De part et d'autre, on ne galopait plus, on dévorait l'espace sous

des cascades exaspérées. Le flanc des chevaux ruisselait de sang;

chaque coup d'éperon ne leur mordait plus la peau, il leur enlevait

des lambeaux de chair. Leurs mors étaient couverts d'une écume

également teinte de sang. Les généreuses bêtes allaient toujours,

comme le héros qui marche à la mort par des miracles de vaillance.

Mais, tout à coup, ce ne fut plus la campagne, ce ne fut plus la

terre qui s'offrit aux regards épouvantés de la duchesse et de son

compagnon. Le sol manquait sous leurs pieds,--c'était une nappe

immense, large comme une mer, resplendissante comme une plaine

d'argent sous les rayons de la lune.

Ils étaient arrivés au fleuve débordé.

Sans échanger un mot, ils regardèrent autour d'eux: partout cet

océan roulait ses flots chargés de débris de meubles, de maisons,

d'arbres déracinés sur ses rives. L'endroit où ils se trouvaient

formait comme un golfe sinueux; devant eux, à leur droite, à leur

gauche, c'était l'eau; derrière eux, Boisenval et ses acolytes

accourant, et ne leur laissant pas une échappée de terrain.

--En, avant! en avant! cria l'intrépide duchesse; plutôt mourir ici

que tomber en leurs mains!

--En avant! répéta le brave de Jars.

--Ils renouvelèrent leurs attaques aux flancs de leurs montures,

mais celles-ci, effrayées par cette immensité lumineuse et

mouvante, refusèrent absolument de s'y hasarder.

Chaque seconde rapprochait l'ennemi.

--Mourons en combattant! dit le chevalier; donnant l'exemple, il

prit un pistolet et fit volte-face.

--Au nom du roi!... rendez-vous!... cria Boisenval.

--Jamais!... répondirent les deux fugitifs, et, se voyant à portée,

ils lâchèrent la détente de leurs armes.

Un des archers tomba.

--Au nom du roi!... répéta l'agent du cardinal.

Et sans s'inquiéter du blessé, il poussa en avant avec ses deux

compagnons.

--Suivez-moi!... dit la duchesse au chevalier.

Soudain, elle se laissa glisser de cheval et s'élança, sans

hésitation, au milieu du fleuve débordé.

--Je vous suis! répondit de Jars en l'imitant.

--Revenez; arrêtez!... criaient Boisenval et son second, qui

avaient aussi tenté, sans succès, de mettre leurs chevaux à l'eau.

--Ils vont se noyer!... fit le lieutenant.

--Ou nous échapper!... dit Boisenval.

Alors, furieux, démoralisé, il tenta un dernier effort.

--Revenez ou je fais feu!...

Cette menace ne reçut pas de réponse, si ce n'est que les nageurs

activèrent leurs mouvements.

--Vous l'aurez voulu!... cria-t-il pour la dernière fois.

Déjà ses compagnons et lui avaient le pistolet au poing.

--Feu!... commanda-t-il.

Le chien s'abattit, la pierre fit luire une étincelle, mais aucun

des trois coups ne partit, et l'écho du rivage apporta, comme un

défi, l'éclat de rire des nageurs. Avant de quitter l'écurie du

_Soleil levant_, le chevalier avait versé une cruche d'eau dans les

fontes de l'ennemi. Toutes les amorces étaient mouillées.

Boisenval poussa un blasphème épouvantable.

--Mettons-nous à la rivière! dit-il; il faut les rejoindre à tout

prix, à tout prix!

--Comment faire? répliqua le lieutenant; ces damnés chevaux se

feraient hacher plutôt que de se mouiller le ventre, et je ne sais

pas nager...

--Ni moi! ajouta le seul de leurs soldats qui fût valide.

--Alors, c'est fait de nous et de notre fortune.

--Que diable! à l'impossible nul n'est tenu.

--Mais ils nous échappent, ils nous échappent!... répétait avec

frénésie l'agent infortuné du ministre.

--A moins qu'ils ne se noient! fit observer philosophiquement le

lieutenant aux gardes du cardinal.

--Plût à Dieu!... Mais non, cette duchesse damnée a fait pacte avec

l'enfer... Tenez, ils nagent toujours...

En effet, la tête des deux fugitifs apparaissait encore par

intervalles, et leurs forces, à en juger par la rapidité de leurs

brassées, luttaient avec avantage contre la violence du flot.

Boisenval ne se décida à quitter la place que quand il ne fut plus

possible de les distinguer.

--Par la mordieu!... fit le lieutenant émerveillé, c'est égal,

monseigneur de Richelieu en dira ce qu'il voudra, c'eût été grand

dommage de loger une balle dans la tête d'une pareille amazone!...

--Que les cataractes de la Géhenne vous engloutissent, riposta

Boisenval, voilà de l'admiration bien placée!... Çà! qu'allons-nous

devenir céans?

--M'est avis, cher monsieur, que ne pouvant passer la rivière de la

même façon que ces deux gaillards, il n'y aurait aucune chance de

les joindre, tant que nous demeurerons de ce côté-ci; le plus

pressé est de gagner un pont.

--Le plus proche est Amiens! La belle avance!

--Si vous trouvez quelque chose de mieux...

--Allons, soit, tâchons de nous orienter... Qu'est-ce encore?

C'était un gémissement du soldat blessé, qui revenait de son

évanouissement. Il fallait, bon gré, mal gré, lui venir en aide,

et nous abandonnerons Boisenval et ses compagnons au milieu de

cette tâche.

[Illustration: Le père venait de mourir.]

Quant à la duchesse de Chevreuse, dont l'histoire a consacré la

fuite héroïque, elle parvint saine et sauve avec son compagnon sur

la rive opposée. Puis, grâce à l'argent dont ils étaient munis, ils

ne tardèrent pas à mettre, cette fois, une distance plus rassurante

entre eux et les rancunes de Richelieu.

XXIX

HENRIETTE ET PHILIPPE.

C'étaient donc encore deux ennemis qui glissaient entre les mains

du cardinal. Mais son but essentiel n'était-il pas atteint? Sa voie

ne se déblayait-elle pas de tous ceux qui lui portaient ombrage?

C'était un vide sinistre, peut-être, car il était marqué par autant

de sentences de prison perpétuelle, d'exil ou d'échafaud; mais

qu'importait au tyran, pour peu qu'il jouît sans compétition de

cette puissance si péniblement conquise!

Comptons bien, voyons ce qu'il restait des membres de cette cour,

que nous avons connue autour des deux reines, et qui comprenaient

leurs seuls amis sincères:

La duchesse de Chevreuse et de Jars avaient réussi à gagner

l'Angleterre et la Flandre, où ils passèrent successivement les

longues années de leur exil.

La douce et tendre Lafayette se réfugia dans un cloître, d'où elle

ne sortit plus.

Bassompierre alla rejoindre Châteauneuf à la Bastille, et si les

exigences de notre récit nous ont forcé à un léger anachronisme en

ce qui concerne ce dernier des deux Marillac, leurs malheurs, aux

uns comme aux autres, n'en sont pas moins des faits trop réels pour

l'honneur de Richelieu.

Nous ne parlons pas des exécutions plus ou moins publiques qui

abattirent la tête de tant d'autres: on sait les noms de

Puylaurens, d'Ornano, de Vendôme, égorgés entre les murs de

Vincennes, et dont l'impitoyable cardinal osait prononcer l'oraison

funèbre en ces mots:

--Voilà un air bien merveilleux que celui du bois de Vincennes, qui

fait mourir les gens de la même façon!

Nous n'insisterons donc pas davantage sur le sort des Marillac:

Michel mourut en prison, et le maréchal s'entendit condamner à

mort.

On put espérer qu'il en serait de lui comme du chevalier de Jars,

et que sa grâce arriverait au dernier moment; mais Richelieu ne

laissait pas ainsi échapper deux fois ses victimes, et puis il ne

restait plus, auprès de Louis XIII, un ange de générosité pour

réclamer en faveur du sang innocent.

Marillac monta sur l'échafaud avec le courage d'un martyr et la

fermeté d'un soldat qui va à la mitraille. Sa belle contenance

toucha jusqu'au chevalier du guet chargé de veiller à la funèbre

opération. Lorsque ce militaire vit l'exécuteur lier les mains du

héros:

--Sur ma foi, lui dit-il, j'ai très grand regret, monsieur, de vous

voir en cet état.

Mais le maréchal, le regardant avec fermeté:

--Ayez-en regret pour le roi, et non pour moi, répondit-il.

Quelques secondes après, sa tête tombait sous la hache.

Cet assassinat juridique inspira au cardinal un mot qui fait le

pendant de celui que nous citions tout à l'heure, à propos des

victimes de Vincennes. Les juges qu'il avait poussés à rendre cette

sentence odieuse étant venus lui en apprendre l'exécution, il le

reçut avec un sourire moqueur:

--Il faut avouer, leur dit-il, que Dieu donne aux juges des

lumières qu'il n'accorde pas aux autres hommes, puisque vous avez

condamné le maréchal à mort! Pour moi, je ne croyais pas que ces

actions méritassent un si rude châtiment.

Non, certes, elles ne le méritaient pas; car, après la mort de son

persécuteur, la mémoire du maréchal fut réhabilitée en forme

solennelle, par le Parlement.

Mais ce sont là des détails historiques si connus que nous nous

bornons à les indiquer, ainsi que l'exil de la reine-mère et du duc

d'Orléans, Gaston, à Bruxelles.

Cette ville devint bientôt le foyer d'une nouvelle cour, où tous

ceux qui avaient échappé au bourreau de Richelieu se réunirent

autour de Marie de Médicis.

Dévoué entre tous, Philippe de Champaigne, dont l'âme généreuse

n'oubliait aucun bienfait, se fit remarquer par son assiduité

auprès de la princesse. Il devint alors à double titre son maître

peintre; car Duchesne, qui n'avait pas imité son abnégation, et qui

tenait plus à la fortune qu'à la gloire, mourut avec tranquillité

dans l'appartement du Luxembourg qu'il devait à la reine exilée, et

que le cardinal lui avait continué pour ses services récents.

Richelieu était donc le maître, tout seul, sans rivaux. Il

dirigeait à son caprice son royal esclave, refoulant la reine Anne

d'Autriche au rang le plus humble, écartant toutes les favorites en

perspective, et choisissant même les confesseurs destinés aux

confidences royales.

Était-il heureux, enfin?--Qu'on se garde de le croire!

Un mal cruel avait pénétré son âme. Cette lassitude, dont nous

l'avons plusieurs fois montré atteint, avait repris son empire; des

humeurs noires le rongeaient. Il avait réalisé ses plus beaux

rêves, il était arrivé à tout;--à tout, hormis au bonheur!

Effrayant retour des choses humaines! Cet esprit dominateur,

altier, impitoyable, éprouvait un vide que rien ne pouvait remplir.

Ni les efforts de ses serviteurs intimes, Desroches, Desnoyers,

Lavalette, ni les cajoleries de ses poètes, ni le dévouement

éprouvé du père Joseph, ni l'affection démonstrative de ses parents

ne lui donnaient satisfaction.--Richelieu, puissant, redouté,

invincible, ne sentait pas près de lui un cœur qui l'aimât.

Longtemps, le plus éclairé de ses affidés lutta contre cette

situation, qu'il avait entrevue du premier coup d'œil. Il lui

fallut reconnaître à la fin que le temps aigrissait le mal au lieu

de l'amoindrir. Le maître retombait dans un marasme plus inquiétant

qu'aucun de ceux dont il l'eût encore tiré.

Depuis l'explication qui suivit la fuite de Philippe, le nom du

jeune peintre n'avait pas été prononcé entre eux; le franciscain

n'avait pas davantage fait allusion au secret dont il était devenu

maître, et le silence de son patron à cet égard n'était pas moins

absolu.

Mais, plusieurs fois, pénétrant chez lui à l'improviste, il l'avait

surpris, le regard attaché sur un objet qu'il serrait dans sa main

et qu'il dissimulait aussitôt.

Ce soin était de trop. Le franciscain connaissait cette relique,

que le cardinal tenait de lui, et qui indiquait d'où venait son

ennui. Ce fut donc par là qu'il résolut d'aborder la question.

--Votre Éminence, lui dit-il, paraît avoir du goût pour les

miniatures...

Richelieu bondit sur son siège et lui lança un regard qui eût mis

tout autre en fuite.

--Qu'est-ce à dire?... est-ce un sarcasme?...

--Que Votre Éminence ne se courrouce point. Ce n'est point une

ironie; c'est une simple observation.

--Où voulez-vous en venir, s'il vous plaît?

--A dire à Votre Éminence que je m'étonne, qu'ayant un faible si

particulier pour les portraits...

--Encore!...

--Elle ne songe pas à faire achever le sien propre.

--Vous n'ignorez pas que c'est impossible; nul de nos peintres

n'est digne de finir une œuvre commencée par Philippe de

Champaigne.

--Alors, il n'y a qu'un moyen, monseigneur, c'est d'inviter

Philippe de Champaigne à la venir terminer lui-même.

Un rayon illumina les longs traits amaigris de Richelieu; mais il

s'éclipsa aussitôt sous un nuage plus épais:

--Le rappeler!... Non, ce serait peine perdue!...

Le cardinal soupira profondément.

--Qui sait, monseigneur? insista son confident.

--Non, reprit-il avec un mouvement de tête découragé. Tu sais mieux

que personne comme j'étais disposé en faveur de ce jeune homme,

combien j'eusse été heureux de faire sa fortune, de me l'attacher

par quelques liens d'affection... Hélas! je suis arrivé à contenter

toutes mes ambitions, excepté celle-là!... Ce jeune homme m'a fui

comme on fuit un ennemi mortel; il s'est attaché au service de la

personne qui me hait le plus au monde; rien ne serait capable de

l'en détacher à ma faveur...

Le franciscain secoua à son tour sa tête grisonnante, mais avec ce

sourire énigmatique si connu du cardinal.

--Tu connaîtrais un moyen? demanda vivement celui-ci.

--Peut-être.

--Faut-il donc te l'avouer? A ton insu j'ai tenté, par des agents

fidèles, plusieurs démarches auprès de lui.

--Je le savais.

--Et tu ne m'as rien dit?

--J'attendais que Votre Éminence daignât m'initier à ses desseins.

Toutes ces instances d'ailleurs ont échoué.

--Avec une noblesse de caractère admirable, il a répondu aux offres

les plus brillantes: «Je suis le courtisan du malheur; je

n'abandonnerai pas dans leur mauvaise fortune ceux qui m'ont

soutenu dans leur prospérité.»

--Oui, c'est une grande nature; ce jeune homme a dans les veines un

sang qui n'est pas vulgaire.

Richelieu devint aussi rouge que la pourpre de sa robe.

--Jamais un mot là-dessus! fit-il avec vivacité, mais sans colère.

--Oui, monseigneur. Je sais un moyen de décider Philippe de

Champaigne à rentrer en France, à Paris, au Louvre. Mais si

j'emploie ce moyen, si j'opère ce miracle, j'exige le serment

solennel de Votre Éminence que jamais ce jeune homme ne connaîtra

rien du passé, et qu'il ne verra en vous qu'un protecteur, un ami

de son talent.

--Je ne souhaite, je n'ai pas droit de souhaiter plus, fit

tristement Richelieu. Va, je t'engage ma foi; sa présence, sa

reconnaissance, que je veux conquérir, me suffiront. Que faut-il

faire?

--Vous en remettre à moi seul.

--Agis à ta guise, sans contrôle.

--C'est bien, Éminence. Vous ne regretterez pas ces pleins

pouvoirs.

Sur ces mots, le confident s'éloigna afin d'arriver sans perte de

temps à l'exécution de son projet.

Il était beaucoup plus simple que Richelieu ne le supposait, mais

il reposait sur cette étude intime du cœur humain et des petits

secrets de la cour, dont le père Joseph s'appliquait sans cesse à

tenir tous les fils.

Sa conduite étrange vis-à-vis de Philippe était elle-même une des

conséquences rigoureuses de sa logique. Il avait craint que le

cardinal, attiré vers ce jeune homme par une sympathie mystérieuse,

ne voulût faire de lui son confident exclusif. Il n'avait vu en lui

qu'un rival, qui pouvait lui disputer les bonnes grâces du maître.

Car il était aussi jaloux de la faveur du cardinal que le cardinal

de celle du roi.

Il n'avait pas voulu que la tête de ce jeune homme tombât sur la

promesse de Richelieu au monarque, c'eût été par trop monstrueux.

Le retour de Philippe pouvait opérer cette résurrection; il avait

décidé que ce retour aurait lieu.

Il était rassuré d'ailleurs sur le caractère de ce jeune homme;

c'était un cœur trop droit et trop indépendant pour faire un

intrigant ou un ambitieux.

Mais quel moyen avait-il donc trouvé?

Depuis la mort de son père, Henriette Duchesne avait été adoptée

par la reine Anne d'Autriche, comme elle l'avait été naguère par

Marie de Médicis. La pauvre enfant était tombée dans une grande

mélancolie.

Ce fut à elle que le père Joseph s'adressa. Il lui parla peu de son

père mort, mais beaucoup de son amant exilé. Habile négociateur, il

fit plus, il mit à profit l'intérêt de la jeune reine pour la jolie

orpheline; il manœuvra si bien, en un mot, qu'un jour un billet

parti du Louvre arriva à Bruxelles, à l'adresse de Philippe de

Champaigne:

«Ami, lui disait Henriette, vous savez de quel surcroît de douleur

le sort m'a frappée. Mon père n'est plus. Sa mort m'a rendue libre,

et ses dernières paroles m'ont enjoint de réparer les torts qu'il

aurait pu commettre. Il en eut de grands envers vous.

«Ami, me voici seule comme vous, sur la terre. Ne vous reverrai-je

plus?...»

Un tel doute était un ordre. Au reçu de ce message, Philippe,

autorisé par sa bienfaitrice, dont il voulut encore prendre l'aveu,

quitta Bruxelles, et revint à Paris sans perdre une heure en route.

Son empressement trouva sa récompense.

A son arrivée à Paris, il fut reçu par un secrétaire de Richelieu,

qui l'amena sur-le-champ au Louvre, où il était attendu avec

impatience.

--Vous voilà donc, monsieur l'enfant prodigue? s'écria le cardinal,

qui voulut l'embrasser, quoiqu'il se défendît d'un tel honneur.

Et comme il demeurait confus, fort empêché de répondre à cet

accueil chaleureux:

--Vous ne nous échapperez plus, reprit son nouveau protecteur, car

nous savons comment vous retenir... Voici quelqu'un qui nous y

aidera.

En même temps, il souleva une draperie et attira Henriette, tout

émue, dont il prit la main pour la mettre dans celle de l'artiste.

--O monseigneur! s'écrièrent-ils d'une seule voix en tombant à ses

pieds.

Mais il les força de se relever et les pressa tous les deux entre

ses bras; puis, s'adressant au père Joseph:

--Enfin! dit-il, je ne mourrai pas sans avoir connu le bonheur!

Ce fut lui qui présida au mariage, que l'on considéra, eu égard aux

anciens rapports de Duchesne et de Philippe de Champaigne, comme

une réconciliation posthume, et ce fut lui aussi qui fournit la dot

de l'épousée.

CONCLUSION.

Quelle était donc la femme dont le médaillon dérobé au jeune

peintre rappelait les traits?

Nous sommes forcé d'un convenir, aucun indice ne nous est arrivé

sur ce point. Mais Richelieu avait été jeune, très jeune, disent

ses biographes; il avait eu de nombreuses amours;--comme tout le

monde, peut-être, il avait conservé de ses fougueuses aventures une

première impression, plus pure et plus durable que les autres.

Ce qui demeure constant, c'est qu'il favorisa l'union de Philippe

de Champaigne et de la fille de maître Duchesne. C'est aussi qu'il

devint, pour cet artiste, le plus ardent des protecteurs.

Il lui donna au Luxembourg le logement et les gages dont maître

Duchesne avait joui; non seulement il lui fit achever son portrait,

mais il exigea que ses châteaux de Bois-le-Comte et de Richelieu

fussent entièrement décorés de sa main. Il voulut encore lui

départir la meilleure portion dans les peintures du Palais-Royal.

Il lui fit attribuer, par le roi, la décoration de la grande

galerie du Louvre; mais, surchargé par tant de travaux, Philippe,

toujours modeste au sein de ses plus grands succès, se laissa

volontiers supplanter dans cette dernière tâche par Simon Vouet.

Sa fortune, dès lors, ne connut pas plus de limites que sa gloire.

Quant au personnage mystique de frère Jean, il avait définitivement

pris son vol vers l'Allemagne, où il commença à exercer, sur une

grande échelle, son rôle de novateur.

Il entraîna par son éloquence l'une des femmes les plus célèbres de

cette époque, mademoiselle de Schurmann, avec laquelle Richelieu

entretint une correspondance fameuse. A son tour, mademoiselle

Schurmann, disciple ardente des nouvelles idées, y rallia la

princesse palatine Élisabeth, qui devint pour les sectateurs du

prophète une protection précieuse. Enfin, ces doctrines ont laissé

de telles traces, qu'aujourd'hui encore on en retrouve les

partisans dans le duché de Clèves, sous le nom de Labadistes. Ses

livres nombreux et bizarres sont d'ailleurs dans les principales

bibliothèques, où les curieux peuvent les consulter.

L'histoire du père Joseph n'est pas moins connue.

En dépit de ses efforts pour conserver intacte la faveur du maître,

il finit par laisser percer des idées ambitieuses, qui éveillèrent

la méfiance de celui-ci.

Le cardinal en vint à éprouver des velléités de jalousie à l'idée

que son confident, plus jeune et plus robuste que lui, avait

l'espoir de lui succéder. Leur intérêt les rendait solidaires, et

lorsqu'ils en furent arrivés à se détester, il leur fallut encore

vivre en société, en rapports constants.

Le châtiment de ces deux hommes commença, et comme ils avaient

commis leurs attentats l'un avec l'autre, l'un par l'autre, ils

devinrent l'un l'autre leurs propres persécuteurs.

Cependant, Richelieu, fidèle jusqu'au bout à sa diplomatie

tortueuse, accablait en apparence son ancien favori de toutes les

grâces imaginables. La seule ambition que le capucin lui eût

clairement manifestée était d'obtenir le chapeau de cardinal.

Richelieu ouvrit à cet effet des négociations avec le Saint-Siège.

Mais ces démonstrations extérieures n'abusaient pas un esprit aussi

retors; le père Joseph sentait très bien sa disgrâce, et il en

conçut un tel chagrin que la maladie le prit.

Richelieu hâta alors davantage ses démarches auprès du pape; deux

ambassadeurs furent envoyés à Rome, et le chapeau tant sollicité

arriva. Mais celui auquel il était destiné n'eut pas la joie de le

porter. Lorsque Richelieu se présenta pour le lui remettre, le père

Joseph venait de mourir; l'objet de sa brûlante convoitise ne

servit qu'à orner son cercueil. On ne manqua pas de voir, dans

cette circonstance, un châtiment de la Providence, qui avait voulu

punir enfin l'auteur de tant d'odieux attentats contre le ciel et

contre les hommes.

FIN.

Les Mystères du Louvre · 第 41 / 41 段