XXVI

La seconde saison allait ouvrir.

Or, un matin qu’il arrivait à son bureau, on lui remit une carte:

--«Madame Bonarien, Bruxelles,» disait le bristol.

Madame Bonarien! Serait-ce la femme ou la mère de Bonarien, le

journaliste le plus craint de Belgique et que connaissaient tous les

acteurs retour de là-bas?

Et Fernand, en bon cabot directeur qu’il était, la reçut avec force

salutations, en raison des considérations dues... à son fils, car

c’était sa mère.

L’aspect de cette femme était sympathique: l’œil était aimable, très

fin; la bouche avait conservé, malgré l’âge, une dentition

irréprochable, et toute la personne de cette petite vieille exhalait un

parfum de propreté, de netteté méticuleuse qui séduisait très fort.

--Monsieur, vous pouvez me rendre un grand service, et comme je vous

sais «aussi intelligent que bon...» vous allez me comprendre.

--Parlez, madame...

Et elle commença:

--J’ai 76 ans,--oui, je sais ne pas les paraître, mais je les ai tout de

même.

»J’ai travaillé jusqu’à soixante-dix ans, sans m’arrêter, sans repos,

pour subvenir aux besoins de mon fils et aux miens... J’ai perdu mon

mari voilà cinquante ans, j’ai eu tous les malheurs... à vingt-trois

ans, j’étais veuve, avec un enfant sur les bras. J’étais riche, je me

suis ruinée... Bref, mon existence n’a été qu’une longue lutte pour deux

vies: la mienne et celle de mon fils. J’ai passé des nuits à travailler

pour payer son collège, ses études et il n’a pas même pu être reçu

bachelier... Je l’ai poussé dans toutes les affaires, il a essayé de

tout sans succès!

»Il a essayé du théâtre, personne n’a voulu lui recevoir même un acte!

Il a écrit des milliers et des milliers de pages, essayé des chroniques,

des romans, et aucun éditeur n’a trouvé son style assez bon pour se

décider à le publier... Il a essayé d’apprendre la musique, il a dû y

renoncer, il ne pouvait pas, il ne comprenait pas... Des amis de notre

famille l’ont recommandé à de gros négociants qui le prenaient par

amitié pour moi, et régulièrement, deux mois après, mon fils me

revenait, remercié, renvoyé par ses patrons qui n’en pouvaient rien

faire, son intelligence étant fermée à tout... Et, pendant ce temps-là,

je travaillais toujours...

»Enfin, un beau jour, il eut l’idée,--à cinquante-deux ans!--de faire du

journalisme. J’étais si découragée, si vieille, si fatiguée, que je ne

m’intéressais plus à ses efforts qui, pour moi, étaient d’éternelles

faillites... Bref, un soir, il sort ravi d’une représentation théâtrale

de Liège. Un chef d’orchestre de Munich était venu conduire un opéra de

Wagner, et la salle, électrisée, l’avait acclamé avec tout son

orchestre. Mon fils, sous l’impression toute chaude de cette belle

manifestation, écrivit six pages d’enthousiasme lyrique, et porta le

tout dans le plus grand journal de la ville, certain qu’on allait lui

prendre son article, pour lequel il ne demandait rien que le plaisir de

le voir imprimé... Cette fois, le directeur du journal en question le

fit venir et lui tint le langage que voici:

--Mon cher monsieur, vous m’avez apporté six pages de copie, qui sont

d’un style à la portée de tout le monde... Mon Dieu! oui... C’est trop

facile de s’enthousiasmer, de trouver du talent aux gens qui en ont...

et de le dire et de le répéter... Cela porte d’une façon régulière,

simple, sur le public, mais cela ne le bouleverse pas. Ça ne fait pas

monter le tirage, et ne donne aucune personnalité au journal ni au

journaliste auteur de l’article.

--Mais que faut-il donc faire, demanda mon fils, pour être une

personnalité?

--Se créer une «spécialité,» répliqua le directeur. Savoir oser,

monsieur, tout est là... Tenez, ajouta-t-il, vous êtes emballé sur le

talent de M. X...? Eh bien, _démolissez-le_ avec la même sincérité que

vous l’avez encensé, faites-moi un article de critique terrible, trouvez

tout mauvais, tournez en ridicule et blaguez ferme!... On prendra cela

pour de l’esprit, allez... essayez et revenez me voir...

--Mais c’est difficile, répliqua mon fils, écrire le contraire de ce que

l’on pense!...

--C’est une affaire d’habitude, monsieur.

--Bref, monsieur, mon fils fit tant et si bien qu’il se créa en six ans

une spécialité, comme dit son directeur. Mais une _spécialité_ telle,

ajouta la vieille dame, qu’il lui serait aujourd’hui de toute

impossibilité d’écrire deux lignes de vérité sur quelqu’un ou sur

quelque chose. Il a pris une telle habitude du démolissage par principe,

que, maintenant, il ne fait plus autre chose... et il nous gagne

beaucoup d’argent.

--Mais, s’écria Fernand, votre fils, madame, me fait l’effet de faire un

métier de petite crapule!

--Mais non, mais non, répliqua doucement la petite vieille. Vous ne

savez pas... J’ai conservé sur lui une telle autorité que c’est moi qui

règle sa ligne de conduite... Ainsi, tenez, je lui défends de s’attaquer

à ceux qui sont en plein succès... à ceux qui jouissent de la faveur

publique. Cela ne servirait à rien, d’ailleurs, et le ferait passer pour

un sot. Mais, ceux dont la chance baisse... ceux dont la popularité

diminue... ceux qui se débattent...

--Bref, vous êtes les assommeurs des gloires mourantes, c’est charmant,

vous êtes une jolie paire d’âmes... Compliments!

La petite vieille se redressa et, tranquille, répondit:

--Oh! pas d’ironie, monsieur... On fait le métier qu’on peut... Il les a

essayés tous... et il est incapable d’en faire un autre, mon pauvre

enfant... C’est un malheur évidemment, de n’avoir qu’une habileté

méchante à son service, et pour tout don... Le bon Dieu ne favorise pas

tout le monde, monsieur... Remerciez-le de vous avoir donné une

intelligence suffisamment forte pour vous permettre d’être bon, de vous

faire aimer et de faire applaudir vos efforts par des centaines de mille

individus, sans avoir besoin pour cela d’être un être offensif et

inférieur; en un mot, remerciez Dieu de vous avoir doué de plusieurs

intelligences, c’est-à-dire de plusieurs talents. Mon fils n’en a qu’un

seul, lui: celui d’être méchant... Méchant... s’entend, au point de vue

productif. S’il avait eu du talent, monsieur, il eût été le meilleur des

hommes, alors qu’il n’est que le meilleur des fils... Et c’est pour lui,

pour lui, que je viens vous prier de me rendre un immense service,

monsieur Fernand! Vous avez beaucoup d’amis, faites entrer mon fils dans

un journal parisien... Vous n’avez pas une spécialité, un journaliste

comme mon fils, à Paris.

--Mais si, mais si, nous en avons, s’écria Fernand et plus d’un encore!

Seulement, ils n’ont pas la notoriété de M. Bonarien, cela c’est vrai...

En revanche, ils sont une bande de petits écrivaillons obscurs...

toujours à l’affût..., rôdant dans le sillage des vrais journalistes,

écoutant par ci, reportant par là... mentant, inventant, rédigeant des

notes d’une méchanceté bête et plate, se faisant les commissionnaires

des antipathies, des haines imbéciles, des jalousies, et soulageant

leurs rancunes de ratés ou de guignards par des vengeances sournoises,

souvent anonymes, écrites toujours dans la solitude... loin de tous

risques, à la lueur de la lampe de nuit, complice de leurs vulgarités de

pauvres hommes jaloux et malheureux, ou tout simplement bêtes...

--Ah! mais... pardon, interrompit madame Bonarien, si mon fils dit du

mal de tout et de tout le monde, c’est parce que c’est beaucoup plus

facile que d’en dire du bien... et que sa notoriété y gagne. Tandis que

vos spécialistes parisiens ne sont guidés que par leur amertume

personnelle... soit la jalousie de voir qu’ils restent inconnus quand

d’autres deviennent célèbres, qu’ils stationnent quand d’autres montent

en grade, et surtout qu’ils restent pauvres, alors que d’autres

s’enrichissent... Alors, c’est la jalousie haineuse et basse... C’est

tout autre chose que ce que fait mon fils!... Il y a une nuance qu’il

faut sentir, monsieur... Et puis, dit-elle, la vie n’est pas une chose

si sérieuse qu’on doive prendre souci du mal qu’on y fait...

Et, sur cette parole, qui n’est pas de l’Évangile, elle remit à Fernand

le scénario d’une féerie «moderne et satirique», en lui disant:

--Si vous ne pouvez pas, monsieur, recommander mon fils à l’une de vos

nombreuses relations dans la Presse, vous pouvez certainement prendre

connaissance de ce livret et jouer: _Les trois Cheveux de Cadet

Rousselle_ s’ils vous semblent dignes de votre scène...

--La mode est à la rosserie, dit Fernand en riant; M. Bonarien a, j’en

suis certain, réussi à fouetter ses contemporains... je vais lire sa

féerie satirique et vous ferai savoir le résultat de ma lecture.

La petite vieille salua, partit, lente et précise comme elle était

venue.

Fernand lut le manuscrit laissé. Une joie, une surprise le saisit! cette

petite vieille venait de lui apporter l’oiseau rare, les cent

représentations du rêve! C’était épatant! Bien montée, la pièce

tiendrait l’affiche tant qu’on voudrait! Ah! c’en était une veine!

La Vedette · 第 32 / 52 题