XVI

Il débuta! et cette fois empoigna la salle, et le succès.

Ça y était! Et cette fois, c’était la bonne! rien ne vint troubler sa

joie glorieuse. La même salle le revint voir; les cocottes, les snobs,

les journalistes, le populo, la mère Langlet, Lourbillon et Antonin

Mariol, tous, tous, crièrent bravo! Tous venaient de lui ouvrir la voie

de la Fortune.

Et pendant des semaines, des mois et des saisons, Fernand allait ne pas

se fatiguer des interviews, des journalistes prenant d’assaut sa loge,

faisant la nuit travailler les protes à célébrer sa gloire.

Des messieurs âgés et graves s’installaient, silencieux, sous les lampes

sinistres des rédactions, pour rédiger avec soin les paroles relatives à

des questions saugrenues auxquelles il avait consenti à répondre entre

deux changements de gilets de flanelle...

La transpiration du succès...

La sueur de la gloire serait relatée elle aussi... N’était-elle pas la

résultante de ses gestes?

Et les gestes d’un cabot auréolé comptent et font partie de ses

attitudes.

Des années on verrait son nom s’étaler sur des savons, sur des

bretelles, sur des cravates; une liqueur Fernand, un quinquina Fernand

seraient lancés,--des commerçants, qui n’auraient pas fait le plus petit

cadeau à leurs proches, combleraient Fernand d’envois de toutes sortes:

Fernand partout et toujours.--Fernand grand conquérant de Paris, la

ville la plus spirituelle du monde! de Paris, qu’il avait à ses pieds de

cabot ignorant, pâle reflet d’une petite Mésange frisée. Paris, la ville

attendue, souhaitée par des milliers de cerveaux savants, en ébullition

constante pour la conquérir; Paris vers qui tous les efforts se tendent,

tous les désirs aspirent; Paris-Reine, Paris-Madone vers qui tant de

milliers de mains se joignent; Paris joyeux, Paris triste, Paris d’Art,

Paris de Travail, Tout Paris était à lui! Il en était le Maître, l’Idole

et le Roi.

Et quand sa liberté, emprisonnée par un contrat sérieux et étrangleur,

serait dégagée de ses entraves, d’autres millions de gens, fournis par

l’Amérique, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Autriche et tous les autres

coins du monde, accouraient battre des mains. Oui, on pouvait le

blaguer, n’empêche que les faits étaient là, et qu’on le voulût ou non,

que les jaloux fussent ou non décidés à reconnaître «son importance»,

elle existait! Et ce ne serait pas une des moindres joies de Mésange, de

constater toutes les polémiques que Fernand susciterait, toutes les

légendes idiotes qu’on ferait circuler sur son compte, toutes les lubies

baroques de cabot hautain qu’on lui attribuerait: autant de mensonges,

d’inventions malveillantes. Et Mésange, du haut de son bon sens, ferait

voir à Fernand le grotesque des dessous de son succès... Quels rires à

l’arrivée des lettres anonymes! Ce qu’on s’esclafferait! C’était la

preuve irréfutable du succès, toutes ces rosseries sournoises, faites

par des gens qui ne se payaient même pas le luxe de les avouer!

Mais la joie du succès était telle, si intense, si grisante, et l’argent

qui en découlerait servirait à s’offrir tant de bien-être, de luxe et de

plaisirs! Qu’il ferait bon vivre et chanter! Qu’il serait bon d’arriver

toujours chez Mésange, les mains, les poches pleines de petits présents

qui feraient rougir Mésange de plaisir!

Et des gens pourraient trouver cela excessif, des journalistes

pourraient crier au ridicule, et blaguer le chanteur et l’engouement du

public, les camarades pourraient déclarer que c’était un succès de

passage... Fernand, qui saurait à peu près tout ce qu’on écrirait et

raconterait de lui (car il comptait se tenir très au courant), dirait,

calme, très souriant: «Laissez faire. N’empêche que des masses

d’individus se sont dérangés pour m’entendre... que des foules prennent

des dispositions pour arriver à l’heure où je parais... que des dîners

se précipitent... que des gens s’endimanchent, que des femmes se font

belles, pour venir le soir me fêter... que des cochers sont hélés, et

frappent leurs chevaux pour les faire arriver à temps au _Colorado_...

que huit jours à l’avance se projettent, entre amis, des parties du soir

pour aller en groupes m’applaudir... que des milliers d’ouvriers lâchent

leur travail de meilleure heure, que des aristocrates pressent leurs

larbins de les servir.

C’était vrai! Toute la bureaucratie lâchait ses brasseries pour lui, les

boutiquiers fermaient plus tôt; tout cela, additionné depuis quatre

années, représentait des millions d’êtres, pétrisseurs de sa gloire,

enthousiastes de sa personne et de son talent! Que ceux qui le

blaguaient essayent un peu pour voir... Il n’était pas breveté... que

les autres en fassent autant!

Ah! qu’ils étaient loin ces ciseaux de culottier d’il y a quatre ans! Et

Fernand, gonflé, ivre de joie, promènerait Mésange, bijoutée et habillée

comme une duchesse, et le soir, après chaque représentation où la foule

l’acclamerait joyeusement, Fernand presserait Mésange dans ses bras,

disant: «Tiens, écoute-les... Es-tu contente?»

Et comme, déjà, il le lui demandait ce soir...

--Bien sûr, répliqua Mésange, étonnée qu’il ne calmât pas son

enthousiasme du succès. Bien sûr, que je suis heureuse!...

Mais elle ne disait pas la vérité vraie... Quelque chose d’obscur... un

petit goût d’amertume lui montait aux lèvres... Non, non, Mésange

n’était pas heureuse!

La Vedette · 第 21 / 52 题