XIX

Aux premiers échos de la voix de Didier qui remplissait le fond de la

vallée d'un tonnerre roulant de joie, tout le monde se leva pour

l'apercevoir de plus loin dans le sentier au clair de la lune. Il

marchait d'un pas tantôt lent, tantôt précipité, comme si ses pas

avaient involontairement suivi les rhythmes tantôt suspendus, tantôt

accélérés des mouvements du sang dans son coeur. Les cailloux

bruissaient en roulant sous ses souliers ferrés; il tenait à la main,

par suite de sa vieille habitude, la longue gaule de noisetier écorcé,

armée de l'aiguillon de ses boeufs; il en frappait par intervalles, à

coups répétés, les buissons du sentier et les branches pendantes des

rameaux des bois sur la route, comme s'il eût porté un défi à toute la

nature. Il brandissait par moment son autre poing contre les troncs de

chênes blanchis par la lune sur la lisière de la forêt. Il suspendait

alors son chant pendant quelques respirations, puis il le reprenait

avec une force nouvelle, à mesure qu'il approchait du fond de la

vallée et de la clairière de gazon et de rocaille où la gorge du

château commence à monter vers la roche. Sa voix plus accentuée et

plus rapprochée nous permettait de saisir à l'oreille ses paroles

confuses et désordonnées. Ces paroles étaient à son insu une ode ou un

dithyrambe. J'en fus tellement frappé, et elles se gravèrent tellement

dans la mémoire des gens du château, par suite de l'émotion de la

scène qui les suspendit, que je me les rappelle en ce moment aussi

nettement qu'au moment où elles résonnaient du creux de la vallée dans

mes oreilles d'enfant.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 81 / 177 题