Aux premiers échos de la voix de Didier qui remplissait le fond de la
vallée d'un tonnerre roulant de joie, tout le monde se leva pour
l'apercevoir de plus loin dans le sentier au clair de la lune. Il
marchait d'un pas tantôt lent, tantôt précipité, comme si ses pas
avaient involontairement suivi les rhythmes tantôt suspendus, tantôt
accélérés des mouvements du sang dans son coeur. Les cailloux
bruissaient en roulant sous ses souliers ferrés; il tenait à la main,
par suite de sa vieille habitude, la longue gaule de noisetier écorcé,
armée de l'aiguillon de ses boeufs; il en frappait par intervalles, à
coups répétés, les buissons du sentier et les branches pendantes des
rameaux des bois sur la route, comme s'il eût porté un défi à toute la
nature. Il brandissait par moment son autre poing contre les troncs de
chênes blanchis par la lune sur la lisière de la forêt. Il suspendait
alors son chant pendant quelques respirations, puis il le reprenait
avec une force nouvelle, à mesure qu'il approchait du fond de la
vallée et de la clairière de gazon et de rocaille où la gorge du
château commence à monter vers la roche. Sa voix plus accentuée et
plus rapprochée nous permettait de saisir à l'oreille ses paroles
confuses et désordonnées. Ces paroles étaient à son insu une ode ou un
dithyrambe. J'en fus tellement frappé, et elles se gravèrent tellement
dans la mémoire des gens du château, par suite de l'émotion de la
scène qui les suspendit, que je me les rappelle en ce moment aussi
nettement qu'au moment où elles résonnaient du creux de la vallée dans
mes oreilles d'enfant.