Malgré l'inexpérience du jeune élève, cette journée passée dans

l'atelier des Horaces et les réflexions que tant d'objets nouveaux lui

firent faire agirent avec puissance sur son esprit. Dans la vie d'un

homme, il y a toujours des circonstances décisives qui l'enlèvent à la

génération dont il procède pour le placer au milieu de celle dont il

fait partie. C'est ce qui arriva à Étienne en cette occasion. Il

s'aperçut tout à la fois de combien on était en arrière dans la maison

de ses parents sur la marche qu'avaient suivie les arts depuis dix ans,

et pressentit tout ce qu'il fallait qu'il connût et qu'il étudiât pour

rattraper le gros de l'armée dans laquelle il se trouvait enrégimenté

tout à coup.

Trois heures s'étaient écoulées depuis le départ d'Alexandre. Outre le

temps d'inspecter l'atelier, Étienne avait encore trouvé celui de tracer

une esquisse d'après un dessin fait d'après Michel-Ange par David, et le

reste de ses curieux loisirs avait été employé à observer en détail ce

qui occupait le milieu de l'atelier.

Aujourd'hui que les procédés et les mystères de la peinture à l'huile

sont connus de tout le inonde, on aura peine à comprendre comment

Étienne se trouvait si favorisé d'être admis à voir commencer un

tableau, et quelle fut sa joie en pouvant considérer à loisir une toile

blanche de sept pieds, sur laquelle on avait reporté, au moyen d'un

carrelage, les figures d'une grande composition. Tel était encore

cependant le mystère dont s'entouraient les peintres dans leurs

ateliers, que l'espoir qu'eut Étienne de voir commencer, faire et

achever un tableau, fut une des satisfactions les plus vives de toutes

celles qu'il éprouva pendant cette matinée. Ce fut donc avec la plus

scrupuleuse attention qu'il étudia, on peut le dire, ce qui était tracé

sur cette toile blanche posée sur un chevalet.

David commençait alors son tableau des _Sabines_ dans une autre partie

du Louvre où on lui avait accordé un local plus vaste; en sorte que,

pour obliger son élève Moreau, il lui avait prêté son atelier des

Horaces. Charles Moreau traitait le sujet de Virginius montrant au

décemvir Appius le couteau avec lequel il vient d'immoler sa fille.

Cette composition, dans laquelle l'artiste s'était efforcé de multiplier

les preuves de son double talent, ne put être terminée alors. Un an

après qu'elle fut entreprise, Moreau, dont le talent en architecture

était tout à fait recommandable, saisit fort raisonnablement l'occasion

qui lui fut offerte de reconstruire l'intérieur de la salle du

Théâtre-Français (de la République alors) rue Richelieu. L'exécution de

ce travail, qui lui lit honneur, l'engagea à reprendre et à suivre sa

véritable carrière, qu'il a parcourue et qu'il a achevée avec honneur en

Allemagne.

Exemple étrange des vicissitudes humaines! Ce tableau de _Virginius_,

commencé en 1796 en présence du petit élève de Moreau, devait, quarante

ans après, lorsque l'artiste le termina en 1827, passer à l'exposition

du Louvre, sous les yeux du critique Étienne, appelé à écrire sur les

arts dans le _Journal des Débats_.

Mais revenons à l'élève attendant l'arrivée de son maître dans l'atelier

des Horaces. Midi sonnait quand il y entra. Moreau, comme on l'a dit,

était assez joli cavalier et se mettait fort bien. Toujours rasé, frisé

et poudré avec soin, il portait ordinairement un habit bleu barbeau

foncé, des pantalons gris clair et des bottes à la hussarde. Son linge

toujours frais exhalait un léger parfum d'iris, et l'on savait qu'outre

une foule de petits soins que tous les hommes ne prenaient point encore,

il poussait la recherche jusqu'à ne faire usage que de rasoirs anglais,

espèce de crime de lèse-nation à cette époque.

Charles Moreau avait été reçu plusieurs fois dans la famille d'Étienne,

en sorte que ce costume élégant et fort convenable alors n'eût

aucunement étonné le jeune élève, si cette toilette, dans cette dernière

occasion, ne lui eût pas paru bien recherchée pour un artiste qui allait

se mettre à son chevalet. La politesse affectueuse mais froide et

réservée du maître d'ailleurs ne contribua pas peu à étonner le jeûne

homme, qui se soumit sans aucune répugnance à l'autorité de son nouveau

maître, mais en se nourrissant du plaisir d'être dans l'atelier des

Horaces, et de l'espérance de recevoir les conseils directs de David.

Il serait superflu d'entrer dans les détails de l'exécution du tableau

de _Virginius_. Pendant que dura le tracé et l'ébauche de cette

composition, Charles Moreau mit toute la bonne grâce imaginable pour

montrer à son jeune élève, qui cependant n'était encore que faible

dessinateur, tous les procédés qui se rapportent plutôt au métier qu'à

l'art de la peinture. Tout en recevant ces avis que les artistes

transmettaient si rarement alors, Étienne poursuivit ses éludes d'après

le dessin, puis d'après le relief, en les entremêlant de celles que

Moreau lui faisait encore faire sur l'architecture.

Cependant les journées passées en ce lieu paraissaient souvent longues

et tristes à Étienne, dont la nature expansive ne s'arrangeait pas

toujours de la contrainte et du silence que la gravité continue de son

maître lui imposait. Le mystérieux, le monosyllabique Alexandre, qui,

disait-on, était rentré nouvellement de l'émigration, et auquel David

avait donné un asile, était peu propre à animer la conversation. Moreau

d'ailleurs s'était réservé le droit de rompre le silence, et pour en

conjurer l'embarras, quand il se prolongeait trop, il se bornait à

chanter les trois couplets d'une romance fort à la mode en ce temps: _Te

bien aimer, ô ma chère Zélie_, qu'il interrompait soigneusement lorsque

quelque difficulté d'exécution en peinture le forçait à retenir son

souffle pour être plus sûr de sa main.

Ce calme étouffant et cette même chanson qui l'interrompait

périodiquement navraient quelquefois le coeur du pauvre élève, surtout,

comme il arrivait souvent, quand les jeunes gens de l'école de David,

réunis à l'étage inférieur, lui faisaient penser, par leurs cris et

leurs extravagances, au plaisir qu'il aurait eu à prendre part à leurs

jeux.

Plusieurs fois dans sa détresse, le pauvre enfant, lorsqu'il se trouvait

seul avec Alexandre, essaya, mais toujours en vain, d'entamer une

conversation. Un jour qu'il crut s'apercevoir que la physionomie de cet

homme était moins sournoise que de coutume, il se hasarda à lui demander

quelles étaient les personnes demeurant au-dessus de l'atelier, et que

l'on voyait souvent passer derrière l'oeil-de-boeuf. Après un assez long

silence, pendant lequel le questionné nettoyait tranquillement sa

palette, il dit enfin: «Est-ce que vous ne le savez pas?--Non.» Une

pause beaucoup plus longue succéda à la première, et Alexandre, après

avoir essuyé tous ses pinceaux un à un, et fermé soigneusement sa botte

à couleurs, dit, en prenant son chapeau et ouvrant la porte pour s'en

aller: «C'est Pierre, Joseph, Maurice et Charles Nodier.» Puis il laissa

Étienne seul.

Au milieu de ce silence de trappistes, tout ce qui pouvait en rompre la

monotonie devenait un événement heureux pour Étienne; et si ennuyeux que

fussent la plupart des curieux venant visiter l'atelier des Horaces avec

la permission de David, c'était une espèce de fête pour Étienne, par

cela seul qu'il entendait des gens parler.

Une circonstance fort simple en elle-même devint un événement de la plus

haute importance pour lui. Ce fut la visite annoncée d'avance que David

devait faire à Moreau. Le chef de l'école avait effectivement promis à

son disciple de venir voir où en était son tableau de _Virginius_, et le

jeune écolier attendait ce jour avec une impatience inexprimable,

curieux de revoir David qu'il n'avait pas même aperçu depuis la fameuse

séance de la Convention. Enfin le maître entra en soulevant son chapeau,

et tout aussitôt Étienne se leva, mais sans quitter sa place, tandis que

Moreau s'avançait rapidement vers son maitre en lui tendant la main.

Les deux artistes parlèrent assez longtemps au sujet du perfectionnement

des lignes de la composition, sans qu'Étienne, si novice encore dans

l'art, pût apprécier l'intention et la portée de ce qui fut dit. Mais

les dernières paroles que laissa échapper David en résumant ses

observations sur l'ouvrage excitèrent l'attention du jeune écolier. «Il

faut te mettre en garde contre la roideur, mon cher Charles, dit le

maître, tu as commencé (car ils se tutoyaient) par étudier

l'architecture, et on se ressent toujours de sa première éducation. Vois

cette jambe-là, elle paraît avoir été faite au tour comme un balustre.

Les têtes de tes personnages se ressemblent entre elles, et les

vêtements compassés trahissent le soin trop minutieux que tu as pris en

drapant tes mannequins... Prends garde!... prends garde à ces

défauts!... la nature est plus capricieuse que cela... D'ailleurs

l'ensemble de ton tableau est bon... un peu froid; fais-y attention, et

n'oublie pas de réchauffer tout cela en finissant... Allons, bon

courage... adieu et défie-toi de la roideur.»

Étienne était naturellement porté à respecter ceux qui renseignaient, et

d'ailleurs son inexpérience ne lui permettait guère de former un

jugement quelconque sur le _Virginius_ de Moreau. Toutefois, les

remarques si justes de David, en cette occasion, répandirent de la

lumière dans son esprit, et il s'aperçut que le maître avait au fond

témoigné plus d'indulgence pour son élève que pour l'ouvrage.

Comme David se disposait à sortir, il s'approcha d'Étienne, jeta les

yeux sur ce qu'il dessinait et lui donna des encouragements avec

bienveillance. Cette visite, ces paroles reçues du peintre le plus

renommé de France mirent la joie au coeur d'Étienne et lui rendirent le

séjour dans l'atelier des Horaces un peu moins lourd. Lorsqu'il fut

revenu de son premier enivrement, il repassa dans son esprit toutes les

circonstances qui l'avaient frappé pendant cette entrevue, et plus d'une

fois il revint sur l'étonnement que lui avait causé la vue de David, de

cet homme que sa réputation politique avait transformé dans

l'imagination de ceux qui ne l'avaient point vu en une espèce de sauvage

inabordable, tandis qu'en réalité il avait les formes les plus polies.

Il régnait dans son habillement une recherche grave, une propreté tout

opposées aux habitudes de la plupart des révolutionnaires. Bien plus,

malgré le gonflement d'une de ses joues qui le défigurait, et quoique

son regard eût quelque chose d'un peu dur, dans l'ensemble de sa

personne régnait un certain air d'homme de bonne compagnie que peu de

gens avaient conservé depuis les années orageuses de la révolution. Si

l'on excepte la petite cocarde tricolore qu'il portait à son chapeau

rond, tout le reste de son costume, ainsi que sa manière d'être,

l'auraient plutôt fait prendre pour un ancien gentilhomme en habit du

matin, que pour l'un des membres les plus ardents du comité de sûreté

générale. Aussi, tout en travaillant, Étienne ne pouvait-il s'empêcher

de repasser dans son esprit les trois apparences si différentes sous

lesquelles David s'était déjà offert à ses yeux: d'abord comme membre de

la Convention, portant le panache tricolore, et parcourant avec vivacité

les Tuileries le jour de la fête à l'Être suprême; puis à la barre de la

Convention, répondant à ses accusateurs par la pâleur de son visage et

les énormes gouttes de sueur qui se détachaient de son front; et enfin

en artiste chef d'école, en homme plein de politesse et de

bienveillance, dans son atelier des Horaces.

Cependant l'habitude de vivre dans le Louvre fit trouver à Étienne des

distractions en rapport avec son âge et son caractère. Quoiqu'il se fût

mis sur le pied de partager avec Alexandre le soin d'allumer le feu

chaque matin, cependant il se chargeait volontiers de cette corvée, qui

lui fournissait l'occasion de lier connaissance avec les artistes

voisins. Il se faisait journellement, entre les peintres habitant le

palais du Louvre, des échanges de menus services. Tour à tour, le plus

matinal d'entre eux fournissait, par exemple, de la braise ou un tison

enflammé à ses confrères, qui lui rendaient la pareille un autre jour.

Comme Étienne distribuait généreusement le feu quand on lui en

demandait, on lui en rendait aussi volontiers, et, par ce moyen, il

arrivait à pénétrer dans l'atelier des artistes et à voir les ouvrages

auxquels ils travaillaient. Le petit flatteur n'avait garde d'épargner

les louanges pour satisfaire sa curiosité, et les artistes, hommes faits

et assez renommés alors, introduisaient le petit espiègle dans leur

atelier, lui expliquaient le sujet de leurs compositions, lui laissaient

manier leurs brosses et leurs palettes, et enfin, après avoir savouré

ses éloges, lui frappaient amicalement l'épaule en lui donnant le feu

qu'il était venu chercher. C'est à l'aide de ces petits stratagèmes

qu'Étienne parvint à voir peindre Van-Spaendonck, qui imitait les

fleurs; Garnier, occupé alors à terminer son tableau de la _Famille de

Priam_ admis au concours décennal, l'excellent Taillasson, homme

très-spirituel et peintre de talent, et Valenciennes, qui ramona le bon

goût et les études sévères dans l'art du paysage.

Mais le voisinage qui offrait le plus d'attrait à Étienne était celui

des élèves de David. Il ne tarda pas à faire connaissance avec plusieurs

d'entre eux, qui le surnommèrent, à cause de la position respective de

l'atelier des Horaces et de l'atelier des élèves, _le petit d'en haut_,

sobriquet qu'il conserva assez longtemps, même après être entré au

nombre de leurs camarades.

Les premières paroles amicales qu'il reçut dans cette école lui furent

adressées par Ducis, le neveu du poète de ce nom, et par Delafontaine,

qui, après avoir exposé plusieurs tableaux au Salon, est devenu un des

plus habiles ciseleurs de Paris. En arrivant au travail ou en sortant de

batelier, Étienne retrouvait ses connaissances et ses nouveaux amis dans

les grands corridors sombres du Louvre, où l'on se donnait rendez-vous

pour les parties de jeu que l'on faisait le soir.

_Le petit d'en haut_ ne tarda pas à être connu, au moins de nom, de tous

les élèves de David. On savait d'ailleurs qu'il devait entrer dans

l'école, où l'on était disposé à le bien recevoir, et on saisit une

occasion opportune pour lui prouver qu'on l'y regardait déjà comme

admis. De temps en temps, les jeunes gens de l'école de David se

cotisaient pour offrir un modeste repas à leur maître. Le maître et

trente ou quarante jeunes gens partaient à pied de Paris et se rendaient

à Saint-Cloud ou à Vincennes, chez un aubergiste prévenu d'avance, qui

donnait à cette troupe un dîner dont le prix ne dépassait ordinairement

pas la somme de quarante sous par tête. On eut l'idée de célébrer une de

ces petites fêtes que l'on peut dire de famille, et Ducis, en sa qualité

de commissaire pour le repas, accompagné de plusieurs de ses

condisciples avec lesquels Étienne était le plus lié, vint inviter _le

petit d'en haut_ à se joindre à eux pour fêter le maître. La joie

d'Étienne fut inexprimable, et sitôt qu'il eut donné les quarante sous

d'écot, afin de ne pas être oublié sur la liste, il chercha dans son

esprit le moyen de prouver à David et à ses élèves combien il était

sensible à l'honneur qu'on lui avait fait, en le regardant comme faisant

partie de l'école. L'apprenti peintre, tout vif et étourdi qu'il fût, et

tout mauvais écolier qu'il eut été à Lisieux et en pension, avait

cependant un penchant inné pour l'étude. Des circonstances qu'il serait

trop long de détailler ici lui avaient fait reprendre ses auteurs

classiques et lire un assez bon nombre de vers et de romans, pendant son

séjour à la campagne. Il s'exerçait même à écrire et à rimer. Dans

l'excès du bonheur que lui causa l'invitation au banquet offert à David,

il résolut de faire des stances adressées au _restaurateur de la

peinture_, projet qu'il exécuta en effet tant bien que mal. Lorsque le

chef-d'oeuvre fut achevé, il le communiqua à Ducis en qui il mettait

toute confiance, pour savoir de lui s'il jugeait les vers dignes d'être

lus à David vers la fin du repas. Quoique son oncle fût un habile poète,

le nouveau camarade d'Étienne ne se montra pas difficile, et il fut

arrêté non-seulement par les commissaires du repas, mais par tous les

élèves à qui on avait fait connaître le désir du nouvel initié, que les

vers seraient lus. C'est à Vincennes que l'on dîna, et qu'au dessert,

Étienne, d'une voix faible et tremblante, lut à David, près de qui on

l'avait placé, cinq ou six mauvaises stances qui furent accueillies avec

bienveillance par le maître, et furent applaudies à tout rompre par les

quarante jeunes artistes qui s'étaient étourdi le cerveau avec la

piquette de l'auberge de la Tourelle.

Ce petit événement ne fut pas sans importance pour Étienne, car, de ce

moment, il fut adopté par David comme son élève, et entra, ainsi qu'on

le verra bientôt, dans son atelier, sur ce qu'on appelle vulgairement

_un bon pied_. De plus, l'amitié contractée avec les élèves, les parties

de jeux formées, et des conversations sur les arts compensèrent la

froideur du séjour de l'atelier des Horaces, qui d'ailleurs changea tout

à fait d'aspect par l'arrivée inattendue d'un nouveau personnage qui y

fut introduit.

Un jour Charles Moreau, après avoir sifflé une heure durant l'air: Te

bien aimer, ô ma chère Zélie, s'arrêta en clignant des yeux et en se

reculant pour juger de l'effet de ce qu'il venait de peindre, puis dit à

Étienne avec cet air calme qui ne le quittait jamais: «Étienne, vous ne

travaillerez plus seul...; d'ici à deux ou trois jours, quelqu'un

viendra pour dessiner avec vous...» Tout en disant ces paroles

lentement, Moreau s'était remis à son chevalet, et l'exécution de je ne

sais quoi de plus difficile exigeant toute la sûreté de sa main, il

demeura trois ou quatre minutes sans rien dire. Étienne, sans quitter sa

place ni son carton, avait tourné son regard interrogatif vers son

maître, qui, l'avisant tout à coup, lui dit toujours avec le même

sang-froid et les mêmes interruptions: «C'est une dame... oui... c'est

une dame... c'est Mme de Noailles.» À ce nom qu'Étienne connaissait

bien, il remit le nez sur son ouvrage sans proférer un mot.

«Je n'ai pas besoin, Étienne, ajouta Moreau après une autre pause encore

plus longue que les précédentes, de vous recommander d'avoir tous les

égards et toutes les complaisances qu'elle mérite... Elle est plus

avancée que vous dans l'art du dessin... ce sera un stimulant pour

vous... ça ne vous fora pas de mal.» Après avoir dit ces paroles, Moreau

se remit à chanter sa romance favorite, et il ne fut plus question de

Mme de Noailles, jusqu'au jour où elle vint s'installer à l'atelier des

Horaces. Quant au discret et taciturne Alexandre, que Moreau avait

prévenu à part de la nouvelle élève que l'on attendait, il n'en souffla

pas un mot à Étienne.

Pendant les deux jours qui suivirent cette scène, Étienne fut sur les

épines, tant il était curieux de voir paraître sa future condisciple. Il

avait souvent entendu parler de Mme de Noailles comme d'une personne qui

se distinguait par un vif amour pour les arts, même par des dispositions

très-réelles à les cultiver; et tout Paris savait d'ailleurs que ses

appartements étaient décorés des tableaux de plusieurs jeunes peintres

de l'école nouvelle. Mais quelles pouvaient être la figure et les

allures d'une dame de la haute société, qui prenait le parti d'étudier

sérieusement la peinture dans un atelier situé dans le Louvre, dont on a

eu l'occasion de faire connaître les dispositions intérieures? À ce

motif de curiosité s'en joignait encore un autre. Étienne avait vu le

père de Mme de Noailles une seule fois, mais dans un moment bien

terrible, et il était impatient de savoir s'il retrouverait quelques-uns

de ses traits dans ceux de sa fille.

Enfin le jour tant attendu arriva. Étienne était à l'atelier des Horaces

comme de coutume, à huit heures du matin. Il allumait le feu quand il

entendit le bruit des pas d'une personne qui montant l'escalier de bois,

ouvrit bientôt la porte sans hésitation et entra délibérément dans

l'atelier. C'était Mme de Noailles. Sa tête était couverte d'un chapeau

noir, et de ses épaules descendait jusqu'aux genoux une espèce de

pelisse fourrée dont l'usage n'était pas commun alors. Sa chaussure et

son pied étaient fins et élégants, et toute sa démarche, où régnait un

mélange de confiance et de retenue, annonçait une personne tout à fait

distinguée.

Étienne n'éprouva ni surprise ni timidité pour lui répondre après

qu'elle lui eut adressé la parole. Elle alla prendre un carton qu'elle

avait fait apporter la veille au soir, et demanda conseil à son

condisciple pour le choix de la place qu'elle pourrait occuper sans le

déranger de la sienne. Tous ces petits préparatifs se firent sans

embarras, sans affectation et même sans beaucoup de paroles. On eût dit

que Mme de Noailles connaissait la vie d'atelier comme un peintre, et

elle poussa même la gentillesse avec Étienne, qu'elle avait surpris

faisant le feu, jusqu'à lui dire que, dans les règles, c'était à elle,

la dernière venue, à se charger de ce soin. Un échange de sourires entre

elle et lui acheva la connaissance, et quand le feu fut bien allumé, ils

se mirent au travail.

C'était à Mme de Noailles à ouvrir la conversation s'il lui convenait

d'en avoir une avec Étienne, qui, de son côté, attendit respectueusement

une interrogation pour y répondre. Mais il avait affaire à une personne

du monde, pourvue d'esprit et de tact; aussi n'y eut-il pas un seul

instant d'embarras. Mme de Noailles savait le nom d'Étienne et elle n'y

ajouta pas monsieur; elle lui parla des vers qu'il avait faits pour

David, des progrès que ce maître s'attendait à lui voir faire dans son

école, des pièces nouvelles que l'on donnait au Théâtre-Français et de

mille autres sujets qui donnèrent du charme «à la conversation de Mme de

Noailles, et lui firent sentir qu'Étienne n'était pas tout à fait

indigne de l'entendre.

«Ce paresseux de Moreau, dit-elle tout à coup, n'arrive ici qu'à midi,

j'en suis certaine. De la façon dont il se _bichonne_ tous les jours, il

est bien difficile qu'il arrive avant cette heure à son atelier. Aussi

son tableau n'avance-t-il guère!»

On remplirait des volumes s'il fallait rapporter les conversations

journalières que Mme de Noailles et Étienne avaient ensemble, depuis

huit ou neuf heures qu'ils venaient à l'atelier jusqu'à midi, moment du

jour avant lequel le pauvre Moreau n'arrivait en effet que bien

rarement.

Mme de Noailles était donc une personne spirituelle et fort aimable,

ayant les manières les plus élégantes, très-bien faite et assez jolie;

ses cheveux châtains et son cou d'une blancheur éblouissante étaient

surtout remarquables.

D'après la manière assez leste dont Mme de Noailles s'expliquait sur les

habitudes et le talent de Moreau, il était difficile d'imaginer ce qui

pouvait décider cette dame à venir se mettre sous sa direction, et quand

Étienne vit Moreau et sa jeune élève en présence l'un de l'autre,

l'écolière parla au maître avec une aisance et en même temps une

familiarité protectrice si habituelle, qu'il semblait que, dans son

installation à l'atelier des Horaces, Mme de Noailles cherchât

principalement un lieu où elle put trouver les objets et les ressources

matérielles indispensables pour étudier l'art du dessin.

Jusqu'à l'arrivée de cette dame, le plus ou moins de vivacité d'esprit

de Charles Moreau était demeuré pour Étienne un problème, que le silence

habituel établi entre eux pouvait rendre douteux; mais lorsque la jolie

jaseuse eut non-seulement donné la parole à tout le monde, mais forcé

encore chacun de parler, le silence de Charles Moreau continua.

L'effet de la présence de Mme de Noailles à l'atelier des Horaces fut

donc de renouveler immédiatement cet air épais, combiné de silence et

d'ennui, qui y avait régné jusque-là. La conversation n'avait pas

toujours la même activité ni le même intérêt, mais elle était devenue

libre, ce qui contribua à vivifier l'esprit d'Étienne et à lui faire

poursuivre ses études avec plus de verve et de suite.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 2 / 32 段