XVIII

On voit comment ces temps, prétendus barbares, connaissaient le pardon

des injures et la puissance invisible de la prière; on voit de plus

comment la poésie personnifiait allégoriquement cette divine

philosophie du pardon.

Achille reste inflexible; il ne craint pas même d'avouer un lâche

amour de la vie que les modernes éprouvent, mais qu'ils n'avouent pas;

il veut, dit-il, se retirer dans l'heureuse Phthie, royaume de son

père, et s'y marier. «Rien n'égale pour moi le prix de la vie. On peut

toujours enlever à la guerre des troupeaux de boeufs et de grasses

brebis, on peut ravir des trépieds et des coursiers à la crinière

d'or, mais rien ne peut retenir l'âme de l'homme; elle fuit sans

retour quand la dernière respiration s'est exhalée de ses lèvres!...»

Ces supplications sur différents tons, et toujours repoussées par

Achille, se poursuivent en discours et en répliques de la plus haute

éloquence pendant toute la durée de ce chant. Le dixième chant nous

décrit l'insomnie inquiète d'Agamemnon dans sa tente pendant la nuit

qui précède un combat inégal. «Chaque fois, dit le poëte, que ses

regards tombent sur la plaine de Troie, il regarde avec effroi les

feux innombrables qui brillent autour d'Ilion, il entend le son des

flûtes, des chalumeaux et les tumultes des guerriers!»

Agamemnon se lève et va chercher, dans la nuit, conseil auprès du

vieux Nestor. Leur conférence nocturne est peinte en traits aussi

pénétrants que naturels. Homère semble avoir assisté à tous les

détails de la guerre comme à tous les mouvements du coeur humain.

Aucun poëte dramatique n'a mieux gravé, mieux varié et mieux conservé

tous les caractères. L'histoire n'a pas plus de justesse et plus de

physionomie que son pinceau.

«Nestor se lève à la voix d'Agamemnon; il se revêt de sa tunique, il

attache à ses pieds de riches sandales, il agrafe son manteau de

pourpre sur lequel se moire un léger duvet, il empoigne une forte

lance armée à l'extrémité d'une pointe d'airain et s'avance vers les

vaisseaux des Grecs.»

Ulysse, réveillé à son tour par Nestor et par Agamemnon, marche avec

eux dans la nuit ténébreuse pour éveiller les autres chefs. «Ils

trouvent Diomède couché hors de sa tente, tout armé; autour de lui

dorment ses compagnons, la tête appuyée sur leurs boucliers, leurs

lances plantées en terre par la poignée, les pointes d'airain

resplendissant au loin à la lueur des feux, semblables à des traits de

foudre de Jupiter. Diomède dormait aussi sur la peau d'un boeuf

sauvage, et sous sa tête était enroulé un tapis aux couleurs

éclatantes!»

«Notre destinée à tous est sur le tranchant d'un glaive,» lui dit

Nestor. Tout ce réveil successif et à voix basse des chefs par le roi

des rois est la plus solennelle scène nocturne de guerre qui ait

jamais été conçue et décrite. On reste confondu d'admiration quand on

pense qu'elle est en même temps chantée dans les plus beaux vers

imitatifs de la plus belle des langues!

Le conseil de guerre s'assemble. Diomède se dévoue pour faire une

sortie et une reconnaissance dans la plaine; il choisit Ulysse pour

son compagnon de guerre. Les détails de l'armement et de la coiffure

de combat des deux héros sont aussi techniques que si le poëte eût été

un armurier ou un corroyeur, et cette toilette ne cesse pas d'être

sous sa main aussi poétique qu'un son de la lyre. C'est là le cachet

de ce génie, précis comme un ouvrier, élégant comme un artiste. Il

décrit toutes les choses matérielles les plus vulgaires par le côté où

elles touchent à l'imagination la plus pittoresque ou au sentiment le

plus pathétique. La nature entière devient poésie sans cesser d'être

la nature. Mais il faudrait tout vous traduire, et l'heure ne me

permet que de vous guider à vol d'oiseau sur un poëme où tout est

merveille.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 42 / 177 题