Le poëme finit là, comme tout finit dans le monde, par des
gémissements, par des séparations, par des larmes et sur un tombeau.
Voilà l'_Iliade_! Ce n'est que l'épopée de la guerre, le livre du
héros; il ne faut pas y chercher encore le poëme épique de la vie
domestique, le livre du foyer, l'épopée intime du coeur humain. Le
même chantre, Homère, va nous la donner tout à l'heure, cette épopée,
dans l'_Odyssée_, et nous allons la dérouler devant vous avec plus de
charme encore que nous n'en avons éprouvé en vous déroulant
l'_Iliade_. (Nous l'avons fait dans le dernier de ces Entretiens, en
1857.)
Et cependant, même dans cette épopée qui est presque exclusivement
consacrée au récit des combats et à la glorification des héros, que
manque-t-il au tableau presque universel de toute la nature animée ou
inanimée? Homère n'a-t-il pas su, comme un peintre divin, rattacher
par des épisodes rapides et par des coups d'oeil naturels, tantôt en
arrière, tantôt à côté, tantôt en avant de son sujet, le monde moral
et le monde physique tout entier à ce petit coin de sable de la plage
de Troie où s'agite le sort de la Troade et de la Grèce? N'est-ce pas
en vingt-quatre chants l'univers sous tous ses aspects, reproduit
tantôt en larmes, tantôt en sang, mais toujours dans une musique de
paroles ravissantes à l'imagination des hommes? Les Grecs de ce temps,
qui avaient gravé ce poëme dans leur mémoire, avaient-ils besoin
d'autre livre? N'était-ce pas pour ainsi dire la Bible des guerriers,
des pasteurs, des matelots, des philosophes, des théologiens, des
historiens, des artistes, des artisans de son temps, des dieux et des
hommes? l'encyclopédie chantée par un poëte universel aux hommes de
son temps?
Les paysages terrestres y sont retracés avec autant de transparence,
de clarté, de vérité que les sommets neigeux des montagnes, les caps
sourcilleux, les falaises boisées, les collines vertes sont retracés
en pleine lumière dans le miroir de la mer d'Ionie, reflétant ses
bords dans ses flots.
Les paysages maritimes, la vaste étendue des vagues, leur azur ou leur
noirceur, selon le ciel et le vent, leurs oscillations, leurs
murmures, les voiles qui les sillonnent en traçant un sentier qui se
referme sous leur écume pétillante, le mât qui se dresse ou qui
s'incline, l'ancre qui mord le fond, la quille qui résonne en touchant
la rive, n'y sont-ils pas reproduits en vers aussi limpides et aussi
harmonieux que la vague elle-même?
Voulez-vous connaître l'origine, le costume, le caractère, la
géographie, les moeurs des nations qui peuplaient alors les confins de
l'Asie et de l'Europe: le poëte vous les montre du doigt, vous les
décrit et vous les raconte, peuplade par peuplade, et pour ainsi dire
homme par homme, dans cette double revue passée sous vos yeux dans la
plaine de Troie!
Voulez-vous des combats: cette plaine, ces vaisseaux, ces remparts
regorgent de sang et de cadavres diversement tués pendant vingt-quatre
chants, qui sont vingt-quatre batailles!
Voulez-vous des passions féroces d'orgueil, d'ambition, d'envie,
découvertes comme des nids de serpents enroulés dans le nid venimeux
du coeur humain: regardez Achille sous sa tente, se réjouissant en
secret des revers et des meurtres de ses coalisés!
Voulez-vous des passions nobles et patriotiques: contemplez Hector!
Voulez-vous des attachements domestiques: écoutez Phénix, le
précepteur d'Achille, rappelant envers son élève les soins d'une
nourrice ou d'une mère!
Voulez-vous l'amitié: admirez Patrocle!
Voulez-vous l'amour coupable: entendez Hélène!
Voulez-vous l'amour chaste et conjugal: sanglotez aux sanglots
d'Andromaque!
Voulez-vous l'amour paternel: assistez à l'adieu d'Hector à son
enfant, balancé dans ses bras et épouvanté de son panache!
Voulez-vous l'éloquence verbeuse et la sagesse infaillible du
vieillard dans les conseils des peuples: méditez les paroles de
Nestor!
Voulez-vous l'excès de l'infortune humaine: suivez le vieux Priam aux
genoux du meurtrier de son fils ou ramenant dans la nuit à son épouse,
la vieille Hécube, le cadavre inanimé et souillé de poussière de son
dernier enfant!
Voilà pour la terre.
Et maintenant voulez-vous le ciel tel que la brillante et voluptueuse
imagination des Grecs l'avait peuplé d'allégories personnifiées en
divinités élémentaires: suivez le poëte sur l'Olympe, sur l'Ida aux
riches fontaines; dans le nuage dont Jupiter s'enveloppe avec Junon;
dans les forges de Vulcain, où tous les arts se résument en un
chef-d'oeuvre pour former le bouclier d'Achille! dans les grottes des
Néréides! dans les palais liquides de Thétis! dans les molles
retraites de Vénus! dans les nuées sanglantes où la Terreur attelle
les coursiers de Mars! vous avez toute la nature, tous les hommes et
tous les dieux de l'Olympe, le monde matériel complété par le monde
immatériel; l'univers, enfin, entendu dans la plus large acception du
mot; l'univers, exposé, non raconté, non décrit, non analysé seulement
par la froide main de la science, mais l'univers senti, peint et
chanté par la voix la plus mélodieuse et dans la plus musicale des
langues prosodiées qui enchantèrent jamais l'oreille humaine.
Encore une fois, voilà l'_Iliade_! voilà Homère! On ne s'étonne, en
fermant ce poëme, que d'une seule chose: c'est que la nature, l'étude,
l'art et le génie aient suffi pour produire en un seul homme un pareil
homme, et que les Grecs, qui divinisaient tout, n'aient pas fait d'un
pareil homme un dieu!