Il y avait dans la ville de Magnésie, colonie grecque de l'Asie
Mineure, séparée de Smyrne par une chaîne de montagnes, un homme
originaire de Thessalie, nommé Mélanopus. Il était pauvre, comme le
sont en général ces hommes errants qui s'exilent de leur pays, où ne
les retiennent ni maison ni champ paternels. Il se transporta donc de
Magnésie dans une autre ville neuve et peu éloignée de Magnésie, où
cette vallée, déjà trop peuplée, jetait ses essaims. Cette ville
s'appelait Cymé. Mélanopus s'y maria avec une jeune Grecque aussi
pauvre que lui, fille d'un de ses compatriotes, nommé Omyrethès. Il en
eut une fille unique, à laquelle il donna le nom de Crithéis; il
perdit bientôt sa femme, et, se sentant lui-même mourir, il légua sa
fille, encore enfant, à un de ses amis qui était d'Argos, et qui
portait le nom de Cléanax.
La beauté de Crithéis porta malheur à l'orpheline et porta bonheur à
la Grèce et au monde. Il semble qu'Homère, le plus merveilleux des
hommes, fût prédestiné à ne pas connaître son père, comme si la
Providence avait voulu jeter un mystère sur sa naissance afin
d'accroître le prestige autour de son berceau.
Crithéis inspira de l'amour à un inconnu, se laissa surprendre ou
séduire. Sa faute ayant éclaté aux yeux de la famille de Cléanax,
cette famille craignit d'être déshonorée par la présence d'un enfant
illégitime à son foyer. On cacha la faiblesse de Crithéis, et on
l'envoya dans une autre colonie grecque qui se peuplait en ce temps-là
au fond du golfe d'Hermus, et qui s'appelait Smyrne.
Crithéis, portant dans son sein celui qui couvrait alors son front de
honte, et qui devait un jour couvrir son nom de célébrité, reçut asile
à Smyrne chez un parent de Cléanax, né en Béotie et transplanté dans
la nouvelle colonie grecque; il se nommait Isménias. On ignore si cet
homme connaissait ou ignorait l'état de Crithéis, qui passait sans
doute pour veuve ou pour mariée à Cymé.
Quoi qu'il en soit, l'orpheline ayant un jour accompagné les femmes et
les filles de Smyrne au bord du petit fleuve _Mélès_, où l'on
célébrait en plein champ une fête en l'honneur des dieux, fut surprise
par les douleurs de l'enfantement. Son enfant vint au monde au milieu
d'une procession à la gloire des divinités dont il devait répandre le
culte, au chant des hymnes, sous un platane, sur l'herbe, au bord du
ruisseau.
Les compagnes de Crithéis ramenèrent la jeune fille et rapportèrent
l'enfant nu, dans leurs bras, à Smyrne, dans la maison d'Isménias.
C'est de ce jour que le ruisseau obscur qui serpente entre les cyprès
et les joncs autour du faubourg de Smyrne a pris un nom qui l'égale
aux fleuves. La gloire d'un enfant remonte pour l'éclairer jusqu'au
brin d'herbe où il fut couché en tombant du sein de sa mère. Les
traditions racontent et les anciens ont écrit qu'Orphée, le premier
des poëtes grecs qui chanta en vers des hymnes aux immortels, fut
déchiré en lambeaux par les femmes du mont Rhodope, irritées de ce
qu'il enseignait des dieux plus grands que les leurs; que sa tête,
séparée de son corps, fut jetée par elles dans l'Hèbre, fleuve dont
l'embouchure est à plus de cent lieues de Smyrne; que le fleuve roula
cette tête encore harmonieuse jusqu'à la mer; que les vagues, à leur
tour, la portèrent jusqu'à l'embouchure du Mélès; que cette tête
échoua sur l'herbe, près de la prairie où Crithéis mit au monde son
enfant, comme pour venir d'elle-même transmettre son âme et son
inspiration à Homère. Les rossignols, près de sa tombe, ajoutent-ils,
chantent plus mélodieusement qu'ailleurs.
Soit qu'Isménias fût trop pauvre pour nourrir la mère et l'enfant,
soit que la naissance de ce fils sans père eût jeté quelque ombre sur
la réputation de Crithéis, il la congédia de son foyer. Elle chercha
pour elle et pour son enfant un asile et un protecteur de porte en
porte.
Il y avait en ce temps-là, à Smyrne, un homme peu riche aussi, mais
bon et inspiré par le coeur, tels que le sont souvent les hommes
détachés des choses périssables par l'étude des choses éternelles; il
se nommait Phémius; il tenait une école de chant. On appelait le
chant, alors, tout ce qui parle, tout ce qui exprime, tout ce qui
peint à l'imagination, au coeur, aux sens, tout ce qui chante en nous,
la grammaire, la lecture, l'écriture, les lettres, l'éloquence, les
vers, la musique; car ce que les anciens entendaient par musique
s'appliquait à l'âme autant qu'aux oreilles. Les vers se chantaient et
ne se récitaient pas. Cette musique n'était que l'art de conformer le
vers à l'accent et l'accent aux vers. Voilà pourquoi on appelait
l'école de Phémius une école de musique: musique de l'âme et de
l'oreille, qui s'emparait de l'homme tout entier.
Phémius avait, pour tout salaire des soins qu'il prenait de cette
jeunesse, la rétribution, non en argent, mais en nature, que les
parents lui donnaient pour prix de l'éducation reçue par leurs fils.
Les montagnes qui encadrent le golfe d'Hermus, au fond duquel s'élève
Smyrne, étaient alors, comme elles sont encore aujourd'hui, une
contrée pastorale riche en troupeaux; les femmes filaient les laines
pour faire ces tapis, industrie héréditaire de l'Ionie. Chacun des
enfants, en venant à l'école de Phémius, lui apportait une toison
entière ou une poignée de toison des brebis de son père. Phémius les
faisait filer par ses servantes, les teignait et les échangeait
ensuite, prêtes pour le métier, contre les choses nécessaires à la vie
de l'homme. Crithéis, qui avait entendu parler de la bonté de ce
maître d'école pour les enfants, parce qu'elle songeait d'avance sans
doute à lui confier le sien quand il serait en âge, conduisit son fils
par la main au seuil de Phémius. Il fut touché de la beauté et des
larmes de la jeune fille, de l'âge et de l'abandon de l'enfant; il
reçut Crithéis dans sa maison comme servante; il lui permit de garder
et de nourrir avec elle son fils; il employa la jeune Magnésienne à
filer les laines qu'il recevait pour prix de ses leçons. Il trouva
Crithéis aussi modeste, aussi laborieuse et aussi habile qu'elle était
belle; il s'attacha à l'enfant, dont l'intelligence précoce faisait
présager je ne sais quelle gloire à la maison où les dieux l'avaient
conduit; il proposa à Crithéis de l'épouser, et de donner ainsi un
père à son fils. L'hospitalité et l'amour de Phémius, l'intérêt de
l'enfant touchèrent à la fois le coeur de la jeune femme; elle devint
l'épouse du maître d'école et la maîtresse de la maison dont elle
avait abordé le seuil en suppliante, quelques années avant.
Phémius s'attacha de plus en plus au petit _Mélésigène_. Ce nom, qu'on
donnait familièrement à Homère, veut dire enfant de _Mélès_, en
mémoire des bords du ruisseau où il était né. Son père adoptif
l'aimait à cause de sa mère et aussi à cause de lui. Instituteur et
père à la fois pour cet enfant, il lui prodiguait tout son coeur et
tous les secrets de son art. Homère, dont l'âme était ouverte aux
leçons de Phémius par sa tendresse, et que la nature avait doué d'une
intelligence qui comprenait et d'une mémoire qui reproduisait toutes
choses, récompensait les soins du vieillard et réjouissait l'orgueil
de Crithéis. On le regardait comme bientôt capable, malgré sa tendre
jeunesse, d'enseigner lui-même dans l'école et de succéder un jour à
Phémius. Les dieux lui destinaient à son insu moins de bonheur et une
autre gloire: le monde à enseigner, et la gloire immortelle pour
héritage.
Après la mort de Phémius et de Crithéis, sa mère, Homère erra par le
monde, enseignant de ville en ville les petits enfants. Puis il
s'embarqua et visita toutes les côtes de la Méditerranée si bien
décrites dans l'_Odyssée_. Toutes les aventures de l'_Odyssée_ sont
ses propres aventures transfigurées dans la langue des dieux. Il
devint aveugle. Il revint à Smyrne, puis il alla ouvrir une école à
Chio, île voisine de Smyrne. Ce Bélisaire du génie est aussi touchant
que l'autre Bélisaire. Sa mort est pathétique. Malade sur une barque
qui le transportait de Samos à Chio, on le déposa sur la grève pour se
rétablir.
Au retour du printemps, des vagues aplanies et des vents tièdes, il
reprit sa navigation vers le golfe d'Athènes. Les matelots du navire
qui le portait ayant été retenus par la tempête dans la rade de la
petite île d'Ios, Homère sentit que la vie se retirait de lui. Il se
fit transporter au bord de l'île pour mourir plus en paix, couché au
soleil, sur le sable du rivage. Ses compagnons lui avaient dressé une
couche sous la voile, auprès de la mer. Les habitants riches de la
ville éloignée du rivage, informés de la présence et de la maladie du
poëte, descendirent de la colline pour lui offrir leur demeure et pour
lui apporter des soulagements, des dons et des hommages. Les bergers,
les pêcheurs et les matelots de la côte accoururent pour lui demander
des oracles, comme à une voix des dieux sur la terre. Il continua à
parler en langage divin avec les hommes lettrés, et à s'entretenir,
jusqu'à son dernier soupir, avec les hommes simples dont il avait
décrit tant de fois les moeurs, les travaux et les misères dans ses
poëmes. Son âme avait passé tout entière dans leur mémoire avec ses
chants; en la rendant aux dieux il ne l'enlevait pas à la terre: elle
était devenue l'âme de toute la Grèce; elle allait devenir bientôt
celle de toute l'antiquité.
Après qu'il eut expiré sur cette plage, au bord des flots, comme un
naufragé de la vie, l'enfant qui servait de lumière à ses pas, ses
compagnons, les habitants de la ville et les pêcheurs de la côte lui
creusèrent une tombe dans le sable, à la place même où il avait voulu
mourir. Ils y roulèrent une roche, sur laquelle ils gravèrent au
ciseau ces mots: «Cette plage recouvre la tête sacrée du divin
Homère.» Ios garda à jamais la cendre de celui à qui elle avait donné
ainsi la suprême hospitalité. La tombe d'Homère consacra cette île,
jusque-là obscure, plus que n'aurait fait son berceau, que sept villes
se disputent encore. La tradition de la plage où le vieillard aveugle
fut enseveli se perdit malheureusement dans la suite des temps et dans
les vicissitudes de l'île.
Sa sépulture fut dans tous les souvenirs, son monument dans ses
propres vers. On montre seulement dans l'île de Chio, près de la
ville, un banc de pierre semblable à un cirque, et ombragé par un
platane qui s'est renouvelé, depuis trois mille ans, par ses rejetons,
qu'on appelle l'École d'Homère. C'est là, dit-on, que l'aveugle se
faisait conduire par ses filles et qu'il enseignait et chantait ses
poëmes. De ce site on aperçoit les deux mers, les caps de l'Ionie, les
sommets neigeux de l'Olympe, les plages dorées des îles, les voiles se
repliant en entrant dans les anses ou se déployant en sortant des
ports. Ses filles voyaient pour lui ces spectacles, dont la
magnificence et la variété auraient distrait ses inspirations. La
nature, cruelle et consolatrice, semblait avoir voulu le recueillir
tout entier dans ces spectacles intérieurs, en jetant ce voile sur sa
vue. C'est depuis cette époque, dit-on dans les îles de l'Archipel,
que les hommes attribuèrent à la cécité le don d'inspirer le chant, et
que les bergers impitoyables crevèrent les yeux aux rossignols, pour
ajouter à l'instinct de la mélodie dans l'âme et dans la voix de ce
pauvre oiseau.
* * * * *
Voilà l'abrégé de l'histoire d'Homère; elle est simple comme la
nature, triste comme la vie; elle consiste à souffrir et à chanter:
c'est en général la destinée des poëtes. Les fibres qu'on ne torture
pas ne rendent que peu de sons. La poésie est un cri: nul ne le jette
bien retentissant s'il n'a été frappé au coeur. Job n'a crié à Dieu
que sur son fumier et dans ses angoisses. De nos jours, comme dans
l'antiquité, il faut que les hommes qui sont doués de ce don
choisissent entre leur génie et leur bonheur, entre la vie et
l'immortalité.
Et maintenant quelle fut l'influence d'Homère sur les moeurs des
hommes, et en quoi mérita-t-il le nom de moraliste?
Pour répondre à cette question, il suffit de lire. Supposez, dans
l'enfance ou dans l'adolescence du monde, un homme à demi sauvage,
doué seulement de ces instincts élémentaires, grossiers, féroces, qui
formaient le fond de notre nature brute, avant que la société, la
religion, les arts eussent pétri, adouci, vivifié, spiritualisé,
sanctifié le coeur humain; supposez qu'à un tel homme, isolé au milieu
des forêts et livré à ses appétits sensuels, un esprit céleste
apprenne l'art de lire les caractères gravés sur le papyrus, et qu'il
disparaisse après en lui laissant seulement entre les mains les
poésies d'Homère! L'homme sauvage lit, et un monde nouveau apparaît
page par page à ses yeux. Il sent éclore en lui des milliers de
pensées, d'images, de sentiments qui lui étaient inconnus; de matériel
qu'il était, un moment avant d'avoir ouvert ce livre, il devient un
être intellectuel, et bientôt après un être moral. Homère lui révèle
d'abord un monde supérieur, une immortalité de l'âme, un jugement de
nos actions après la vie, une justice souveraine, une expiation, une
rémunération, selon nos vertus ou nos crimes, des cieux et des enfers;
tout cela altéré de fables ou d'allégories, sans doute, mais tout
cela visible et transparent sous les symboles, comme la forme sous le
vêtement qui la révèle en la voilant. Il lui apprend ensuite la
gloire, cette passion de l'estime mutuelle et de l'estime éternelle,
donnée aux hommes comme l'instinct le plus rapproché de la vertu. Il
lui apprend le patriotisme par le récit des exploits de ses héros, qui
quittent leur royaume paternel, qui s'arrachent des bras de leurs
mères et de leurs épouses pour aller sacrifier leur sang dans des
expéditions nationales, comme la guerre de Troie, pour illustrer leur
commune patrie; il lui apprend les calamités de ces guerres dans les
assauts et les incendies de Troie; il lui apprend l'amitié dans
Achille et Patrocle, la sagesse dans Mentor, la fidélité conjugale
dans Andromaque; la piété pour la vieillesse dans le vieux Priam, à
qui Achille rend en pleurant le corps de son fils Hector; l'horreur
pour l'outrage des morts dans ce cadavre d'Hector traîné sept fois
autour des murs de sa patrie; la piété dans Astyanax, son fils, emmené
en esclavage dans le sein de sa mère par les Grecs; la vengeance des
dieux dans la mort précoce d'Achille; les suites de l'infidélité dans
Hélène; le mépris pour la trahison du foyer domestique dans Ménélas;
la sainteté des lois, l'utilité des métiers, l'invention et la beauté
des arts; partout, enfin, l'interprétation des images de la nature,
contenant toutes un sens moral, révélé dans chacun de ses phénomènes
sur la terre, sur la mer, dans le ciel; sorte d'alphabet entre Dieu et
l'homme, si complet, et si bien épelé dans les vers d'Homère, que le
monde moral, le monde matériel, réfléchis l'un dans l'autre comme le
firmament dans l'eau, semblent n'être plus qu'une seule pensée et ne
parler qu'une seule et même langue à l'intelligence de l'aveugle
divin! Et cette langue encore cadencée par un tel rhythme de la mesure
est pleine d'une telle musique des mots que chaque pensée semble
entrer dans l'âme par l'oreille, non-seulement comme une intelligence,
mais aussi comme une volupté!
N'est-il pas évident qu'après un long et familier entretien avec ce
livre l'homme brutal et féroce aurait disparu, et l'homme intellectuel
et moral serait éclos dans ce barbare, auquel les dieux auraient
enseigné ainsi Homère?
Eh bien! ce qu'un tel poëte aurait fait pour un seul homme, Homère le
fit pour tout un peuple. À peine la mort eut-elle interrompu ses
chants divins que les rapsodes ou les homérides, chantres ambulants,
l'oreille et la mémoire encore pleines de ses vers, se répandirent
dans toutes les îles et dans toutes les villes de la Grèce, emportant
à l'envi chacun un des fragments mutilés de ses poëmes, et les
récitant de génération en génération aux fêtes publiques, aux
cérémonies religieuses, aux foyers des palais ou des cabanes, aux
écoles des petits enfants; en sorte qu'une race entière devint
l'édition vivante et impérissable de ce livre universel de la
primitive antiquité. Sous Ptolémée Philopator, les Smyrnéens lui
érigèrent des temples et les Argiens lui rendirent les honneurs
divins. L'âme d'un seul homme souffla pendant deux mille ans sur cette
partie de l'univers. En 884 avant J.-C., Lycurgue rapporta à Sparte
les vers d'Homère pour en nourrir l'âme des citoyens. Puis vint Solon,
ce fondateur de la démocratie d'Athènes, qui, plus homme d'État que
Platon, sentit ce qu'il y avait de civilisation dans le génie, et qui
fit recueillir ces chants épars, comme les Romains recueillirent plus
tard les pages divines de la Sibylle. Puis vint Alexandre le Grand,
qui, passionné pour l'immortalité de sa renommée, et sachant que la
clef de l'avenir est dans la main des poëtes, fit faire une cassette
d'une richesse merveilleuse pour y enfermer les chants d'Homère, et
qui les plaçait toujours sous son chevet pour avoir des songes divins.
Puis vinrent les Romains, qui, de toutes leurs conquêtes en Grèce,
n'estimèrent rien à l'égal de la conquête des poëmes d'Homère, et dont
tous les poëtes ne furent que les échos prolongés de cette voix de
Chio. Puis vinrent les ténèbres des âges barbares, qui enveloppèrent
pendant près de mille ans l'Occident d'ignorance, et qui ne
commencèrent à se dissiper qu'à l'époque où les manuscrits retrouvés
d'Homère, dans les cendres du paganisme, redevinrent l'étude, la
source et l'enthousiasme de l'esprit humain. En sorte que le monde
ancien, histoire, poésie, arts, métiers, civilisation, moeurs,
religion, est tout entier dans Homère; que le monde littéraire, même
moderne, procède à moitié de lui, et que, devant ce premier et ce
dernier des chantres inspirés, aucun homme, quel qu'il soit, ne
pourrait, sans rougir, se donner à lui-même le nom de poëte. Demander
si un tel homme peut compter au nombre des moralisateurs du genre
humain, c'est demander si le génie est une clarté ou une obscurité sur
le monde; c'est renouveler le blasphème de Platon; c'est chasser les
poëtes de la civilisation; c'est mutiler l'humanité dans son plus
sublime organe, l'organe de l'infini! c'est renvoyer à Dieu ses plus
souveraines facultés, de peur qu'elles n'offusquent les yeux jaloux et
qu'elles ne fassent paraître le monde réel trop obscur et trop petit,
comparé à la splendeur de l'imagination et à la grandeur de la nature!