XXIX

En elle-même, la vente des chansons n’était pas mauvaise. Moins bonne

pourtant que s’il avait pu faire quelques créations sensationnelles,

comme autrefois. Mais les lauriers étaient coupés. On n’allait plus au

bois du triomphe.

Quelques cachets de ci, de là, chez des gens du monde qui payaient

bien, mais n’apportaient aucun appoint à la réputation du

chansonnier-chanteur. Des soirées aussi à Montmartre, dans des boîtes

subalternes qui suaient l’ennui et la faillite. C’était tout. C’était

peu.

Blanche Mésange réconfortait Fernand de son mieux.

La comptabilité, chose neuve pour l’ancien tailleur socialiste, le

prenait tout entier. Maintenant le «chanteur florentin» bedonnait

légèrement, s’embourgeoisait. Son unique rêve était de «faire face à ses

affaires».

Si ses anciens copains de la Maison du Peuple l’avaient entendu, ils en

auraient hurlé!

Sans avoir publié de ces très grands succès, qui font riche un éditeur

en une année, il constatait, non sans orgueil, que l’avoir et le doit

s’équilibraient à peu de chose près. Pourtant, trois mille francs

manquaient en caisse pour que sa balance fût tout à fait exacte, mais ce

vide allait être comblé par l’appoint des sommes que la Société _La

Croûte de pain_, protégeant les intérêts des auteurs, éditeurs et

compositeurs de musique, devait lui payer, au commencement du trimestre.

Il avait édité quarante chansons. Il supputait que cela devait lui

donner, au bas mot, cinq mille francs de droits pour sa part d’éditeur.

Une fois de plus le pot au lait des illusions se brisa sur la route.

La veille d’une lourde échéance, on lui notifia de la puissante Société

que sa prétention n’avait plus aucune raison d’être. Un statut adjonctif

décidait en effet qu’aucun éditeur nouveau ne serait plus admis à

émarger, s’il ne justifiait de la publication de cinquante «œuvres»

musicales (paroles, musique, chant et piano).

Ce fut le coup sourd. Fernand songea au suicide. Qu’allait-il devenir?

Il se considérait comme déshonoré du fait que des traites, acceptées par

lui, allaient rester impayées!...

Ça, au moins, c’était drolatique, venant d’un ex-socialo qui, dix ans

auparavant, considérait presque accomplir un acte admirable en

«estampant» ses fournisseurs, de pauvres diables de petits commerçants,

restaurateurs, hôteliers, cordonniers, tous ceux-là, pitoyables et

dèchards, qu’un paiement tardif pouvait mettre sur la paille autrement

qu’au figuré.

La ruine était irrémédiable. Quelqu’un lui suggéra l’idée de liquider

son fonds d’édition.

--A qui?

--A Drulom, parbleu!

--Jamais à cette fripouille.

--Une fripouille qui a toujours de l’argent libre et qui, seul, peut te

tirer d’embarras.

L’argument était sérieux. Mésange, elle, prétendait qu’il fallait,

stoïquement, attendre la liquidation judiciaire. Ils n’avaient volé

personne, tous les auteurs avaient été payés intégralement. Quelques

fournisseurs devraient patienter: ils le pouvaient, étant riches. Les

sommes dues n’étaient en somme que du profit qui se faisait attendre,

voilà tout.

Fernand s’emporta. Déposer son bilan. Cette idée le rendait enragé!

Jamais! Il aimait mieux, cent fois, bazarder tout le fourbi. D’ailleurs

la preuve était faite. Il n’était pas commerçant pour un sou. Il se

laissait gruger par tout le monde. Mieux valait renoncer et remonter sur

les planches.

Au fond il avait la nostalgie du tremplin. Il ne se rendait pas compte

que sa jolie voix d’antan avait été rejoindre les neiges anciennes.

Ces deux considérations le décidèrent: sauver son honneur commercial et

reparaître en public.

--Double sottise, lui dit amicalement Lourbillon, appelé en

consultation, plaque si tu veux, mais garde-toi une poire pour la soif:

tu as charge d’âmes. Tu es marié; de plus, tu es père. Tes créanciers,

en admettant qu’ils n’acceptent pas de te donner du temps, ce qui n’est

pas du tout probable, ne peuvent t’exécuter comme cela tout de suite; tu

obtiendras ton concordat; tes livres font la preuve de ta bonne foi; tu

n’as pas fait la fête avec leur argent, n’est-ce pas? Tu pourras

continuer, tu complèteras tes cinquante chansons et, cette fois, les

citoyens de _La Croûte de pain_ ne pourront plus te refuser comme

sociétaire.

--Oui, mon vieux, tu parles comme un livre doré sur tranche, seulement

au moment de mon admission possible, les premières chansons qui

constituent mon fond, auront cessé de plaire, elles ne rapporteront plus

un rond de droits, et ça sera un joli cadeau à faire à un enfant que le

montant des sommes réparties!

--Qu’est-ce que tu me racontes là? s’exclama le naïf Lourbillon, mais

l’argent encaissé par la société t’appartient! on t’en doit compte!

--Tu crois? Pauvre! _La Croûte de pain_ ne doit et ne donne de raisons à

personne.

--Je comprends très bien que, ne t’ayant pas encore admis parmi eux, ils

se refusent à toucher pour toi ta part, mais ayant perçu, qu’ils

conservent le tout, voilà qui est raide, par exemple!...

--Oui, mais... qu’est-ce que tu veux y faire?

--Moi, rien, bien sûr. Pourtant il me semble que si tous les intéressés

s’avisaient de protester, ils auraient tout de même gain de cause.

--Cela est certain. Seulement les auteurs débutants, les éditeurs peu

fortunés se détestent entre eux, se jalousent à s’assassiner, ce qui

fait que l’ingénieux Louchard, l’agent général, en prend à son aise et

ne paye que contraint.

--Et l’on tolère cela en haut lieu?

--En haut lieu, comme tu dis, on s’en contre-fiche.

--Pourtant il s’agit de millions, dérobés à des pauvres diables; ça

vaudrait la peine!

Il y avait beaucoup d’exagération et un peu de vérité dans la diatribe

de l’éditeur mécontent.

Fernand prit la résolution d’aller rendre visite à Drulom, bien que le

personnage lui inspirât plutôt de la répugnance.

Drulom, agent lyrique et éditeur de musique, habitait rue

Paradis-Poissonnière un appartement spacieux, au deuxième étage d’une

maison d’apparence cossue. L’immeuble était habité bourgeoisement, sauf

les boutiques louées à un fabricant de porcelaine et un commissionnaire

en marchandises. Le propriétaire n’aimait pas le va et vient commercial;

il ne tolérait au-dessus que l’exploitation Drulom. Pourquoi? Simplement

parce que Drulom était, comme par hasard, l’heureux possesseur de ces

six étages à gros rapport.

Drulom, ex-comique de café chantant, n’était pas un personnage

ordinaire. Ancien élève de l’École des Mines, chassé un jour pour avoir

dérobé à ses camarades de menus objets: livres, bijoux, il était allé

échouer dans un beuglant de faubourg. Il sut se débrouiller tout de

suite. Ses appointements étaient plus que modestes, il les allongea en

prêtant sur gage à ses confrères mâles et femelles.

Le taux était usuraire, on s’en doute. Il amassa à ce genre d’opérations

un assez joli pécule. Loin de le dilapider, il décida de le faire

fructifier. Ses succès comme chanteur étaient minces; il en sécrétait du

fiel et de la bile, car il était vaniteux, bien qu’il affectât la

simplicité.

Un jour, il lâcha son music-hall pour s’établir à la fois agent lyrique

et éditeur.--Son principal fournisseur fut lui-même.--Comme ça, il n’eut

pas, au début, de raison de se plaindre de la qualité de la marchandise.

Ses chansons en valaient bien d’autres. Néanmoins il ne visa pas au

succès. A quoi bon? les couplets qui lèvent le rideau touchent les mêmes

droits que le gros succès.

Il fit engager, pour des prix doux, des figurantes de revues, des

petites femmes qui chantaient comme des portes mal graissées, mais qui

possédaient des ressources par ailleurs. Un contrat sous seing-privé

obligeait ses clientes à ne chanter que ses œuvres. A ce trafic il gagna

beaucoup d’argent. Inutile de dire qu’il se réservait la plus grosse

part sur les engagements.--Jusque-là, rien que de licite ou à peu près.

Ça le devint moins du jour où, pour donner plus d’extension à son petit

commerce, il fit passer des notes dans des journaux spéciaux, où il

demandait des jeunes filles ayant un peu de voix et se destinant à la

carrière lyrique. Elles accoururent en foule, les mignonnes cigales

parisiennes et provinciales. En quinze jours, l’habile homme vous

confectionnait une gambilleuse, une diseuse, une romancière à l’usage

des villes de garnison. Quelques-unes de ces artistes improvisées

n’avaient pas toujours atteint leur quinzième année. Ça, c’était du

nanan. Drulom s’en pourléchait les babines.

Il avait des exigences de pacha, et les fillettes des complaisances

d’odalisques. Il fallait vivre! La nécessité n’était pas toujours le

moteur de ces vocations. La vanité, le désir de s’exhiber sur les

planches, l’espoir de faire sa pelote dans le pelotage, lui amenaient un

solide contingent de filles pubères, ou presque.

Drulom avait une face immonde de prêtre défroqué. Rien que sur sa mine

on aurait dû l’incarcérer. Le vice transsudait par tous les pores de son

sinistre individu. Lèvres minces et décolorées, front bas et fuyant vers

un crâne déprimé, tout concordait à le rendre hideux. Pourtant, c’était

l’homme le plus aimé de Paris. Pouah! des virginités vraies s’offraient

à ce monstre pour un engagement dans un bouiboui de chef-lieu

d’arrondissement où, neuf fois sur dix, la scène n’était que

l’antichambre de la prochaine maison close!

L’ingénieur manqué pratiquait sans vergogne la traite des blanches. Tout

le monde le savait, nul ne s’en inquiétait. La Préfecture de police

fermait les yeux. Certains affirmaient que Drulom n’était pas uniquement

agent lyrique et qu’il rendait des services à la maison du coin du quai.

En arrivant rue Paradis, Fernand fut reçu par une vieille dame à mine de

«douairière qui a eu des malheurs». Bonnet de dentelles à rubans,

anglaises tirebouchonnantes.

--Vous désirez, monsieur? questionna l’introductrice aux façons

respectables.

--Entretenir M. Drulom d’une opération qui peut l’intéresser.

--M. Drulom, monsieur, est très occupé; je pourrais peut-être le

suppléer?

--C’est pour la vente d’un fonds d’édition, du mien, balbutia Fernand,

intimidé par les grands airs de la garde-vestibule du visqueux Drulom.

--Comment vous nommez-vous?

--Fernand, le chanteur.

--Oh! parfaitement, monsieur. Je vous connais, de réputation du moins,

fit-elle en baissant pudiquement les yeux pour bien marquer qu’elle

n’allait pas au concert. Je vais avertir M. Drulom, il sera très heureux

de vous recevoir.

Sortie de la vieille. Quelques minutes après, réapparition de sa figure

respectable et prière au visiteur de l’accompagner.

Fernand fut introduit dans un cabinet de travail d’une très belle tenue

qui jurait avec la profession proxénétique du maître de céans: large

bureau Louis XVI aux bronzes sobres finement ciselés; sièges solides et

hospitaliers; bibliothèque garnie de livres modernes, choisis avec

discernement. Sur la cheminée une pendule monumentale, de style

scrupuleusement approprié.

Drulom était certainement une canaille, mais sûrement aussi son

intellectualité était supérieure à celle des faiseurs de sa profession.

Cet ingénieur manqué était ingénieux: il n’ignorait pas que le cadre en

impose aux simples. C’est dans ce bureau-salon qu’il décidait les

jouvencelles à entrer dans la carrière lyrique et, par surcroît, quand

il était d’humeur galante, dans sa chambre à coucher.

Il se rua vers le visiteur, la main tendue largement; une main aux

doigts spatulés de chourineur.

--Comment, vous! Ah! je suis heureux. Madame m’a dit en deux mots ce qui

vous amenait. Je ne demande pas mieux que de vous être agréable. Dame!

entre confrères!

Fernand eût un sursaut de dégoût. Ça, un confrère! ah! non! par exemple!

Enfin, il fallait avaler la couleuvre.

--Je suis décidé, ne trichons pas, obligé de céder mon fonds d’édition.

Êtes-vous disposé à racheter?

--Pourquoi pas? Vous avez quelques machinettes qui ne sont pas

mauvaises, puisqu’elles sont de vous, ajouta-t-il avec un sourire plein

de sous-entendus. Si vous n’avez pas d’exigences outrées, nous nous

entendrons, aisément. Combien avez-vous de chansons éditées?

--Quarante?

--Parues depuis combien?

--Trois mois.

--Et vous lâchez au moment de la répartition?

--On refuse mon admission à la société.

--Ah! oui, c’est vrai. Le statut obstructif qui exige cinquante

chansons. Pourquoi ne pas publier les dix dernières? Vous seriez en

règle.

--Je n’ai plus d’argent, avoua, non sans dignité, Fernand.--Ensuite en

aurais-je--il avait pressenti le: on en trouve--je suis las, j’ai

conscience de ne pas être taillé pour ce métier; je désire céder.

--Combien?

--Dix mille francs.

--Eh bien! mon petit, pour un garçon qui avoue de ne pas être organisé

pour le commerce, vous ne vous embêtez pas.

--C’est ce que ça m’a coûté à publier.

--Mauvaise raison. Je vais vous donner cinq mille francs; et encore,

parce que c’est vous!

Drulom fit le geste auguste du financier qui ouvre le tiroir de sa

caisse pléthorique.

--Vous m’étranglez.

--Je vous comble. Nous signons demain. Mais en attendant, comme je

connais la vie, que, parfois, vingt-quatre heures peuvent être

désastreuses, voici votre argent; donnez-m’en décharge. Et, vous savez,

je n’exige pas que vous m’ayez de la reconnaissance. Vous pourrez dire

que je suis une immonde crapule à tout le monde, en sortant d’ici: voilà

qui ne me gêne pas dans les entournures.

Fernand signa d’un paraphe nerveux, sans un mot de protestation. Il

avait hâte d’en finir. Déjà l’argent en poche, il se retirait, après un

salut court, quand Drulom l’arrêta:

--Et maintenant, qu’allez-vous faire?

--Mon métier, chanter.

--Où?

--Je trouverai.

--Hum! Ça sera dur. Voulez-vous faire un tour en province? Cela vous

reposera. Et voyez comme aujourd’hui je suis de bonne composition, je

vous engage pour trois mois; j’engage également votre femme, la petite

Mésange.

--Les conditions?

--Huit cents francs par mois globalement, pour ménager les

susceptibilités de chacune des parties.

Tout cela jovial, gai, qui aurait été d’un brave homme, sans le facies

du criminel qui blague ses victimes.

Fernand ne discuta pas, il considérait cette offre comme une aubaine. Il

partit réconforté!

Drulom valait décidément mieux que sa réputation.

L’auteur-compositeur-éditeur-usurier se malaxait les paumes en signe de

joie. Il venait de faire une fructueuse affaire et de se donner les

apparences d’un bienfaiteur. Cela lui arrivait souvent. Oh! ça n’était

pas un paresseux, celui-là.

La Vedette · 第 35 / 52 题