XXVIII

Très digne dans l’adversité immédiate, Fernand avait fait bonne mine en

public. Dans l’intimité, il redevint homme ordinaire, et fut lâche et

récriminateur. Il pleura comme un enfant à qui on a chipé des billes. Le

pauvre pantin avait la ficelle coupée. Il eut la mine d’un ministre qui

a glissé sur la fatale et inéluctable pelure d’orange.

Il émit cette phrase maladroite et foncièrement injuste:

--Ah! si j’avais été seul!

Seul! Pauvre petit! La déchéance eut été plus rapide, plus irrémédiable.

Il était de ceux-là qui ont l’air d’avoir du caractère parce qu’ils

crient très fort, sont autoritaires et brutaux; au fond ce sont des

faibles, qui se brisent au moindre obstacle, aussi fatalement que des

pipes au tir de la foire.

Par contre, sa femme se montra armée pour la lutte. Elle n’eût pas une

seconde de défaillance. Blanche Mésange s’avéra la femme romaine, forte

devant l’adversité, ou, plutôt, ce qui est mieux, elle fut la parisienne

vaillante et aimante qui sait défendre farouchement son bonheur.

Son bonheur, ô dérision! Il se constituait de ce rossignol sans voix,

qu’était son mari, et de son enfant chétif et fragile, joli et décoloré,

semblable à une plante automnale que l’initiale gelée guette.

Sa force d’épouse et de maman étayait l’édifice branlant de ces deux

faiblesses. Rien ne la rebutait: démarches pour reconquérir un emploi à

Fernand, auditions où on la rabrouait avec férocité, se vengeant sur la

pauvre, des triomphes de l’autre. Son courage s’émoussait à des armures

de rosserie, à des murs d’hostilité.

Mésange connut le chemin du Mont-de-Piété où, un à un, ses bijoux furent

engagés--plus facilement que le chanteur désorbité.

Lui, pendant ce temps, pérorait à la _Chartreuse_, faisait la roue au

milieu d’un état-major de marmiteux, qui écoutaient ses jérémiades, à

cause uniquement des apéritifs, soldés sur le maigre argent récolté au

jour le jour, par la compagne stoïque et agissante.

Cela ne pouvait durer. Le linge intime avait pris la même route que la

quincaillerie dorée. Encore quelques jours et c’était la famine à la

porte.

Une veine arriva, comme un éclair dans la nuit.

La nécessité de prendre un loyer infiniment moins fort que celui qu’ils

avaient au temps de la direction, amena le ménage dans un modeste

appartement de cinq cents francs, rue du Château-d’Eau. C’était laid,

c’était sombre, mais ça ne coûtait pas cher; et là était l’important

dans l’instant.

Dans l’immeuble même, était installée une minuscule librairie, tenue par

une grosse femme qui portait, en étendard, le nom euphonique de

Rouchoux: Eudoxie la baptisait en surplus.

La tenancière de la papeterie était une excellente commère, ayant le

cœur sur la main, comme on dit dans le peuple, et qui, en outre, tenait

toujours la main large ouverte. Madame Rouchoux était toute ronde. Tête

ronde, yeux ronds, corsage en bols de restaurant à bon marché, reposant

sur une taille en futaille qui, elle-même, s’appuyait solidement sur la

mappemonde d’une croupe hottentote. Ronde en affaires, également. Et ses

affaires commerciales étaient multiples. Elle vendait du papier encré,

sous forme de journaux, et du papier vierge pour les épistoles des

petites gens du quartier. De plus, elle louait des livres, vendait des

chansons, et, depuis quelques mois seulement, en «éditait».

Paris, seul, réserve de ces surprises. Madame Rouchoux, veuve d’un

boucher, n’avait rien trouvé de mieux, étant brouillée mortellement avec

la lexicologie et la syntaxe la plus élémentaire, que de s’avatarier

dans une profession qui, a priori, semble comporter une certaine somme

de connaissances littéraires.

Eudoxie Rouchoux était une grande liseuse devant l’Éternel--le Très-Haut

doit être imprimeur.--Elle lisait tout: philosophes chloroformiques,

historiens inimaginatifs, romanciers psychologues et Bourgetiques,

feuilletonistes de rez-de-chaussées, initiateurs aux crimes compliqués,

madame Rouchoux épelait également toutes les feuilles publiques.

C’était, sans conteste, la femme de France ayant le plus lu de bouquins

et les ayant le moins compris. Alinéas géniaux, sottises imprimées, tout

cela glissait sur elle comme pluie sur waterproof.

Pourtant ses lectures ne meublaient pas suffisamment sa vie: Madame

Rouchoux s’intéressait, infiniment plus que le ministre de

l’Agriculture, au sport hippique.

On ne vend pas impunément le _Jockey_ et le _Paris-Sport_ sans être, un

vilain jour, touché par la grâce. Un gros rapport du pari-mutuel et les

yeux se dessillent. Avoir raté pareille aubaine, c’est trop sot, on sera

plus malin à l’avenir.

La très respectable madame veuve Rouchoux jouait aux courses.

Elle y perdait avec une assez grande régularité, d’ailleurs, ce qui ne

la stupéfiait pas. Nous avons affirmé, au surplus, que la dame Rouchoux

était éditeur de musique. Elle l’était. Quel bénéfice aurions-nous à

mentir? Et puis ça n’est pas dans notre caractère.

Donc, elle éditait.

Quoi?

Elle n’en savait trop rien. Un jour, un homme, jeune encore et musicien

par surcroît, était entré en coup de vent dans son humble boutique et

lui avait tenu ce langage:

--Madame, je viens de composer un chef-d’œuvre, un vrai.

--Ah!

Ce fut tout.

--Vous doutez, Madame Rouchoux?

--Moi? s’exclama la libraire qui savait, pour l’avoir

lu--nécessairement,--qu’il ne faut pas contrarier les monomanes.

--Vous doutez parce que vous ne connaissez pas mon œuvre. Vous allez

l’entendre. Et il l’entraîna dans l’arrière-boutique, où un piano droit

montrait ses dents agressives. L’instrument suppliciaire servait à

Mademoiselle Rouchoux, fille de sa mère, que le Conservatoire de musique

guignait, d’ores et déjà.

--Écoutez!

La matrone s’injecta la trompe d’eustache d’une marche entraînante et

bien française, puisqu’elle était un peu fraîche de réminiscences de

Wagner et de Verdi. «C’est que c’est que ça y était!» Elle avait le sens

critique du populo. Quand le musicien eut broyé sous ses doigts

puissants et mal lavés, une douzaine d’octaves, Madame Rouchoux savait

l’air et le chantait.

--Ah! il n’y a pas à dire, c’est enlevant et ça aura un fier succès!

eut-elle la candeur de dire, naïvement enthousiasmée.

--Cette chanson, je vous la vends.

--Ah! bah! à quel titre achèterais-je? Je ne suis pas éditeur, éditrice,

éditeuse... je ne sais pas comment on dit, bégaya l’infortunée libraire.

--Ça n’a pas d’importance. Si vous étiez éditeur, je n’aurais jamais

songé à venir vous trouver. Vous m’auriez volé sans vergogne. Vous

m’auriez offert généreusement deux louis pour les paroles et la musique

d’une chanson qui rapportera ses petits dix mille francs. Je veux, il me

faut absolument deux billets de cent, l’huissier est à mon huis;

sauvez-moi en vous enrichissant, bonne et exquise, madame Rouchoux!

Cet argument décida la brave femme. Elle allongea la somme, bien décidée

à ne considérer ce débours uniquement que comme une avance, un prêt. Le

samedi qui suivit, Paulus chanta _Le Trombone sentimental_. La salle

trépigna d’enthousiasme. Le lendemain un millier de gens fredonnaient

l’air approximatif de la chanson. Les commissionnaires demandèrent à

Madame Rouchoux des exemplaires du succès; elle se décida à publier la

machine. Elle gagna la forte somme. A partir de ce moment, ce fut une

ruée, chez elle, d’auteurs inconnus et illustres, qui lui liquidèrent

des soldes, les raclures des tiroirs. Elle mangea rapidement le bénéfice

de sa première opération. Cela, en somme, lui indifférait. L’ennui, pour

elle, consistait à ce que, prise dans le tourbillon éditorial, elle

n’avait plus le temps de lire. Et puis, tous ces bougres qu’elle

devinait madrés, estampeurs, lui répugnaient. Toute la gent chantonneuse

lui tira une ou plusieurs plumes. Cela devenait douloureux à la fin.

Pourtant elle ne lâchait pas pied encore, ayant conscience de rendre

service, de loin en loin, à un bon diable, dèchard et talentueux. Parmi

ceux qu’elle considérait comme tels, était un nommé Stéphane Griboul. Il

possédait un talent très réel; malheureusement, ce talent ne fleurissait

qu’arrosé d’alcool. Un jour, pressé d’argent, il bâcla sur le marbre

d’un caboulot six chansons quelconques. Un copain, musicien

d’importance, griffonna des notes là-dessous et le tout fut porté chez

la douce madame Rouchoux. Celle-ci résista et, comme toujours, se laissa

attendrir. Le musicien surtout lui en imposait. Il tenait le grand orgue

dans une église aristocratique de Paris, ma chère! L’affaire fut conclue

et la bonne femme fut soulagée d’une assez jolie somme. Le soir, quand

sa fille rentra au logis, l’espoir du Conservatoire fut mise en demeure

de déchiffrer la musique acquise dans la journée. Horreur! Six fois de

suite elle moulut la Marseillaise! Jamais on ne s’était offert la tête

de l’innocente madame Rouchoux dans de pareilles proportions. Et c’était

un homme d’église qui avait fait cela. Donc la libraire devint

voltairienne et anticléricale à épouvanter un rédacteur de la

_Lanterne_.

Elle n’eut plus qu’un désir: se débarrasser de son fonds d’édition. Les

coquins l’avaient écœurée.

Blanche Mésange, qui ne pouvait plus acheter de livres neufs, en louait

chez la mère Rouchoux à deux sous le volume. Les deux femmes avaient

bavardé, s’étaient raconté leurs mutuels ennuis et aussi leurs

espérances. La marchande de papier connaissait Fernand pour l’avoir

entendu chanter en ses jours de triomphe au _Colorado_; Mésange lui

plaisait pour sa distinction et son courage à la lutte pour la vie. Une

idée assez ingénieuse germa dans son cerveau à la suite de l’acquisition

de la sextuple Marseillaise. On la bernait parce qu’elle était une

pauvre femme illettrée, sans défense devant les fausses larmes et la

faconde des astucieux auteurs; monsieur Fernand était un homme, lui, il

savait écrire et composer. Ça n’est pas à lui qu’on enfilerait l’hymne

national pour de l’inédit. Et puis, surtout, c’était un moyen d’obliger

ses nouveaux amis, avec discrétion, sans les froisser. Oh! cœur d’or!

jamais las d’obliger autrui, tu ne méritais pas le coup de la goualante

de Rouget de l’Isle!

Avec une timidité charmante, un matin que Fernand prenait sur une pile

son journal préféré, madame Rouchoux l’interpella. Questions sur

l’avenir:

--On m’a promis quelque chose de très sérieux pour bientôt, mentit-il

avec un peu de rouge au front.

La libraire ne fut pas dupe du mensonge. Elle savait par l’intermédiaire

de Blanche Mésange que la misère encreuse avait succédé à la gêne.

--Voyons, monsieur Fernand, ne trichez pas avec moi, je connais votre

situation, j’adore votre bébé et je veux essayer de vous être agréable.

Et, nettement, avec une jolie carrure, elle lui offrit de prendre sa

succession en tant qu’éditeur.

--On me roule tous les jours que Dieu fait. Je ne sais pas résister à

ces monstres d’auteurs, ils me mettront sur la paille. Vous, vous saurez

tirer parti des quelques rares bonnes choses que j’ai en magasin, Oh! il

n’y en a pas lourd! Avec vos connaissances techniques, vous éditerez

d’autres histoires que vous saurez choisir avec discernement. Ça vous

tirera peut-être d’un mauvais pas; moi, ça m’obligera.

Évidemment, l’idée séduisait Fernand. Il était tout ému de l’aubaine et,

surtout de la façon charmante dont on la lui offrait.

--Et de l’argent?

--Nul besoin: je ne vends pas, je donne. Si vous réussissez, vous me

dédommagerez.

--Soit pour ce qui est édité, mais pour les nouvelles œuvres à acheter

et à publier?

--Mais j’y ai songé, parbleu! Comme j’étais trompée outrageusement, j’ai

eu de la chance ces jours derniers aux courses. J’ai réalisé un assez

gros magot sur un paroli qui devait craquer. Cet argent, je le

reperdrai, c’est sûr. Vous m’obligerez en vous en servant et en le

faisant fructifier.

Cela était dit si gentiment que Fernand ne résista pas à la tentation

d’embrasser comme du bon pain la maman Rouchoux. Il pleurait comme une

éponge.

--Ah! vrai, vous êtes une brave femme! mais si je ne réussissais pas?

tout est possible.

--Nous nous consolerons en pensant que j’aurais perdu le double à

acheter quelques centaines de «Chant du Départ» et autres

«Marseillaises». Ah! les monstres, ils vous dégoûteraient du

patriotisme! C’est entendu, n’est-ce pas?

--Je ne suis pas Hippocrate, madame Rouchoux.

Huit jours après, Fernand était éditeur.

La Vedette · 第 34 / 52 题