On voit comment ces temps, prétendus barbares, connaissaient le pardon
des injures et la puissance invisible de la prière; on voit de plus
comment la poésie personnifiait allégoriquement cette divine
philosophie du pardon.
Achille reste inflexible; il ne craint pas même d'avouer un lâche
amour de la vie que les modernes éprouvent, mais qu'ils n'avouent pas;
il veut, dit-il, se retirer dans l'heureuse Phthie, royaume de son
père, et s'y marier. «Rien n'égale pour moi le prix de la vie. On peut
toujours enlever à la guerre des troupeaux de boeufs et de grasses
brebis, on peut ravir des trépieds et des coursiers à la crinière
d'or, mais rien ne peut retenir l'âme de l'homme; elle fuit sans
retour quand la dernière respiration s'est exhalée de ses lèvres!...»
Ces supplications sur différents tons, et toujours repoussées par
Achille, se poursuivent en discours et en répliques de la plus haute
éloquence pendant toute la durée de ce chant. Le dixième chant nous
décrit l'insomnie inquiète d'Agamemnon dans sa tente pendant la nuit
qui précède un combat inégal. «Chaque fois, dit le poëte, que ses
regards tombent sur la plaine de Troie, il regarde avec effroi les
feux innombrables qui brillent autour d'Ilion, il entend le son des
flûtes, des chalumeaux et les tumultes des guerriers!»
Agamemnon se lève et va chercher, dans la nuit, conseil auprès du
vieux Nestor. Leur conférence nocturne est peinte en traits aussi
pénétrants que naturels. Homère semble avoir assisté à tous les
détails de la guerre comme à tous les mouvements du coeur humain.
Aucun poëte dramatique n'a mieux gravé, mieux varié et mieux conservé
tous les caractères. L'histoire n'a pas plus de justesse et plus de
physionomie que son pinceau.
«Nestor se lève à la voix d'Agamemnon; il se revêt de sa tunique, il
attache à ses pieds de riches sandales, il agrafe son manteau de
pourpre sur lequel se moire un léger duvet, il empoigne une forte
lance armée à l'extrémité d'une pointe d'airain et s'avance vers les
vaisseaux des Grecs.»
Ulysse, réveillé à son tour par Nestor et par Agamemnon, marche avec
eux dans la nuit ténébreuse pour éveiller les autres chefs. «Ils
trouvent Diomède couché hors de sa tente, tout armé; autour de lui
dorment ses compagnons, la tête appuyée sur leurs boucliers, leurs
lances plantées en terre par la poignée, les pointes d'airain
resplendissant au loin à la lueur des feux, semblables à des traits de
foudre de Jupiter. Diomède dormait aussi sur la peau d'un boeuf
sauvage, et sous sa tête était enroulé un tapis aux couleurs
éclatantes!»
«Notre destinée à tous est sur le tranchant d'un glaive,» lui dit
Nestor. Tout ce réveil successif et à voix basse des chefs par le roi
des rois est la plus solennelle scène nocturne de guerre qui ait
jamais été conçue et décrite. On reste confondu d'admiration quand on
pense qu'elle est en même temps chantée dans les plus beaux vers
imitatifs de la plus belle des langues!
Le conseil de guerre s'assemble. Diomède se dévoue pour faire une
sortie et une reconnaissance dans la plaine; il choisit Ulysse pour
son compagnon de guerre. Les détails de l'armement et de la coiffure
de combat des deux héros sont aussi techniques que si le poëte eût été
un armurier ou un corroyeur, et cette toilette ne cesse pas d'être
sous sa main aussi poétique qu'un son de la lyre. C'est là le cachet
de ce génie, précis comme un ouvrier, élégant comme un artiste. Il
décrit toutes les choses matérielles les plus vulgaires par le côté où
elles touchent à l'imagination la plus pittoresque ou au sentiment le
plus pathétique. La nature entière devient poésie sans cesser d'être
la nature. Mais il faudrait tout vous traduire, et l'heure ne me
permet que de vous guider à vol d'oiseau sur un poëme où tout est
merveille.