IV

Il y avait dans la ville de Magnésie, colonie grecque de l'Asie

Mineure, séparée de Smyrne par une chaîne de montagnes, un homme

originaire de Thessalie, nommé Mélanopus. Il était pauvre, comme le

sont en général ces hommes errants qui s'exilent de leur pays, où ne

les retiennent ni maison ni champ paternels. Il se transporta donc de

Magnésie dans une autre ville neuve et peu éloignée de Magnésie, où

cette vallée, déjà trop peuplée, jetait ses essaims. Cette ville

s'appelait Cymé. Mélanopus s'y maria avec une jeune Grecque aussi

pauvre que lui, fille d'un de ses compatriotes, nommé Omyrethès. Il en

eut une fille unique, à laquelle il donna le nom de Crithéis; il

perdit bientôt sa femme, et, se sentant lui-même mourir, il légua sa

fille, encore enfant, à un de ses amis qui était d'Argos, et qui

portait le nom de Cléanax.

La beauté de Crithéis porta malheur à l'orpheline et porta bonheur à

la Grèce et au monde. Il semble qu'Homère, le plus merveilleux des

hommes, fût prédestiné à ne pas connaître son père, comme si la

Providence avait voulu jeter un mystère sur sa naissance afin

d'accroître le prestige autour de son berceau.

Crithéis inspira de l'amour à un inconnu, se laissa surprendre ou

séduire. Sa faute ayant éclaté aux yeux de la famille de Cléanax,

cette famille craignit d'être déshonorée par la présence d'un enfant

illégitime à son foyer. On cacha la faiblesse de Crithéis, et on

l'envoya dans une autre colonie grecque qui se peuplait en ce temps-là

au fond du golfe d'Hermus, et qui s'appelait Smyrne.

Crithéis, portant dans son sein celui qui couvrait alors son front de

honte, et qui devait un jour couvrir son nom de célébrité, reçut asile

à Smyrne chez un parent de Cléanax, né en Béotie et transplanté dans

la nouvelle colonie grecque; il se nommait Isménias. On ignore si cet

homme connaissait ou ignorait l'état de Crithéis, qui passait sans

doute pour veuve ou pour mariée à Cymé.

Quoi qu'il en soit, l'orpheline ayant un jour accompagné les femmes et

les filles de Smyrne au bord du petit fleuve _Mélès_, où l'on

célébrait en plein champ une fête en l'honneur des dieux, fut surprise

par les douleurs de l'enfantement. Son enfant vint au monde au milieu

d'une procession à la gloire des divinités dont il devait répandre le

culte, au chant des hymnes, sous un platane, sur l'herbe, au bord du

ruisseau.

Les compagnes de Crithéis ramenèrent la jeune fille et rapportèrent

l'enfant nu, dans leurs bras, à Smyrne, dans la maison d'Isménias.

C'est de ce jour que le ruisseau obscur qui serpente entre les cyprès

et les joncs autour du faubourg de Smyrne a pris un nom qui l'égale

aux fleuves. La gloire d'un enfant remonte pour l'éclairer jusqu'au

brin d'herbe où il fut couché en tombant du sein de sa mère. Les

traditions racontent et les anciens ont écrit qu'Orphée, le premier

des poëtes grecs qui chanta en vers des hymnes aux immortels, fut

déchiré en lambeaux par les femmes du mont Rhodope, irritées de ce

qu'il enseignait des dieux plus grands que les leurs; que sa tête,

séparée de son corps, fut jetée par elles dans l'Hèbre, fleuve dont

l'embouchure est à plus de cent lieues de Smyrne; que le fleuve roula

cette tête encore harmonieuse jusqu'à la mer; que les vagues, à leur

tour, la portèrent jusqu'à l'embouchure du Mélès; que cette tête

échoua sur l'herbe, près de la prairie où Crithéis mit au monde son

enfant, comme pour venir d'elle-même transmettre son âme et son

inspiration à Homère. Les rossignols, près de sa tombe, ajoutent-ils,

chantent plus mélodieusement qu'ailleurs.

Soit qu'Isménias fût trop pauvre pour nourrir la mère et l'enfant,

soit que la naissance de ce fils sans père eût jeté quelque ombre sur

la réputation de Crithéis, il la congédia de son foyer. Elle chercha

pour elle et pour son enfant un asile et un protecteur de porte en

porte.

Il y avait en ce temps-là, à Smyrne, un homme peu riche aussi, mais

bon et inspiré par le coeur, tels que le sont souvent les hommes

détachés des choses périssables par l'étude des choses éternelles; il

se nommait Phémius; il tenait une école de chant. On appelait le

chant, alors, tout ce qui parle, tout ce qui exprime, tout ce qui

peint à l'imagination, au coeur, aux sens, tout ce qui chante en nous,

la grammaire, la lecture, l'écriture, les lettres, l'éloquence, les

vers, la musique; car ce que les anciens entendaient par musique

s'appliquait à l'âme autant qu'aux oreilles. Les vers se chantaient et

ne se récitaient pas. Cette musique n'était que l'art de conformer le

vers à l'accent et l'accent aux vers. Voilà pourquoi on appelait

l'école de Phémius une école de musique: musique de l'âme et de

l'oreille, qui s'emparait de l'homme tout entier.

Phémius avait, pour tout salaire des soins qu'il prenait de cette

jeunesse, la rétribution, non en argent, mais en nature, que les

parents lui donnaient pour prix de l'éducation reçue par leurs fils.

Les montagnes qui encadrent le golfe d'Hermus, au fond duquel s'élève

Smyrne, étaient alors, comme elles sont encore aujourd'hui, une

contrée pastorale riche en troupeaux; les femmes filaient les laines

pour faire ces tapis, industrie héréditaire de l'Ionie. Chacun des

enfants, en venant à l'école de Phémius, lui apportait une toison

entière ou une poignée de toison des brebis de son père. Phémius les

faisait filer par ses servantes, les teignait et les échangeait

ensuite, prêtes pour le métier, contre les choses nécessaires à la vie

de l'homme. Crithéis, qui avait entendu parler de la bonté de ce

maître d'école pour les enfants, parce qu'elle songeait d'avance sans

doute à lui confier le sien quand il serait en âge, conduisit son fils

par la main au seuil de Phémius. Il fut touché de la beauté et des

larmes de la jeune fille, de l'âge et de l'abandon de l'enfant; il

reçut Crithéis dans sa maison comme servante; il lui permit de garder

et de nourrir avec elle son fils; il employa la jeune Magnésienne à

filer les laines qu'il recevait pour prix de ses leçons. Il trouva

Crithéis aussi modeste, aussi laborieuse et aussi habile qu'elle était

belle; il s'attacha à l'enfant, dont l'intelligence précoce faisait

présager je ne sais quelle gloire à la maison où les dieux l'avaient

conduit; il proposa à Crithéis de l'épouser, et de donner ainsi un

père à son fils. L'hospitalité et l'amour de Phémius, l'intérêt de

l'enfant touchèrent à la fois le coeur de la jeune femme; elle devint

l'épouse du maître d'école et la maîtresse de la maison dont elle

avait abordé le seuil en suppliante, quelques années avant.

Phémius s'attacha de plus en plus au petit _Mélésigène_. Ce nom, qu'on

donnait familièrement à Homère, veut dire enfant de _Mélès_, en

mémoire des bords du ruisseau où il était né. Son père adoptif

l'aimait à cause de sa mère et aussi à cause de lui. Instituteur et

père à la fois pour cet enfant, il lui prodiguait tout son coeur et

tous les secrets de son art. Homère, dont l'âme était ouverte aux

leçons de Phémius par sa tendresse, et que la nature avait doué d'une

intelligence qui comprenait et d'une mémoire qui reproduisait toutes

choses, récompensait les soins du vieillard et réjouissait l'orgueil

de Crithéis. On le regardait comme bientôt capable, malgré sa tendre

jeunesse, d'enseigner lui-même dans l'école et de succéder un jour à

Phémius. Les dieux lui destinaient à son insu moins de bonheur et une

autre gloire: le monde à enseigner, et la gloire immortelle pour

héritage.

Après la mort de Phémius et de Crithéis, sa mère, Homère erra par le

monde, enseignant de ville en ville les petits enfants. Puis il

s'embarqua et visita toutes les côtes de la Méditerranée si bien

décrites dans l'_Odyssée_. Toutes les aventures de l'_Odyssée_ sont

ses propres aventures transfigurées dans la langue des dieux. Il

devint aveugle. Il revint à Smyrne, puis il alla ouvrir une école à

Chio, île voisine de Smyrne. Ce Bélisaire du génie est aussi touchant

que l'autre Bélisaire. Sa mort est pathétique. Malade sur une barque

qui le transportait de Samos à Chio, on le déposa sur la grève pour se

rétablir.

Au retour du printemps, des vagues aplanies et des vents tièdes, il

reprit sa navigation vers le golfe d'Athènes. Les matelots du navire

qui le portait ayant été retenus par la tempête dans la rade de la

petite île d'Ios, Homère sentit que la vie se retirait de lui. Il se

fit transporter au bord de l'île pour mourir plus en paix, couché au

soleil, sur le sable du rivage. Ses compagnons lui avaient dressé une

couche sous la voile, auprès de la mer. Les habitants riches de la

ville éloignée du rivage, informés de la présence et de la maladie du

poëte, descendirent de la colline pour lui offrir leur demeure et pour

lui apporter des soulagements, des dons et des hommages. Les bergers,

les pêcheurs et les matelots de la côte accoururent pour lui demander

des oracles, comme à une voix des dieux sur la terre. Il continua à

parler en langage divin avec les hommes lettrés, et à s'entretenir,

jusqu'à son dernier soupir, avec les hommes simples dont il avait

décrit tant de fois les moeurs, les travaux et les misères dans ses

poëmes. Son âme avait passé tout entière dans leur mémoire avec ses

chants; en la rendant aux dieux il ne l'enlevait pas à la terre: elle

était devenue l'âme de toute la Grèce; elle allait devenir bientôt

celle de toute l'antiquité.

Après qu'il eut expiré sur cette plage, au bord des flots, comme un

naufragé de la vie, l'enfant qui servait de lumière à ses pas, ses

compagnons, les habitants de la ville et les pêcheurs de la côte lui

creusèrent une tombe dans le sable, à la place même où il avait voulu

mourir. Ils y roulèrent une roche, sur laquelle ils gravèrent au

ciseau ces mots: «Cette plage recouvre la tête sacrée du divin

Homère.» Ios garda à jamais la cendre de celui à qui elle avait donné

ainsi la suprême hospitalité. La tombe d'Homère consacra cette île,

jusque-là obscure, plus que n'aurait fait son berceau, que sept villes

se disputent encore. La tradition de la plage où le vieillard aveugle

fut enseveli se perdit malheureusement dans la suite des temps et dans

les vicissitudes de l'île.

Sa sépulture fut dans tous les souvenirs, son monument dans ses

propres vers. On montre seulement dans l'île de Chio, près de la

ville, un banc de pierre semblable à un cirque, et ombragé par un

platane qui s'est renouvelé, depuis trois mille ans, par ses rejetons,

qu'on appelle l'École d'Homère. C'est là, dit-on, que l'aveugle se

faisait conduire par ses filles et qu'il enseignait et chantait ses

poëmes. De ce site on aperçoit les deux mers, les caps de l'Ionie, les

sommets neigeux de l'Olympe, les plages dorées des îles, les voiles se

repliant en entrant dans les anses ou se déployant en sortant des

ports. Ses filles voyaient pour lui ces spectacles, dont la

magnificence et la variété auraient distrait ses inspirations. La

nature, cruelle et consolatrice, semblait avoir voulu le recueillir

tout entier dans ces spectacles intérieurs, en jetant ce voile sur sa

vue. C'est depuis cette époque, dit-on dans les îles de l'Archipel,

que les hommes attribuèrent à la cécité le don d'inspirer le chant, et

que les bergers impitoyables crevèrent les yeux aux rossignols, pour

ajouter à l'instinct de la mélodie dans l'âme et dans la voix de ce

pauvre oiseau.

* * * * *

Voilà l'abrégé de l'histoire d'Homère; elle est simple comme la

nature, triste comme la vie; elle consiste à souffrir et à chanter:

c'est en général la destinée des poëtes. Les fibres qu'on ne torture

pas ne rendent que peu de sons. La poésie est un cri: nul ne le jette

bien retentissant s'il n'a été frappé au coeur. Job n'a crié à Dieu

que sur son fumier et dans ses angoisses. De nos jours, comme dans

l'antiquité, il faut que les hommes qui sont doués de ce don

choisissent entre leur génie et leur bonheur, entre la vie et

l'immortalité.

Et maintenant quelle fut l'influence d'Homère sur les moeurs des

hommes, et en quoi mérita-t-il le nom de moraliste?

Pour répondre à cette question, il suffit de lire. Supposez, dans

l'enfance ou dans l'adolescence du monde, un homme à demi sauvage,

doué seulement de ces instincts élémentaires, grossiers, féroces, qui

formaient le fond de notre nature brute, avant que la société, la

religion, les arts eussent pétri, adouci, vivifié, spiritualisé,

sanctifié le coeur humain; supposez qu'à un tel homme, isolé au milieu

des forêts et livré à ses appétits sensuels, un esprit céleste

apprenne l'art de lire les caractères gravés sur le papyrus, et qu'il

disparaisse après en lui laissant seulement entre les mains les

poésies d'Homère! L'homme sauvage lit, et un monde nouveau apparaît

page par page à ses yeux. Il sent éclore en lui des milliers de

pensées, d'images, de sentiments qui lui étaient inconnus; de matériel

qu'il était, un moment avant d'avoir ouvert ce livre, il devient un

être intellectuel, et bientôt après un être moral. Homère lui révèle

d'abord un monde supérieur, une immortalité de l'âme, un jugement de

nos actions après la vie, une justice souveraine, une expiation, une

rémunération, selon nos vertus ou nos crimes, des cieux et des enfers;

tout cela altéré de fables ou d'allégories, sans doute, mais tout

cela visible et transparent sous les symboles, comme la forme sous le

vêtement qui la révèle en la voilant. Il lui apprend ensuite la

gloire, cette passion de l'estime mutuelle et de l'estime éternelle,

donnée aux hommes comme l'instinct le plus rapproché de la vertu. Il

lui apprend le patriotisme par le récit des exploits de ses héros, qui

quittent leur royaume paternel, qui s'arrachent des bras de leurs

mères et de leurs épouses pour aller sacrifier leur sang dans des

expéditions nationales, comme la guerre de Troie, pour illustrer leur

commune patrie; il lui apprend les calamités de ces guerres dans les

assauts et les incendies de Troie; il lui apprend l'amitié dans

Achille et Patrocle, la sagesse dans Mentor, la fidélité conjugale

dans Andromaque; la piété pour la vieillesse dans le vieux Priam, à

qui Achille rend en pleurant le corps de son fils Hector; l'horreur

pour l'outrage des morts dans ce cadavre d'Hector traîné sept fois

autour des murs de sa patrie; la piété dans Astyanax, son fils, emmené

en esclavage dans le sein de sa mère par les Grecs; la vengeance des

dieux dans la mort précoce d'Achille; les suites de l'infidélité dans

Hélène; le mépris pour la trahison du foyer domestique dans Ménélas;

la sainteté des lois, l'utilité des métiers, l'invention et la beauté

des arts; partout, enfin, l'interprétation des images de la nature,

contenant toutes un sens moral, révélé dans chacun de ses phénomènes

sur la terre, sur la mer, dans le ciel; sorte d'alphabet entre Dieu et

l'homme, si complet, et si bien épelé dans les vers d'Homère, que le

monde moral, le monde matériel, réfléchis l'un dans l'autre comme le

firmament dans l'eau, semblent n'être plus qu'une seule pensée et ne

parler qu'une seule et même langue à l'intelligence de l'aveugle

divin! Et cette langue encore cadencée par un tel rhythme de la mesure

est pleine d'une telle musique des mots que chaque pensée semble

entrer dans l'âme par l'oreille, non-seulement comme une intelligence,

mais aussi comme une volupté!

N'est-il pas évident qu'après un long et familier entretien avec ce

livre l'homme brutal et féroce aurait disparu, et l'homme intellectuel

et moral serait éclos dans ce barbare, auquel les dieux auraient

enseigné ainsi Homère?

Eh bien! ce qu'un tel poëte aurait fait pour un seul homme, Homère le

fit pour tout un peuple. À peine la mort eut-elle interrompu ses

chants divins que les rapsodes ou les homérides, chantres ambulants,

l'oreille et la mémoire encore pleines de ses vers, se répandirent

dans toutes les îles et dans toutes les villes de la Grèce, emportant

à l'envi chacun un des fragments mutilés de ses poëmes, et les

récitant de génération en génération aux fêtes publiques, aux

cérémonies religieuses, aux foyers des palais ou des cabanes, aux

écoles des petits enfants; en sorte qu'une race entière devint

l'édition vivante et impérissable de ce livre universel de la

primitive antiquité. Sous Ptolémée Philopator, les Smyrnéens lui

érigèrent des temples et les Argiens lui rendirent les honneurs

divins. L'âme d'un seul homme souffla pendant deux mille ans sur cette

partie de l'univers. En 884 avant J.-C., Lycurgue rapporta à Sparte

les vers d'Homère pour en nourrir l'âme des citoyens. Puis vint Solon,

ce fondateur de la démocratie d'Athènes, qui, plus homme d'État que

Platon, sentit ce qu'il y avait de civilisation dans le génie, et qui

fit recueillir ces chants épars, comme les Romains recueillirent plus

tard les pages divines de la Sibylle. Puis vint Alexandre le Grand,

qui, passionné pour l'immortalité de sa renommée, et sachant que la

clef de l'avenir est dans la main des poëtes, fit faire une cassette

d'une richesse merveilleuse pour y enfermer les chants d'Homère, et

qui les plaçait toujours sous son chevet pour avoir des songes divins.

Puis vinrent les Romains, qui, de toutes leurs conquêtes en Grèce,

n'estimèrent rien à l'égal de la conquête des poëmes d'Homère, et dont

tous les poëtes ne furent que les échos prolongés de cette voix de

Chio. Puis vinrent les ténèbres des âges barbares, qui enveloppèrent

pendant près de mille ans l'Occident d'ignorance, et qui ne

commencèrent à se dissiper qu'à l'époque où les manuscrits retrouvés

d'Homère, dans les cendres du paganisme, redevinrent l'étude, la

source et l'enthousiasme de l'esprit humain. En sorte que le monde

ancien, histoire, poésie, arts, métiers, civilisation, moeurs,

religion, est tout entier dans Homère; que le monde littéraire, même

moderne, procède à moitié de lui, et que, devant ce premier et ce

dernier des chantres inspirés, aucun homme, quel qu'il soit, ne

pourrait, sans rougir, se donner à lui-même le nom de poëte. Demander

si un tel homme peut compter au nombre des moralisateurs du genre

humain, c'est demander si le génie est une clarté ou une obscurité sur

le monde; c'est renouveler le blasphème de Platon; c'est chasser les

poëtes de la civilisation; c'est mutiler l'humanité dans son plus

sublime organe, l'organe de l'infini! c'est renvoyer à Dieu ses plus

souveraines facultés, de peur qu'elles n'offusquent les yeux jaloux et

qu'elles ne fassent paraître le monde réel trop obscur et trop petit,

comparé à la splendeur de l'imagination et à la grandeur de la nature!

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 21 / 177 题