Effrayés de l'imprudence qu'ils avaient commise, les garçons et les
filles se précipitèrent par tous les sentiers au bas de la roche à son
secours. On le crut mort; les cris d'effroi et de douleur retentirent
jusqu'au village d'Arcey.
La Jumelle, assise sur le banc de sa porte, écoutait d'en haut le
chant de son fiancé; elle entendit sa chute et les cris d'effroi; elle
accourut les pieds nus et tout saignants, sa coiffe restée aux
branches du chemin, ses cheveux épars, les bras tendus. Jamais je ne
vis rien de si pathétiquement beau que cette Niobé de chaumière sur le
corps de son fiancé, au clair de la lune. Sa voix, ses larmes, qui
tombaient sur le front de son amant, le rappelèrent à la vie.
La première parole du toucheur de boeufs fut le nom de la Jumelle. «Ce
n'est pas la chute» dit-il, «qui m'a fait mourir, c'est l'idée que
tout mon contentement n'était qu'un songe.»
Pour bien le convaincre que le consentement du père et celui de la
fiancée étaient sérieux, la Jumelle et son père le ramenèrent, en le
soutenant du bras, coucher dans leur grange.
Quelques jours après on célébra à Arcey et au château les fiançailles
du petit Didier et de la jolie paysanne.
Voilà la première ode que j'entendis; voilà comment je compris que le
besoin de chanter, quand l'âme est émue jusqu'à l'enthousiasme par la
joie, est un instinct inné de l'homme chez le paysan comme chez le
lettré. Le chant n'est pas moins naturel, instinctif et forcé, pour
ainsi dire, dans l'homme, quand l'âme est émue jusqu'à la stupeur de
ses facultés par une poignante douleur. J'en fis l'expérience sur
moi-même bien des années après l'aventure lyrique du petit bouvier.