La première idée qui vint à Étienne, quand il vit ainsi succ

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LOUIS DAVID

SON ÉCOLE & SON TEMPS

SOUVENIRS

PAR

M. E. J. DELÉCLUZE

PARIS

DIDIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR

1855

TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME.

I. L'atelier des Horaces.

Enfance d'Étienne.--Fête de l'Être suprême.--Séance de la

Convention.--Fréron, les muscadins.--Godefroy.--Quinquet.--Ch.

Moreau.--Le Louvre en 1796.--Meubles de Jacob.--Talma.--Une dame

artiste.--Rentrée des émigrés.--Souvenirs de la Terreur.

II. David à l'atelier de ses élèves.

Modèle posé par David.--Gautherot et Mulard.--Réaction contre les

Jacobins.--David corrige ses élèves.--Moriès.--Les _Horaces_ et les

_Sabines_.--Maurice Quay.--De Forbin, Granet.

III. Les élèves de David à leur atelier.

Le trésorier Grandin.--Les penseurs.--Ch. Nodier et Maurice

Quay.--Richard Fleury, Révoil.--Le Vaudeville.--Granet, M. Ingres.

IV. Les Rapins.

Allocution de Maurice.--Agamemnon et Pâris.--Huyot l'architecte, Vermay,

P. Duqueylar, Paillot de Montabert, A. Lullin, Aug. de

Saint-Aignan.--Anciens et modernes.--Ossian.--L'_Oreste_ d'Hennequin.

V. David jusqu'en 1789.

Enfance de David.--Sedaine, Vien, David.--Le Doux, Mlle Guimard.--_La

Peste de Saint-Roch_.--_Bélisaire_, _Andromaque_, _les Horaces_, _la

Mort de Socrate_.--Conseil d'André Chénier.--_Pâris et Hélène_,

_Brutus_.--Heyne, Winckelmann, Lessing, Hamilton, Gessner,

Giraud.--Théorie et archaïsme.

VI. David de 1789 à 1795.

Cendres de Voltaire.--Le _Jeu de Paume_.--Les frères Franque.--David

membre de la Convention.--Premier discours de David.--L'ancienne

académie attaquée.--Topino Le Brun.--Basseville.--Le Pelletier de

Saint-Fargeau.--Marat et David.--_Portrait de Marat_.--Statue du peuple

français.--Commission du Muséum.--David préside la Convention.--Discours

de David.--Le temps de la Terreur.--Viala.--Neuf thermidor.--David

accusé.--Mme David.--David et Platon.--David prisonnier au Luxembourg.

VII. L'Atelier et le tableau des Sabines.--1796-1800.

David amnistié.--État des esprits en France.--Fêtes.--Les

théophilanthropes.--Aristocratie intellectuelle.--Moeurs du temps.--Le

chanteur Garat.--Baboeuf.--Clubs.--Le général Bonaparte.--Traité de

Campo-Formio.--_Portrait de Bonaparte_.--Bonaparte en Égypte.--Les

monuments d'art à Paris.--Réflexions de David sur l'art.--Le _Marcus

Sextus_ de Guérin.--Le tableau des _Sabines_ exposé.--Critiques.

VIII. _Le tableau des Thermopyles_.--1800-1802.

Nouvelles études de David.--Polygnote et Pérugin.--Amour de David pour

son art.--Réflexions et conseils de David.--Le 18 brumaire.--Bonaparte

et David.--_Portrait équestre de Bonaparte_.--David devient

monarchique.--Le chapeau de Bonaparte.--Procès de Topino Le

Brun.--Charlemagne, Bonaparte.--Musée des Petits-Augustins.--Genre

anecdotique.

IX. Élèves de David. Écoles rivales.--1805-1810.

David et Pie VII.--J. G. Drouais.--Fabre, la comtesse d'Albany.--Girodet

de Trioson.--Lettre de Girodet.--Mlle Candeille.--_Ossian_.--David chez

Girodet.--Écrits de Girodet.--Sa mort.--F. Gérard.--_La

Psyché_.--Qualités de Gérard.--Mme Récamier.--_Bataille

d'Austerlitz_.--Gérard pendant la Restauration.--A. Gros.--Ses premiers

ouvrages.--_Les pestiférés de Jaffa_.--Réaction dans les arts.--Gros

pendant la Restauration.--Le cloître des Capucines.--Atelier de

Gros.--Sa mort.--Regnault; Vincent.--Prudhon; Mlle Mayer.--P. Guérin;

ses élèves.

X. Les Prix décennaux.--1810.

Visite de Napoléon à David.--_Tableau du Couronnement_.--Vivant

Denon.--Prix décennaux.--But incertain des artistes.--Tableaux

officiels.

XI. David reprend le tableau des Thermopyles. 1810-1815.

Les deux Monrose.--Praticiens classiques.--Moriès.--Figure de

_Léonidas_.--Observations sur les _Thermopyles_.--David en 1813.--David

chez Curtius.--Portraits de Napoléon.--_Mort de Socrate_.--Officiers

russes chez David.--Le bouquet de lis.--David au 20 mars 1815.--Napoléon

à l'atelier de David.--David avec ses élèves.--Veille du départ pour

l'exil.

XII. Temps d'exil. Mort de David. École nouvelle. 1816-1825.

David à Bruxelles.--David et le roi de Prusse.--David s'établit à

Bruxelles.--_L'Amour et Psyché_.--_Télémaque_.--Maladie de

David.--Honneurs funèbres.--École nouvelle.--Géricault.--Le _Radeau de

la Méduse_.--Influence allemande.--Lord Byron, Walter Scott.--École

romantique.--M. V. Schnetz.--L. Robert.--M. Ingres en 1805.--_Voeu de

Louis XIII_.--_Apothéose d'Homère_.

XIII. Conclusion.

Liste des élèves de David.

APPENDICE.

Les Barbus d'à présent et les Barbus de 1800.

Les Barbus, par M. Ch. Nodier.

AVERTISSEMENT.

Il y a plusieurs années que l'ouvrage que je présente aujourd'hui au

public est composé, mais différentes raisons m'en ont fait différer la

publication jusqu'à ce jour; la principale a toujours été le choix du

moment où je pourrais trouver le public disposé à accueillir cette

histoire du peintre Louis David et de son école. L'admiration pour les

ouvrages de cet illustre artiste a été si exclusive jusqu'au moment de

sa mort, et ils ont été critiqués, dénigrés même avec tant de violence

et d'injustice pendant les quinze ou seize années qui ont suivi son

exil, qu'il m'a paru indispensable d'attendre que le temps eût calmé

l'effervescence de ces passions contraires, et qu'il devînt ainsi

possible de porter sur les travaux de David un jugement impartial, et de

le faire accepter avec calme aux lecteurs. Si je ne me trompe, ce moment

est venu, et les compositions de David, après un examen rigoureux de

près de vingt années, sont sorties triomphantes de cette rude épreuve.

Ses défauts, car quel est le maître qui n'en ait pas? résultent bien

moins encore de la tournure de son esprit que des circonstances

extraordinaires avec lesquelles il s'est trouvé aux prises pendant sa

vie. En effet, L. David, déjà peintre et maître célèbre à la fin du

règne de Louis XVI, devenait bientôt après l'interprète des passions qui

agitaient la France en 1791. L'époque terrible de la Terreur, où le nom

de l'homme politique se trouve si tristement inscrit, fut pour l'artiste

une occasion de renouveler complétement son talent et sa manière, et le

conduisit dans la voie qu'il a suivie en produisant ses deux plus beaux

ouvrages, le tableau des _Sabines_ et _le Couronnement de Napoléon_.

Depuis près d'un demi-siècle que ces tableaux ont été examinés et

critiqués par deux ou trois générations dont les idées et les goûts ont

été si différents, leur mérite est aujourd'hui paisiblement reconnu.

Mais un point que personne ne conteste est la supériorité de David,

non-seulement sur ses contemporains, mais encore sur les maîtres

anciens, comme chef d'école. Aussi, malgré le reproche qu'on lui a si

fréquemment adressé d'avoir exercé un empire absolu sur ceux qui

cultivaient les arts dans le même temps que lui, est-on forcé de

reconnaître aujourd'hui qu'aucun maître n'a moins imposé sa manière;

qu'il en a même changé quatre ou cinq fois, et qu'enfin, lui, dont

l'enseignement était basé sur des principes fixes, mais si larges dans

leurs applications, a formé des artistes dont les talents offrent une

diversité remarquable. L'ascendant de David sur le goût de ses élèves

pouvait-il être tyrannique, lorsque l'on compte parmi ceux-ci Drouais,

Girodet, Gérard, Gros, M. Ingres, M. Schnetz, Léopold Robert et Granet,

tous caractérisés par un génie si différent? On ne craint pas de

l'affirmer, aucune des écoles des plus célèbres maîtres modernes n'offre

un pareil résultat, et ce sera toujours une gloire pour David d'avoir

fondé et entretenu, pendant plus d'un demi-siècle, une véritable école,

peut-être la dernière qui ait pu être constituée et qui se maintienne

encore.

Les productions des arts, comme celles de la littérature, se ressentent

toujours des événements auxquels l'artiste ou l'écrivain s'est trouvé

mêlé, des erreurs, des préjugés de l'époque qu'il a traversée. Plus

qu'aucun autre, David a cédé à l'influence exercée sur les esprits par

les gouvernements sous lesquels il a vécu, depuis les dernières années

de la monarchie jusqu'à la rentrée des Bourbons en France, en 1815. Il

est sans doute regrettable que l'homme se soit montré si faible et si

versatile; mais c'est une chose, à la fois curieuse et instructive que

de voir avec quelle promptitude, avec quelle fidélité les impressions

diverses et souvent contraires qu'a reçues l'artiste ont été reproduites

dans les ouvrages qu'il a successivement achevés sous Louis XVI, pendant

la Terreur, sous le Consulat et pendant le règne de Napoléon. On peut

comparer le génie et le talent de David à un miroir; c'est avec la même

fidélité, c'est avec la même impassibilité qu'ils ont reproduit, sans

choix et involontairement, toutes les nuances des révolutions politiques

et intellectuelles à travers lesquelles l'artiste a passé sa vie.

La part accidentelle que David a prise à tous les événements de son

temps, les rapports qu'il a eus avec plusieurs de ses contemporains les

plus célèbres, répandent sur l'histoire de la vie et de l'école de ce

maître un intérêt que, bien loin de le négliger, nous nous sommes

efforcé de faire ressortir. On trouvera dans cet ouvrage des détails

anecdotiques sur les liaisons ou les entrevues que David a eues avec les

hommes de 1793, avec Napoléon, Pie VII, le roi de Prusse et d'autres

personnages historiques; ces détails, nous l'espérons du moins, sont

tout à fait propres, non-seulement à faire connaître le caractère de

l'homme, mais à montrer l'importance que l'on attachait à son talent.

DAVID, SON ÉCOLE ET SON TEMPS.

I.

L'ATELIER DES HORACES.

Celui qui, maître d'une idée et soutenu par ses talents, a exercé

pendant plus d'un demi-siècle en France et en Europe une influence

directe, forte et constante sur les arts qui dépendent de l'imagination,

du goût et même de l'industrie, cet homme appartient de droit à

l'histoire. Tel fut le peintre Louis David, dont la vie, comme on sait,

a été si fortement agitée par les grands événements de la révolution

française.

Ces Souvenirs ont pour objet de faire ressortir le génie propre de David

et les principes que ce grand artiste a transmis à son école. Ils feront

connaître premièrement le caractère de la réforme tentée dans les

beaux-arts quelques années avant le temps où éclata la grande révolution

de 1789; secondement, quels étaient les principes de cette réforme,

ainsi que la manière dont ils furent interprétés par les artistes

français, et en particulier par David devenu chef d'école; puis les

modifications apportées à ces principes par les nombreux élèves de ce

maître jusqu'en 1816, lorsque, banni de France, il put assister, au

moins par la pensée, aux attaques dirigées contre le système qu'il avait

établi par son enseignement et par ses oeuvres; et enfin la restauration

de la doctrine de David, remise en honneur par quelques-uns de ses

dernière élèves, après la mort de leur maître.

L'ensemble des événements qui se rapportent à ces vicissitudes de l'art

se trouvant compris dans l'espace de quatre-vingt-deux années

(1772-1854), on ne peut s'attendre à trouver un récit tracé de suite par

le même témoin. Aussi les faits variés contenus dans cet ouvrage

reposent-ils sur les témoignages de trois autorités différentes: la

tradition, les écrits déjà faits sur cette matière, et les souvenirs

d'un homme qui a été l'élève de David, qui a connu particulièrement cet

artiste pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, et que sa

position et ses études ont peut-être placé plus favorablement que

d'autres, pour retracer l'histoire d'une école aux travaux de laquelle

il n'est pas resté complétement étranger.

Cet homme, demeuré artiste obscur, Étienne, que l'on ne verra figurer

que quand son intervention sera indispensable pour donner plus de vérité

aux événements dont il a été témoin, et de vie aux personnages qu'il a

connus, Étienne est entré dans sa soixante-treizième année. Il a donc vu

se dérouler près des trois quarts d'un siècle, et l'un de ceux des temps

modernes les plus fertiles en grands événements. Enfant en 1789, son

père lui fit parcourir tout Paris le lendemain de la prise de la

Bastille; jeune, il traversa l'Empire; homme mûr, il a assisté aux

révolutions de 1814, 1830, 1848 et 1852. Si obscure qu'ait été la vie

d'un homme d'une intelligence ordinaire, mais témoin attentif de ce qui

s'est passé pendant ces années, ce qu'il en raconte ne peut être dénué

de tout intérêt, et lorsqu'ainsi qu'Étienne il s'est trouvé placé à un

point de vue et près de personnes qui lui ont permis d'observer les

événements et les hommes sous des aspects particuliers, peut-être est-ce

un devoir pour lui de transmettre aux autres ce qu'il a vu, entendu et

éprouvé.

Dès sa plus tendre enfance, Étienne avait montré du goût et quelque

aptitude pour l'art du dessin. Son père vit avec plaisir se développer

chez son fils une disposition qui semblait devoir le diriger vers

l'étude de l'architecture. L'aisance dont jouissait la famille d'Étienne

engagea cependant ses parents à lui faire suivre le cours des études

classiques. Trop jeune encore (il avait huit ans) pour entrer au collége

de Lisieux, où il devait être élève, on le confia aux soins d'un maître

tenant un pensionnat relevant de ce collége. À cette époque, les idées

du nivellement des classes de la société étaient déjà fortement

imprimées dans les esprits, et l'instinct de la bourgeoisie la poussait

à opérer graduellement ce changement par l'instruction plus complète et

plus forte qu'elle s'efforçait de faire donner à ses enfants. Étranger à

tout esprit de système, mais obéissant à cette impulsion qui entraînait

la classe de la société à laquelle il appartenait, le père d'Étienne

désirait avec ardeur que son enfant reçût une instruction supérieure à

la sienne. Une anecdote concernant le père et le fils fera juger de

l'importance extrême et particulière que l'on attachait alors à

l'instruction des enfants.

Étienne avait été confié à M. Savouré au printemps de 1789. Le lendemain

de la prise de la Bastille, au moment où Paris était encore en émoi de

ce grand événement, le père d'Étienne, inquiet, courut chercher son

enfant pour le garder près de lui. Il le ramena en traversant la ville

depuis le quartier du Jardin-du-Roi jusqu'à celui du Palais-Royal, où il

demeurait. Pendant ce long trajet, les deux voyageurs eurent plus d'une

occasion de voir l'agitation qui régnait de tous côtés. Cependant, au

milieu de la confusion des idées qui se succédèrent dans l'esprit du

jeune écolier, deux circonstances produisirent une forte impression sur

lui, et se gravèrent pour toujours dans sa mémoire: la cocarde tricolore

que l'on attacha d'autorité à son chapeau sur le Pont-Neuf, en face de

la statue d'Henri IV, et l'effroyable détonation d'une pièce de 48, au

moyen de laquelle on entretenait l'alarme dans la ville. D'ailleurs,

l'enfant, comme s'il eût pressenti que son existence devait se passer au

milieu des tempêtes politiques, se sentit peu ému des cris du peuple et

de l'agitation générale des citoyens. Cependant, arrivés au perron du

Palais-Royal, le père et son fils trouvèrent là, placé en faction, l'un

de leurs voisins, l'homme le moins belliqueux et le moins partisan de la

révolution qu'il y eût sans doute dans le quartier. Armé d'un beau fusil

de chasse damasquiné, pâle de fatigue et d'inanition, il était demeuré

là six heures à attendre consciencieusement que celui qui l'avait posé

en sentinelle, et qui ne se souvenait plus de lui, vînt substituer un

factionnaire à sa place.

Le petit Étienne qui, ainsi que tous les écoliers, aurait fait bon

marché de la chute d'une monarchie pour avoir un jour de congé, voulut

entraîner le voisin factionnaire en l'engageant à rentrer chez lui. Mais

l'honnête bourgeois, tout las et contrarié qu'il fût de sa corvée

militaire, lui dit: «Mon petit ami, quand on nous a confié un poste, il

faut y rester, dût-on y mourir.»

Cette parole, que les événements du jour et le trouble de la ville

rendaient grave et solennelle, tomba jusqu'au fond de l'âme d'Étienne.

Il devint pensif, et, lorsqu'il se fut éloigné du voisin en suivant son

père, après quelques minutes de silence, il demanda à celui-ci: «Mais

qu'est-ce donc que la révolution? que demande-t-on, mon père?» La

question était embarrassante. Le père aimait tendrement son fils, et il

craignait également de lui transmettre une idée fausse, ou de faire

germer dans son esprit des pensées dangereuses. «Mon enfant, répondit-il

après quelques instants d'indécision, qui redoublèrent la curiosité du

petit questionneur, mon cher enfant, il est bien difficile de te

répondre... Si tu étais plus grand...» Le père s'arrêta encore, puis,

rassemblant ses idées et cherchant à profiter de cette occasion pour

exhorter son fils au travail, il ajouta: «Tiens, je ne puis mieux faire

qu'en te disant que la révolution détruit toutes les distinctions entre

les hommes. Désormais il n'en existera plus qu'une, celle que la science

et l'instruction mettront entre les ignorants et les savants. Ainsi

travaille bien si tu veux te distinguer; il n'y a plus d'autre

noblesse.»

Ces mots, qui n'étaient peut-être qu'une réponse évasive, se gravèrent

d'une manière ineffaçable dans la mémoire d'Étienne, et sans doute ils

ont influé sur le destin de toute sa vie. Cependant, s'ils produisirent

un effet salutaire, ce ne fut que quelques années après, car Étienne ne

fut jamais qu'un pauvre écolier, même à Lisieux, où il acheva sa sixième

au milieu des émeutes populaires et des troubles politiques toujours

croissants qui amenèrent bientôt la suppression des colléges.

Pendant l'année 1793, Étienne, rentré dans sa famille, abandonna presque

entièrement les études classiques, pour se livrer au goût naturel qui le

dominait. Sans conseil et sans guide, il copiait de faibles gravures

d'après les peintres académiciens dont la renommée durait encore, les

Boucher, les Vanloo, les Bouchardon, les Natoire, etc. À ce travail, qui

passait pour des études, il faisait succéder des occupations qui, si

futiles qu'elles fussent, trahissaient mieux son instinct. Toutes ses

récréations étaient employées à construire des petits théâtres dont il

était à la fois le machiniste, le décorateur, l'auteur et l'acteur.

Bref, il perdait son temps; mais il le sentait, et ne cessait de prier

son père de lui donner un maître qui lui enseignât l'art du dessin.

Dans cette circonstance, le père d'Étienne sentait toute l'importance

d'un bon choix; et si jusqu'alors il avait tardé à satisfaire la juste

impatience de son fils, c'est qu'il ne voulait le confier qu'à un homme,

à un artiste qui pût, dès ses premiers pas, le mettre dans la bonne

voie. D'ailleurs, le régime de la terreur était dans toute sa force, et

les inquiétudes causées par les affaires publiques ôtaient toute

importance aux intérêts privés.

Cependant, dans cette année terrible, on s'occupait parfois d'art; et

malgré l'horreur qu'inspirait le comité de sûreté générale, dont David

était membre, les talents de cet artiste commandaient l'admiration de

tous. On s'efforçait de séparer l'homme politique du peintre, et ceux

surtout qui, comme Étienne, étaient jeunes et ne voyaient en lui que

l'auteur des _Horaces_ et du _Brutus_, éprouvaient une vive curiosité de

rencontrer ce peintre célèbre. C'était l'une des idées fixes d'Étienne.

La première fois qu'il l'aperçut, ce fut à la fameuse fête de l'Être

suprême (20 prairial an II.--8 juin 1794). Les annonces et les apprêts

pompeux que l'on avait faits pour cette cérémonie ayant excité la

curiosité d'Étienne, son père consentit à le conduire aux Tuileries pour

voir passer le cortége. Ce fut vraiment un beau et grand spectacle.

Toutefois l'éclat extérieur de cette fête le céda à la préoccupation

qu'elle fît naître dans tous les esprits. Le pouvoir de Robespierre

déclinait; on avait osé lui dire qu'il prétendait à la tyrannie, et l'on

répétait tout bas que ceux qui voulaient sa perte avaient trouvé moyen

de le mettre en évidence pendant la fête, de manière à compromettre sa

popularité. En effet, lorsqu'Étienne vit s'avancer les membres de la

Convention nationale, rangés sur deux lignes, et comme il considérait

attentivement cette masse d'hommes graves décorés de la ceinture et du

panache tricolores, et tenant à la main un gros bouquet de coquelicots,

de bluets et d'épis de blé mûr, son père lui toucha l'épaule et lui dit:

«Tiens, regarde, voilà Robespierre; c'est celui qui marche seul, devant

la Convention.» Étienne porta alors toute son attention sur cet homme

qui avait encore la destinée de tous les français entre les mains. Sa

taille était médiocre, sa figure pâle, son expression sèche et grave. À

cette cérémonie, pendant laquelle il marchait de quelques pas en avant

du large front que présentaient les membres de la Convention, il

s'avançait à pas mesurés, la tête découverte, les yeux habituellement

dirigés vers la terre, et à sa démarche composée et parfois incertaine,

il était facile de s'apercevoir que le rang à part qu'on lui avait

assigné lui causait de l'embarras. Malgré la pompe et la nouveauté des

ornements qui caractérisaient cette fête, le jeune Étienne fut frappé du

contraste qu'offrait l'expression morne et inquiète de Robespierre

comparée à l'agitation qui se manifestait par moments dans les rangs des

représentants du peuple. Il observait cette disparate sans pouvoir s'en

rendre compte, lorsque deux ou trois jeunes gens, marchant dans la

contre-allée derrière lui et son père, dirent à demi-voix, et en faisant

allusion à Robespierre qu'ils voyaient passer aussi «Ah! monstre que tu

es, ton compte sera bientôt réglé maintenant!» Ceux qui entendirent ces

paroles tremblèrent, car la discrétion et le silence, en pareille

occasion, indiquaient la complicité et étaient punis de mort.

Mais presqu'au même instant l'attention fut détournée par la voix d'un

homme qui criait en marchant très-vite: «Place au commissaire de la

Convention!» La haie des curieux, qui bordait la grande allée des

Tuileries, s'ouvrit, et l'on vit un représentant du peuple en costume,

tenant ses deux fils par la main, et s'avançant avec vivacité vers le

milieu du cortége pour faire presser la marche au groupe des juges du

tribunal révolutionnaire, qui précédait celui des membres de la

Convention. C'était David, chargé de la disposition de toute la fête,

qui agitait son chapeau surmonté d'un grand panache tricolore, pour

faire maintenir les distances entre les différents corps des

fonctionnaires de la république formant le cortége.

Étienne ne fit qu'entrevoir David, mais l'apparition de cet artiste,

dont tous les assistants rappelèrent, en cette occasion, le talent et la

gloire, fit une telle impression sur le jeune enfant, que depuis ce jour

il redoubla d'efforts pour perfectionner ses études dans l'art du

dessin.

Cependant le 9 thermidor vint et Robespierre tomba. Il sera toujours

bien difficile de faire comprendre à ceux qui n'en ont pas été témoins

la terreur dont on fut frappé sous le règne de cet homme, et la joie

folle que l'on éprouva immédiatement après sa mort.

La première idée qui vint à Étienne, quand il vit ainsi succéder la

satisfaction à la crainte dans sa famille, fut de conjurer de nouveau

son père de lui donner un professeur de dessin. La difficulté de faire

un bon choix fut encore alléguée, et cette affaire demeura suspendue. Le

13 thermidor, quatre jours après le supplice de Robespierre, lorsque

chacun allait et venait dans Paris sans savoir où, mais comme pour

respirer un air plus libre, Étienne fit une promenade aux Champs-Elysées

avec son père. Là, profitant de la bonne humeur qu'avaient fait renaître

les derniers événements politiques, il employa toutes les cajoleries de

l'éloquence enfantine pour obtenir ce qu'il désirait. Tout en échangeant

des instances pressantes et des promesses conditionnelles, le père et le

fils rentrèrent par les Tuileries et se trouvèrent bientôt sous les murs

du château, dans lequel se tenaient les séances de la Convention. Elle

était en permanence; et le père d'Étienne, qui, pour rien au monde,

n'aurait voulu mettre le pied en ce lieu cinq jours auparavant, eut

l'idée d'y conduire son fils. Ils pénétrèrent dans la salle, et par un

hasard singulier trouvèrent accès dans une des tribunes. La jeunesse

d'Étienne fut cause que chacun se prêta pour lui ménager une place sur

la première banquette, en sorte qu'il put voir et entendre parfaitement

ce qui préoccupait l'assemblée en ce moment.

Le représentant du peuple, le peintre David, était à la tribune, où il

balbutiait quelques paroles sourdes qu'il cherchait, mais en vain, à

opposer à la fureur de plusieurs de ses collègues acharnés à le faire

décréter d'accusation. Il était pâle, et la sueur qui tombait de son

front roulait de ses vêtements jusqu'à terre, où elle imprimait de

larges taches. Étienne avait souvent entendu parler des tableaux des

_Horaces_ et de _Brutus_, il savait que David était le peintre le plus

renommé de l'époque; aussi, malgré les charges terribles qui s'élevaient

contre cet homme, ne fut-il frappé, que de l'idée de voir le plus habile

artiste de France menacé d'une mort prochaine. Mais il faut tout dire:

la faiblesse de la défense de l'artiste, la violence excessive de ses

accusateurs et l'état de souffrance et d'angoisse dans lequel était cet

homme, auraient fait naître la pitié dans tout autre coeur que celui d'un

enfant sur qui les grands événements politiques n'avaient pas encore pu

agir puissamment.

Telle fut la triste et mémorable occasion qui fit connaître au jeune

Étienne celui qui, deux ans après, devait l'admettre au nombre de ses

élèves.

On parla beaucoup dans le monde de l'accusation portée contre David et

de sa condamnation à la prison. À ce sujet, les avis étaient fort

partagés: les uns blâmaient hautement l'indulgence dont on avait usé

envers un des membres du comité de sûreté générale, dont la culpabilité

était jugée la plus flagrante; d'autres, sans nier ce que l'on

reprochait à David, soutenaient que l'on avait agi généreusement, mais

avec prudence, en sauvant la vie à un si grand artiste que sa niaiserie

et sa bêtise (telles étaient les expressions employées alors) avaient

rendu complice à son insu des plus grands criminels.

Pour Étienne, le résultat de ces discussions, ordinairement fort vives,

était de lui faire sentir le cas singulier que l'on faisait du talent de

David, et d'exciter en lui la curiosité plus vive que jamais de voir les

ouvrages de ce peintre. Mais les _Horaces_ et le _Brutus_, les deux

tableaux de cet artiste dont on parlât alors, lui appartenant encore,

étaient placés dans un de ses ateliers particuliers où il n'était pas

facile de pénétrer. Outre cela, on était peu disposé à faire les

démarches nécessaires pour arrivera ce but, et plus d'une fois,

lorsqu'Étienne ramenait la conversation sur ce sujet, lui imposait-on

silence en parlant avec dégoût des portraits de Marat et de Le Pelletier

de Saint-Fargeau que David avait peints pour la Convention.

Il fallut comprimer ses désirs jusqu'à ce qu'il se présentât une

occasion favorable de les satisfaire. Dans cette attente, Étienne

continua pendant quelque temps à copier, dans la maison paternelle, les

mauvais modèles qui étaient à sa disposition, mais dont le mérite et

l'autorité avaient été déjà affaiblis dans son esprit par quelques

conversations qu'il avait eues avec de jeunes dessinateurs plus âgés que

lui et instruits du changement de goût que David avait opéré dans les

arts. Cependant le temps s'écoulait en pure perte. Étienne le sentait,

le disait à ses parents en les priant avec plus d'instances que jamais

de le mettre sous la direction d'un artiste de talent. Enfin un

architecte, ami de la maison, proposa pour maître un élève de David dont

le mérite et la probité lui étaient connus. Le professeur, qui était

déjà connu de la famille, fut agréé, et comme la jeunesse d'Étienne et

son caractère vif et aventureux semblaient exiger une surveillance

attentive, ses parents lui firent enseigner le dessin près d'eux.

Étienne eut donc pour premier maître un élève de l'école de David,

contemporain et condisciple de Fabre, de Girodet, de Gérard et de Gros.

Godefroy, tel était son nom, était âgé, en 1794, de vingt-deux à

vingt-quatre ans. Blond, paresseux, d'une honnêteté parfaite, ne

manquant pas d'esprit, c'était d'ailleurs un peintre plus propre à faire

des croquis et des compositions faciles qu'à mettre à bonne fin le plus

léger ouvrage. L'une des premières questions que lui adressa Étienne fut

de savoir comment il faudrait s'y prendre pour voir les _Horaces_ et le

_Brutus_ de David. Mais cette requête suggéra au maître une réponse qui

ruina les espérances de l'élève. Loin de partager les opinions

politiques de David, Godefroy au contraire faisait partie des _jeunes

gens, des muscadins à cadenettes_ qui réagissaient contre les

terroristes, sous la conduite de Fréron. Il fallut donc qu'Étienne

renonçât encore à voir les ouvrages de David, dont Godefroy, pour le

consoler, lui faisait des croquis pendant les leçons.

Si ce jeune homme était un brave et aimable garçon, il faut dire aussi

qu'il était peu propre à pratiquer et à enseigner la peinture. Avec sa

tête légère et la paresse de son esprit, il avait trouvé dans les

agitations politiques du moment un emploi complet de ce qu'il y avait de

disponible dans ses facultés. Enrôlé dans l'escadron des _jeunes gens_,

Godefroy, aux approches du 13 vendémiaire (an IV), employait les

journées entières à se promener avec ses compagnons sous les galeries du

Palais-Royal, traînant d'une manière bruyante un grand sabre de

cavalerie attaché à un ceinturon bouclé sur sa redingote, et, ainsi

affublé, passant son temps à narguer les terroristes et les partisans de

la Convention.

Interrompant parfois le cours de ces expéditions guerrières, Godefroy

continua bien de venir chez les parents d'Étienne; mais c'était

seulement pour donner des nouvelles de ce qui se passait à Paris et des

succès ou des revers alternatifs des _jeunes gens_ et des _terroristes_.

Quant au dessin et à la peinture, il n'en disait plus même un mot.

Après la journée du 13 vendémiaire, et lorsque le calme fut à peu près

rétabli, le pauvre Godefroy, pour qui cette campagne malheureuse fut

sans doute l'occasion de sa vie où il a montré le plus d'activité et

d'énergie, cessa de venir dans la famille d'Étienne. N'ayant qu'un

talent médiocre, il peignit, pendant quelque temps, des lampes chez

Quinquet, dont le nom consacre le souvenir de son invention. Puis enfin,

ne trouvant plus à s'occuper en France, il se décida à passer aux

États-Unis, où il est mort quelques années après.

Étienne a sans doute tiré bien peu de profit des leçons qu'il a reçues

de Godefroy, et cependant il a toujours conservé un souvenir tendre de

ce bon jeune homme, qui, outre les précieuses qualités de son coeur,

avait le goût des ouvrages excellents et a appris à Étienne à connaître

et à apprécier les vrais chefs-d'oeuvre des arts.

Mais le temps s'écoulait et les progrès d'Étienne étaient insensibles.

Pendant les années 1794 et 1795, il alla habiter la campagne avec ses

parents. Par un concours de circonstances qui ne peuvent être rapportées

ici, le jeune élève en peinture reprit le goût des études classiques et

revit la plupart des auteurs latins avec une ardeur et une énergie qui

se réveillent rarement quand leur action a été interrompue. Cet acte de

sa volonté, couronné par un succès inattendu, lui fit faire de nouveaux

efforts. Entre autres, il se mit seul et sans guide, à dessiner le

paysage d'après nature. Étienne commençait à se sentir plus fort; en

rentrant à Paris, vers l'automne de 1796, il témoigna ouvertement à ses

parents le désir d'entrer à l'école de David.

Jusqu'à cette époque, le caractère et les dispositions, de l'esprit de

ce jeune homme avaient inspiré des inquiétudes à sa famille. D'une

vivacité excessive de corps, et souvent agité par les fantaisies d'une

imagination plus mobile que productive, on pouvait redouter chez lui le

premier effet des passions. Cette crainte, qui était fondée, fit prendre

aux parents d'Étienne un terme moyen pour qu'il reçût les conseils de

David, sans qu'il fût exposé tout à coup au danger de se trouver au

milieu de jeunes élèves dont la conduite fort peu réglée n'était soumise

à aucune surveillance. On eut encore recours à l'architecte qui avait

introduit Godefroy dans la maison. Plus heureux cette fois, cet ami

trouva moyen de faire entrer Étienne chez un élève de David, à qui ce

maître avait prêté, pour achever un tableau, l'atelier même où étaient

placés ceux des _Horaces_ et de _Brutus_. De ce concours de

circonstances, il résultait qu'Étienne serait pleinement satisfait,

puisqu'il allait travailler sous un maître digne de sa confiance, qu'il

verrait à son gré les ouvrages de David, et qu'enfin ce célèbre artiste,

ayant entendu parler d'Étienne, avait promis à ses parents de surveiller

ses études.

Charles Moreau, le maître nouveau à qui Étienne venait d'être confié,

était alors dans sa trentième année. C'était un homme bien fait de sa

personne, dont la physionomie calme n'annonçait rien moins qu'une

imagination ardente. La nature l'avait doué d'une certaine aptitude aux

arts, dont il était facile de voir qu'il cherchait plutôt à profiter

pour s'assurer une profession, que dans l'idée de courir follement après

la gloire. Pendant le cours de ses études académiques, il avait obtenu

un double succès fort rare. Après avoir remporté le grand prix

d'architecture, l'art qu'il avait étudié plus particulièrement, on lui

décerna le second grand prix de peinture en 1792, la même année que

Landon eut le premier. Cette double palme, conquise par des travaux

recommandables, devait naturellement faire concevoir de hautes

espérances pour l'avenir de Charles Moreau; toutefois cet artiste, dont

le mérite particulier consistait en une certaine habileté à employer

avec goût ce qu'il avait appris dans les écoles, ne répondit

qu'imparfaitement à ce que l'on attendait de lui. Il était d'un abord

froid, mais au fond plein de bonté et de politesse; aussi Étienne

l'accepta-t-il avec joie comme maître, soutenu d'ailleurs par

l'espérance de voir quelquefois David et d'arriver à l'honneur de

recevoir ses conseils.

Mais le lieu où Étienne allait étudier sous Moreau, l'atelier des

Horaces, a été trop célèbre et se trouvait trop voisin de l'école où

David enseignait ses élèves, pour n'en point faire connaître la

disposition en détail. Ceux qui parcourent aujourd'hui les quatre

grandes galeries du vieux Louvre, si spacieuses, si magnifiquement

ornées, et remplies de tant de richesses, ne se doutent guère des

hideuses saletés qu'elles renfermaient encore vers 1786 et 97, lorsque

le jeune Étienne pénétra dans ces lieux obscurs pour la première fois.

Les deux corps de bâtiment où sont établis aujourd'hui les musées des

Souverains et de la Chalcographie, du côté de la grande colonnade et en

retour parallèlement à la rue de Rivoli, étaient, ainsi que les autres

parties du Louvre, habités par les artistes à qui on avait laissé

maçonner intérieurement, quand l'État lui-même ne les faisait pas

construire, une suite de cahutes qui, tirant toutes leur jour de la

grande cour, mettaient dans l'obscurité le reste de ces vastes galeries,

dont les murs, ainsi que les immenses charpentes de la toiture, étaient

à nu.

On pénétrait dans cette partie du Louvre par deux escaliers; l'un à

gauche, sous le guichet en entrant par la rue du Coq, qui n'existe plus,

et l'autre en hélice, obscur, étroit, détruit maintenant, qui répondait

alors à droite en entrant, sous le guichet du côté de l'église

Saint-Germain l'Auxerrois.

Quant à l'amas de ces constructions intérieures, accordées à David, pour

lui personnellement et pour ses élèves, il se trouvait dans une partie

du vide qui forme aujourd'hui la cage du grand escalier bâti sous le

règne de Napoléon, à l'angle de la colonnade et de la face nord du

Louvre, près de l'hôtel d'Angivilliers.

Ces détails suffiront pour faire connaître quel était l'état intérieur

d'un des plus beaux monuments de l'Europe, quoique, pour en compléter le

triste tableau, il soit indispensable d'ajouter que, près des grands

murs noirs adossés à la colonnade, des espèces d'immenses éviers

servaient de latrines toujours ouvertes d'où s'exhalait un air infect,

qui ne se renouvelait qu'avec peine.

Rien n'est tel que de trouver les choses convenablement établies pour

croire qu'elles n'ont jamais dû être autrement disposées. Ce qu'il est

difficile de comprendre, c'est que la plupart des artistes à cette

époque, c'est que leurs femmes, leurs filles, ainsi que les amateurs

opulents qui fréquentaient les ateliers, toutes personnes bien élevées,

distinguées même par leurs goûts et leurs habitudes, vivaient là sans

qu'aucune d'elles témoignât hautement l'horreur que l'obscurité

dégoûtante de l'intérieur du Louvre devait naturellement leur inspirer.

Mais cette tolérance s'explique par un seul fait: les artistes, leur

famille et leurs élèves y étaient logés gratis. Aussi ne fallut-il rien

moins que la volonté de fer et le pouvoir de Napoléon pour purger ces

nouvelles étables d'Augias, et rendre le monument du Louvre à une

destination digne de la nation au milieu de laquelle il a été élevé.

C'est vers le mois d'octobre 1796 qu'Étienne, âgé de quinze ans et demi,

fit pour la première fois son entrée dans ces lieux. Muni de son carton

et de ses crayons, ce ne fut pas sans peine qu'il parvint jusqu'à

l'angle ténébreux du Louvre, où, parmi tant d'autres, se trouvait la

petite porte qui conduisait à l'atelier des Horaces. Il monta une espèce

d'escalier roide, étroit, dont les planches craquaient sous chacun de

ses pas. Parvenu à la dernière marche, en portant son regard vers la

droite, il aperçut un vaste espace sombre, formé en partie par les gros

murs du Louvre, et dans lequel étaient entassés, l'un près de l'autre,

des châssis, des toiles à peindre et de grands mannequins drapés dont

l'apparition lui inspira une terreur passagère. Mais à gauche se

présentait une autre petite porte au-dessus de laquelle une ouverture

vitrée laissait passer un jour douteux.

De quelque nature que soit un début, il cause toujours de la timidité.

Le jeune arrivant balança quelques instants avant d'ouvrir la porte

qu'il franchit enfin pour entrer dans l'atelier des Horaces.

La nouveauté du lieu et des objets au milieu desquels il se trouvait

aurait sans doute exclusivement excité sa curiosité, si l'embarras de se

faire reconnaître et la présence d'un personnage inconnu à Étienne

n'eussent pas captivé son attention dans les premiers moments. C'était à

la fin d'octobre; le froid commençait à se faire sentir, et le quidam

qu'Étienne trouva à l'atelier s'occupait, devant le poêle, à fendre une

grosse bûche en menus morceaux pour allumer le feu. Cet homme devait

avoir de vingt-trois à vingt-cinq ans. Il ressemblait en laid à Socrate,

et ses membres présentaient cette sorte d'obésité, signe plus certain de

paresse que de bonne santé. Ses cheveux, d'un blond sale et douteux,

recouvraient à peine son front bombé, sous lequel perçait un regard

oblique exprimant bien plus la défiance que la pénétration. C'était

Alexandre, le fils de Mme C., femme du peintre de batailles.

À l'arrivée d'Étienne, Alexandre se leva et vint à lui comme quelqu'un

qui s'attend à recevoir un nouveau venu, et quoique ce singulier

personnage ne parlât guère que par monosyllabes et en s'aidant du geste,

il parvint à désigner à son jeune condisciple la place qu'il devait

occuper pendant son travail, ainsi que les dessins qui lui serviraient

de modèles. Quand il se fut acquitté de ce soin, il s'approcha d'Étienne

en faisant un sourire câlin et lui dit: «Vous savez sans doute que le

dernier entré chez les peintres fait le ménage? Tenez, ajouta-t-il en

montrant le bois d'une main et en présentant la petite hache à Étienne

de l'autre, allumez le feu, car c'est aujourd'hui lundi; _on pose_[1] un

nouveau modèle à l'atelier des élèves de M. David, et il faut que

j'aille tirer ma place au sort. Il n'eut pas plutôt achevé ces paroles,

qu'il ouvrit la porte et descendit le petit escalier de bois qu'Étienne

venait de monter.

Fait à la vie de collége, Étienne avait l'habitude de vivre avec des

camarades; aussi, loin de se formaliser de la tâche qui venait de lui

être imposée, la remplit-il le plus promptement qu'il put, afin d'avoir

le temps et le loisir de reconnaître le lieu étrange où il se trouvait.

Mais le feu était à peine allumé, qu'un vacarme sourd se fit entendre

au-dessous de l'atelier des Horaces. Étienne prêtait une oreille

attentive pour découvrir la cause de ce bruit, lorsqu'Alexandre,

remontant avec précipitation, prit une toile à peindre, et, s'étant

aperçu de l'étonnement d'Étienne, lui dit: «On a eu une peine de chien à

s'accorder sur la _pose_ à donner au modèle; c'est ce qui les fait crier

comme vous entendez; mais je redescends pour prendre ma place; je n'ai

pas été heureux, j'ai le numéro 34.»

Resté seul de nouveau, cette fois Étienne profita de l'occasion pour

observer dans tous ses détails le fameux atelier des Horaces. Ce

vaisseau avait environ quarante-cinq pieds de long sur trente de large.

Ses murs crépis en plâtre étaient recouverts d'une teinte en détrempe de

couleur gris-olive, et la lumière n'était introduite en ce lieu que par

une seule ouverture élevée de neuf pieds au-dessus du plancher, et

donnant sur l'esplanade du Louvre, sous la grande colonnade. Le long des

deux parois latérales étaient placés, à gauche en entrant, le tableau

des _Horaces_, et à droite celui de _Brutus_. Outre ces deux ouvrages de

David, principal ornement de cet atelier, on voyait une charmante

ébauche d'un enfant nu, mourant en pressant la cocarde tricolore sur son

coeur; c'était le jeune Viala.

Mais si ces tableaux attiraient vivement l'attention par leur mérite,

l'ameublement de l'atelier était, en son genre, un objet de curiosité

non moins piquant. Jusqu'à cette époque, les meubles des maisons même

les plus opulentes de Paris étaient encore fabriqués sur le modèle de

ceux du temps de Louis XV ou de Marie-Antoinette, tandis que ceux de

l'atelier des Horaces portaient un tout autre caractère. Les chaises

courantes en bois d'acajou sombre, et couvertes de coussins en laine

rouge avec des palmettes noires près des coutures, avaient été copiées

sur celles dont la représentation est si fréquente sur les vases dits

étrusques. Au lieu des deux _bergères_ d'usage, on voyait d'un côté une

_chaise curule_ en bronze, dont les extrémités des deux X se terminaient

en haut et en bas par des têtes et des pieds d'animaux, et de l'autre un

grand siége à dossier, en acajou massif, orné de bronzes dorés et garni

du coussin et de draperies rouges et noires; le tout avait été

fidèlement imité de l'antique et exécuté par le plus habile ébéniste de

ce temps, Jacob, d'après les dessins de David et de Moreau, son élève,

près duquel devait travailler le jeune Étienne.

Enfin le complément de ce meuble était un lit également à l'antique,

mais qu'habituellement on reléguait, pour gagner de la place, dans ce

grand espace obscur peuplé de mannequins et plein de poussière, vers le

quel Étienne avait jeté les yeux en arrivant.

Au surplus, tous ces objets, exécutés d'après le goût et sur les ordres

de David, étaient, à proprement parler, des _meubles d'atelier_,

puisqu'en effet ce peintre les a copiés dans ses ouvrages. C'est ce dont

on pourra s'assurer en confrontant la description qui précède avec les

meubles qui se trouvent dans les tableaux de _Socrate_, des _Horaces_,

de _Brutus_, d'_Hélène et Pâris_, et dans le portrait ébauché de Mme

Récamier.

Il est à propos de ne pas oublier que tout ce meuble était exécuté déjà

depuis six ou sept ans, lorsque, en 1796, Étienne le vit pour la

première fois. Alors, dans le public, ce goût ne faisait que commencer à

se répandre. On citait comme une nouveauté les meubles de Jacob d'après

l'antique; Quinquet était peut-être moins fier de l'invention de ses

lampes que des ornements étrusques que les élèves de David peignaient

sur leurs montures, et l'on surprenait souvent les coiffeurs dans le

fond de leur boutique, réfléchissant sérieusement devant une tête à

perruque, pour imiter la coiffure des soeurs des Horaces ou de la femme

et des filles de Brutus, des tableaux de David.

Mais revenons à la décoration de l'atelier. La face opposée à celle où

s'ouvrait la grande et unique fenêtre était divisée en trois portions.

Celle du centre, la plus large, se terminait, en haut, par une

archivolte au milieu de laquelle on avait pratiqué un grand oeil-de-boeuf

vitré, qui laissait distinguer un autre mauvais escalier en bois faisant

suite au premier, et conduisant à un étage supérieur dont on aura plus

d'une fois l'occasion de parler. Des petites portes formaient les deux

divisions latérales de cette face, et elles étaient remarquables par

leur décoration, qui consistait en toiles vertes retroussées par des

clous d'or, absolument de la même manière que le sont celles de la

grande tenture qui garnit le fond sur lequel se détachent la femme et

les filles de Brutus, dans le tableau de ce nom.

Quant au reste des objets rassemblés avec ordre et une symétrie élégante

dans ce lieu, il consistait en figures, en fragments de figures ou

d'ornements antiques moulés en plâtre. Ces pièces étaient suspendues aux

murs ou posées sur un immense appui logé dans le renfoncement cintré où

se groupaient des statues entières ombragées par des branches, des

couronnes de chêne, au-dessus desquelles s'élevait une grande palme

très-belle encore, quoiqu'elle fût jaunie par le temps.

Le poêle, car il ne faut rien omettre, était établi isolément, mais

d'équerre avec l'angle formé par le côté de la fenêtre et celui où était

suspendu le tableau des _Horaces_.

On se figurera facilement la surprise que durent inspirer tant de choses

qui eussent même été nouvelles pour beaucoup de gens, mais qui le

parurent bien davantage au jeune Étienne, qui ne connaissait que la

maison paternelle et celles de quelques particuliers, aisés il est vrai,

mais dans lesquelles le goût nouvellement introduit dans les arts

n'avait pas encore pénétré.

Étienne avait bien eu l'occasion de voir jouer Talma au

Théâtre-Français. Il savait même qu'entre les qualités que l'ont

attribuait à cet acteur, on lui faisait un mérite particulier de

l'exactitude rigoureuse avec laquelle il observait le costume des divers

personnages qu'il représentait. À tort ou à raison, on répétait dans le

public que Talma ne se décidait jamais à remplir un rôle sans avoir été

consulter les monuments antiques à la bibliothèque; on ajoutait que

quand il avait fait sur le costume ses études et son choix, il allait

les faire approuver par David. Était-il question d'un vêtement, d'un

meuble, d'un bronze ou d'une décoration nouvelle, ils étaient imités de

l'antique et toujours David, ou au moins l'un de ses élèves en avait

fourni les dessins. Quoi qu'il en soit, ces idées n'étaient encore

admises que par les artistes et le petit nombre de personnes qui les

fréquentaient, en sorte que les objets, qui frappèrent les yeux

d'Étienne à l'atelier des Horaces le transportèrent brusquement dans un

monde nouveau. Cependant ce monde si restreint encore, mais qui devait

bientôt imposer à toute la France et même à l'Europe son fanatisme pour

l'antiquité, ce monde était déjà fort, et le jeune Étienne allait être

adopté par lui.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 1 / 32 段