Cette soirée fut sans doute la plus belle et peut-être la seule belle
de la vie du pauvre Didier jusqu'à ce jour. Son coeur s'ouvrit pour
donner et pour recevoir toutes les promesses d'une innocente félicité.
Au lever de la lune, il sortit de la maison pour revenir au château;
la Jumelle, avec la permission de son père, l'accompagna jusqu'à la
croix de pierre qui marque la place où finit le village et où
commencent les bois. Il n'osa ni l'embrasser ni la regarder; il
sentait qu'il l'emportait dans sa poitrine. Il s'éloigna, les yeux
baissés, en retenant son souffle et sa voix, tant qu'il fut à portée
d'être entendu du village. Mais quand il eut descendu les rampes de
rocailles qui descendent du plateau d'Arcey dans la noire vallée du
pont de Pany, et quand il commença à remonter le ravin plus étroit,
plus rapide et plus sombre qui mène par les bois au château, alors son
coeur trop plein ne put se contenir davantage, et il éclata, comme une
détonation de l'âme trop chargée, dans le silence, dans le désert et
dans la nuit.