que mes pensées

suivaient involontairement le branle de l'airain, et qu'elles

prenaient insensiblement pour gémir et pour pleurer le rhythme de

cette sonnerie des morts. Aussi, après quelques volées, toute ma

douleur chantait en moi, en me déchirant les sens et le coeur; mais ce

désespoir chantait véritablement, sur les deux ou trois notes de la

cloche, l'hymne de deuil et de tendresse à ma mère absente à jamais de

mes yeux.

Comme dit _Dante_, le divin poëte du surnaturel, semblable en cela à

_celui qui parle et qui sanglote à la fois_, mes sanglots prenaient le

rhythme de ce glas funèbre, et je chantai ainsi en moi une ode de

larmes à la mémoire de cette mère chérie et perdue, ode que je ne

retrouverai jamais dans mes souvenirs, et que, si je l'y retrouvais,

je n'écrirais pas, car l'extrême douleur a son mystère de pudeur comme

l'extrême amour. Ce qu'il y a de plus divin en nous ne s'exprime

jamais, car les langues sont des _moyennes_, selon l'expression des

géomètres, et les _moyennes_ ne s'élèvent jamais aux excès des

sensations et aux énergies ineffables du coeur humain. Du berceau et

de la mamelle jusqu'au dernier soupir dans lequel une mère lègue son

âme à ses enfants et jusqu'aux bénédictions qu'elle va répandre du

ciel sur eux, ce gémissement, cette ode, ruisselante de plus de larmes

que de notes, contenait tout ce qui réchauffe, tout ce qui console,

tout ce qui bénit le fils de l'homme sur la terre, le plein et le vide

de la vie!

Je ne sentais pas que je chantais ainsi au branle de la cloche, et,

quand elle se tut, je me relevai de terre indigné contre moi-même

d'avoir chanté.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 86 / 177 题