«C’est décidément samedi prochain, 26 septembre, qu’ouvrira le _Nouveau
Concert_, dans la coquette salle du faubourg Poissonnière, entièrement
modifiée et remise à neuf. Le programme, très varié, promet d’être des
plus brillants. La troupe, en tête de laquelle marche Fernand lui-même,
artiste en même temps que directeur, a été triée sur le volet. Gageons
que le _Nouveau Concert_ sera, cet hiver, le rendez-vous favori du
Tout-Paris qui s’amuse!»
Cette note tendancieuse, parue le même jour dans tous les quotidiens,
était due, l’on n’en doute point, à la plume de Fernand en personne, qui
cependant ne pouvait se lasser de la relire dans chaque papier public
qui lui tombait sous la main.
Depuis cinq mois qu’il avait touché l’argent de sa commandite et qu’il
travaillait à mettre debout sa maison, ces quelques lignes, bien plates,
étaient pour lui comme la montagne du haut de laquelle Moïse entrevit la
terre promise.
Enfin, ça y était!
Et ça n’avait pas été sans peine!
Le choix d’un local, d’abord, avait été une grosse affaire. Il fallait
un quartier central, une voie fréquentée, un immeuble bien en façade. On
ne va pas chercher un théâtre au fond d’une cour, dans un cul-de-sac.
C’est alors qu’il avait songé à l’ancien Alcazar, désaffecté maintenant,
mais qu’il serait certainement facile de rendre à sa destination
primitive.
Le prix du loyer, lors des pourparlers avec le propriétaire, ébouriffa
Fernand. Soixante-cinq mille francs! plus de la moitié de sa mise de
fonds! mais il réfléchit qu’en somme, il n’allait pas payer les quatre
termes à la fois; et une diminution de cinq mille ayant été consentie,
il se décida.
Les travaux d’aménagement et d’appropriation commencèrent aussitôt.
Fernand voulait être prêt pour la rentrée. On maçonna, on menuisa, on
tapissa de jour et de nuit. En sorte que dans la première semaine de
juillet, le nouveau directeur put s’asseoir devant sa table
directoriale, sur son fauteuil directorial, dans son cabinet
directorial.
Excellent Fernand! La première après-midi qu’il passa dans ce
sanctuaire, il sentit lui remonter à la tête des bouffées de
mégalomanie, et ce fut d’un geste à la César qu’il appuya sur le bouton
de la sonnette électrique pour appeler son garçon de bureau.
Sa joie d’être «quelque chose» après avoir été «quelqu’un» avait dissipé
en lui toute rancune contre quiconque; et certes, à cette heure, il ne
se souvenait plus qu’il avait désiré son trône de cuir uniquement pour
tenir sous son sceptre vengeur, en qualité de sujets humiliés, les
lyriques de tout poil et de tout sexe de qui les mauvais procédés
l’avaient offensé.
Ils pouvaient venir désormais, hommes et femmes, comiques et romanciers,
gommeuses et diseuses, il les recevrait à bras ouverts, heureux de se
montrer dans sa gloire!
Ils et elles ne s’en firent pas faute. Et ce fut bientôt, faubourg
Poissonnière, un défilé de tous les mentons bleus et de tous les museaux
roses en disponibilité. Si Fernand avait tenu encore à savourer
l’aplatissement des camarades, il aurait eu de quoi être largement
satisfait.
--Tu sais, mon vieux, faut pas m’en vouloir, si je n’ai pas été au
baptême de ton gosse! Sérieusement, j’étais grippé, à ne pas pouvoir
quitter la chambre!
--Tu connais ce chameau de Mariol! Si on manque une répétition, v’lan,
vingt francs d’amende! Et avec ce que la mère Langlet nous paye!
--Oui, oui, c’est bon, ça va bien! approuvait Fernand épanoui.
Quant au côté des dames, c’étaient chatteries sur gentillesses.
--Donnez-moi donc votre adresse, Fernand! Je voudrais tant envoyer un
joujou à votre petit Robert! car il s’appelle Robert, n’est-ce pas?
--Je monterai l’embrasser, cet amour! Et cette bonne Mésange, donc! Elle
ne m’a pas trop oubliée, au moins?
Et patati, et patata, ce n’était que sucre et que miel, baise-main, et
tout ce que Fernand aurait voulu!
Le bruit s’était répandu, en effet, que le _Nouveau Concert_ se montait
avec une galette énorme. Le chiffre d’un million se chuchotait carrément
dans tous les cafés littéraires ou artistiques. Lourbillon, que ses
habitudes de vieux noctambule exposaient à être rencontré par un tas de
gens, n’avait pas peu contribué à propager cette légende dorée. Chaque
fois qu’on essayait, à ce propos, de lui tirer les vers du nez, il
répondait avec flegme:
--Je ne sais pas au juste. J’ai bien vu la somme écrite sur le papier
que Fernand a signé chez le notaire, mais je n’ai pas eu le temps de la
lire. Il y avait trop de zéros!
Aussi l’effervescence grandissait-elle dans le monde où l’on se grime.
Le _Nouveau Concert_, c’était la boîte dont il fallait être.
Fernand, tout olympiens que fussent les airs qu’il se donnait, n’était
qu’un homme et un homme faible. Il ne sut pas résister à la ruée qui
l’assaillait, et engagea des rossignols qui l’étaient aux deux
significations du mot. Des journalistes lui présentèrent d’infâmes
petites grues, qu’il agréa dans l’espoir que cette complaisance--un
service en vaut un autre--lui serait plus tard payée en publicité
reconnaissante. Ces jeunes personnes, d’ailleurs, réclamaient des
appointements plus sérieux qu’elles-mêmes; et, sans complètement
obtempérer à leurs exigences fantastiques, Fernand dut toutefois
alourdir sa troupe et grever son budget de toutes ces «inutilités»
protégées par la presse.
Mais le pire, c’est que Chérie Chéron, malgré sa promesse formelle de ne
se mêler de rien, intervint au contraire, et tyranniquement, sur le
point spécial des engagements de femmes. Fernand, pour rehausser la
médiocrité de son personnel, médiocrité dont il se rendait parfaitement
compte, avait entamé des pourparlers avec Anna Bithaud, la divette des
établissements Langlet; et celle-ci, séduite par les avantages offerts,
et d’autre part point mécontente de jouer un tour à la mère Langlet qui,
depuis des années, l’exploitait avec sérénité, la bernant toujours d’un
espoir d’augmentation qui ne se réalisait jamais, allait se décider à
quitter le _Colorado_ pour le _Nouveau Concert_,--acquisition
excellente, car Anna Bithaud avait son public qui l’aurait suivie--quand
Chérie Chéron, avertie de cet exode, se mit furieusement en travers:
--Si cette femme-là entre ici, moi, j’en sors! déclara-t-elle à Fernand.
Elle ou moi, choisissez, mais je doute qu’elle puisse vous rendre les
mêmes services que moi!
C’est en vain que l’infortuné directeur essaya de soutenir qu’il avait
cependant besoin de quelques sujets de premier ordre, Chérie Chéron
riposta:
--Eh bien! et moi?
Par politesse elle ajouta, sans grande conviction:
--Et vous?
Au fond, la crainte de ne plus être la seule et unique étoile du lieu,
lui faisait grincer les dents, la nuit.
Anna Bithaud resta donc au _Colorado_.
Une autre plaie d’Égypte, et dont Fernand ne sut pas se garantir, ce
fut, chaque jour, l’assaut à sa caisse mené par ses pensionnaires,
lesquels, sous le prétexte de costumes à commander, de dédits à payer et
autres balançoires, venaient lui soutirer des avances.
--Tu comprends, mon vieux, si tu étais un mufle comme les autres, on ne
te demanderait rien. Mais comme tu es un chic type et que tu es
douillard comme un Crésus!...
Fernand, touché et flatté du même coup, ne résistait pas à de si
honnêtes paroles. Et dans son coffre, à la place des billets bleus,
s’entassaient les reçus blancs, qui représentaient, sans les remplacer,
des sommes déjà importantes.
Enfin, vaille que vaille, le moment de l’ouverture approchait. On avait
répété! Lourbillon, régisseur et directeur de la scène, se proclamait
encore fourbu de la peine et du tracas qu’il avait à apprendre leur
métier à toutes ces mazettes «qui ne savent même pas marcher!» Il n’y
avait plus qu’à faire faire un peu de tamtam autour du _Nouveau
Concert_, et en route!
Fernand alla trouver ses bons amis, les journalistes dont il avait
assumé les gigolettes, les priant de lui prêter quelque publicité pour
subsister. Mais ces messieurs ne sont pas prêteurs, c’est là leur
moindre défaut. Dans toutes les rédactions, la réponse fut la même:
--Nous ne demanderions pas mieux, cher ami, que de vous ficher toute la
réclame possible, mais ça ne passerait pas! Le journal n’insère que les
notes des concerts qui ont des traités avec l’administration. Allez donc
vous entendre avec l’administrateur!
Cette tournée dans les journaux allégea sensiblement le portefeuille
directorial, et Fernand perdit quelques illusions qui lui restaient
encore sur la gratitude et le désintéressement de la gent plumigère.
En revanche, ainsi qu’on l’a vu, la presse annonça avec ensemble et en
termes cordiaux la naissance du _Nouveau Concert_. C’était bien le
moins!
Pauvre Fernand, il les connut toutes, les belles âmes qui font le
chantage au billet de faveur. Ils étaient toute une flopée, menaçante au
refus d’un fauteuil d’orchestre ou d’une loge: le plus infime
écrivaillon arrivait chez lui, dans sa propre maison, l’air agressif,
quand le contrôleur trouvait vraiment excessif cet assaut d’un théâtre,
dont les frais étaient payés par un seul répondant, qui avait le devoir
de faire le plus d’argent possible--pour faire honneur à ses affaires.
--Jamais ces bougres-là ne venaient quand il y avait un four... mais
seulement, au moment où l’on avait besoin de toute sa salle pour
rattraper les mauvaises passes, grognait la buraliste!
Ah! on pouvait attendre, si l’on comptait sur leur discrétion! Il
fallait leur donner tout ce qu’ils demandaient, sans cela gare la
casse!!!
Sans compter les rancunes des journalistes-auteurs, auxquels on refuse
soit une revue, soit sa petite femme, soit un petit acte... Ah! c’en
était une exigence... Quel abus!
Sans compter que dans les mêmes journaux payés, pour lesquels Fernand se
ruinait en traités, annonces, comptes rendus, etc., etc., se trouvait
journellement un monsieur qui démolissait en première page par une
chronique de deux colonnes ce qu’avec les efforts de sa publicité payée
il avait édifié à la quatrième.
Et Fernand n’avait aucun recours contre le journal malhonnête qui
trahissait les intérêts desquels il payait la défense.
Fernand comptait avec effroi qu’on le mettrait en demeure de donner pour
le moins 200 francs de places chaque soir! Les demandes arrivaient sans
cesse d’un tas de rédactions de journaux qu’il avait ignorés jusqu’ici.
Des feuilles, qu’on reçoit comme prospectus, demandaient un service de
première, etc., etc... «Bref, disait Fernand, deux cents francs par jour
font six mille balles par mois, soit soixante mille francs pendant les
dix mois qu’on joue!...»
C’était fou, inadmissible, monstrueux! il se renseignerait et verrait si
tous ses confrères étaient aussi dupés que lui...
Hélas! c’était partout le même abus, et il apprit des histoires d’argent
sur Pierre et sur Paul, rédacteurs ici et là-bas, qui lui ouvrirent les
yeux...
Mais alors, quoi?... Eh bien! mon Dieu, il fallait se laisser faire
comme les autres! Zut, c’était tout de même une sale histoire.
Le premier mois, tout alla bien. Encore que le spectacle ne fût pas
extraordinaire, ni les artistes stupéfiants, la soirée qu’on passait au
_Nouveau Concert_ valait celles qu’on passait ailleurs. Sans emplir des
salles, comme autrefois, le nom de Fernand avait encore une certaine
influence sur la recette. Puis les habitants du quartier tenaient à se
rendre compte de la nouvelle attraction qu’on leur apportait. Tous frais
payés, ces premiers trente jours se soldèrent par un bénéfice.
La saison se poursuivit avec des fortunes diverses. On eut des
demi-fours et des demi-succès. Rien de décisif. Toutefois, le second
semestre du loyer fut perçu recta par le propriétaire. En somme, à la
clôture, le résultat était nul. On avait vécu.
Mésange, Fernand et le petit Robert passèrent les vacances à la mer
comme de bons bourgeois.