Grandsec, trop bohème pour voir son travail pris au sérieux chez des
éditeurs qui ne se souciaient que des écrivains arrivés, plaçait le plus
gros de ses élucubrations chez des gens en mal de productions et, d’un
bout de l’année à l’autre, il donnait chez Pierre et chez Paul des
chroniques, des vers, des pièces de théâtre, des romans qu’on lui payait
le prix qu’il demandait, et qui passaient sous les yeux du public signés
des noms des différents acheteurs.
Il est probable qu’il y trouvait son compte puisqu’il avait renoncé
depuis longtemps à la gloire de ses œuvres; et cela lui permettait de
pondre dans tous les coins, sans fatiguer les yeux des lecteurs par le
rappel continuel de sa signature dans les feuilles.
Il était «l’ouvrier littéraire» travaillant pour plusieurs patrons, et
le petit mépris qu’il avait pour ceux qui, grâce à ses efforts de
cerveau, trouvaient leurs voies toutes tracées dans la vie, le faisait
encaisser de façon fièrement ironique l’argent que les «geais» payaient
pour leurs plumes de «paons».
Ce fut donc Grandsec qui accepta, joyeux, de laisser à Fernand la gloire
de ses rimes et de ses rythmes, moyennant une rétribution payée par
Antonin Mariol.
Mais, comme Fernand ne pouvait faire partie de la Société des Auteurs en
sa qualité d’artiste interprète, et que Grandsec ne pouvait pas mettre
sa signature au bas des couplets dont Fernand allait se dire l’auteur,
ce fut Antonin Mariol qui exigea la remise des «droits d’auteur».--Ainsi
il rentrerait dans l’argent déboursé...
Grandsec, quand il apprit les exigences de Mariol, le traita de tous les
noms possibles! Ce salaud de Mariol, qui gagnait trois cent mille balles
par an, ne pouvait pas lui remettre ce peu d’argent qui lui permettrait
de manger plus régulièrement! Ce millionnaire qui le privait de quelque
cinquante francs! il était bon à fusiller, à cambrioler, à étriper. «En
voilà un citoyen! hurlait comiquement Grandsec, et quand on pense qu’il
n’est pas cocu! C’est une injustice!» Et ses grands bras de
gesticuler.--Pauvre Grandsec!
Non seulement, lui, Grandsec, était privé de ses droits d’auteur, mais
aussi privé de ses droits d’artiste, car à force de dire et de répéter
«des chansons»,--Fernand et Mésange arrivaient à croire vraiment que
Grandsec n’y était pour rien! Et cela tout simplement, tout
naturellement... par la force des choses et la faiblesse des êtres, et
c’était charmant d’inconscience et de bonne foi.
Donc, Blanche au piano, car elle tapotait agréablement, déchiffra les
petits chefs-d’œuvre et Fernand commença à les étudier.
De temps en temps, ravi, il s’interrompait et disait à son
accompagnatrice, après quelque passage plus réussi:
--Hein? c’est bien, ça? Quels jolis vers?
--Oh! oui, Fernand! c’est ravissant!
Et elle le regardait avec des yeux d’extase. A ce moment, ils croyaient
à la véracité du «_Paroles et musique de Fernand_» inscrit en tête de la
mélodie. Le plus comique, c’est que l’«auteur» se trouvait soudain, par
instants, devant des mots qu’il ne pouvait pas lire, ce satané Grandsec
ayant une écriture de chat enragé; et alors, c’étaient, sur le sens
probable de ces caractères mystérieux, des discussions interminables, où
en général Mésange finissait par l’emporter, car elle avait été jadis
assez studieuse élève à la «Laïque», et détenait sur les mystères de
l’orthographe des notions assez précises.
Fernand, lui, n’allait pas chercher midi à quatorze heures et ne se
détraquait pas le cerveau à creuser la signification des phrases:
--Pourvu que ça s’articule bien, je me f... du sens! affirmait-il, non
sans fierté; ce à quoi Mésange répondait doucement:
--Tout de même, mon chéri, il vaut mieux que ça veuille dire quelque
chose!
--Peuh! crois-tu? concluait Fernand en pirouettant sur les talons.
Et de rire.
Mais cette préoccupation qu’avait la jeune femme des nuances littéraires
des textes, fut cause qu’elle put indiquer, à tout propos, des
intonations justes, des inflexions appropriées que l’illustre chanteur
n’aurait jamais trouvées tout seul.
--Blanche! elle m’en remontrerait! proclamait parfois Fernand avec
étonnement.
Et de fait, privée des moyens physiques de l’expression, munie d’une
faible voix aigrelette et sans timbre, presque gauche en scène, malgré
sa grâce naturelle à la ville, Blanche Mésange était, certes, dans son
petit doigt rose plus artiste que le mélodieux Fernand dans tout son
corps avec ses belles cordes vocales!
Elle était surtout, et de beaucoup, plus intelligente que lui, elle
avait beaucoup lu, beaucoup appris, beaucoup compris, et les quelques
aventures d’amour de sa vie l’avaient toujours mise en contact avec des
gens plus que moyennement instruits, auprès desquels elle avait appris à
distinguer les différences, les modalités des mille choses de la vie; il
en résultait une petite science d’observation, une habitude de
spécifier, de classer, de mettre de l’ordre dans sa compréhension.--Elle
ne faisait rien sans le besoin absolu de comprendre et ne se contentait
pas des à-peu-près.
Aussi quelle ressource pour l’ancien ouvrier tailleur, sorti de l’école
à onze ans et réfractaire aux cours du soir, d’une ignorance relative,
qui rendait forcément son cerveau malingre! Il comprenait mal qu’une
femme comme Mésange pût lui expliquer le sens du mot: «Saphique», qui se
trouvait dans un couplet de Grandsec.
«J’assiste aux amours saphiques,» disait le poète.
Et gentiment Mésange expliqua que cela signifiait des amours illustrées
par Sapho, une courtisane de l’antiquité qui avait les mêmes mœurs que
Paulina du _Colorado_...
Mais Fernand, méfiant soudain, insinua, sournois, que c’était tout de
même bizarre que Mésange sût la signification de «mots pareils,» des
mots qu’on ne prononce pas tous les jours...
--Saphiques! répétait Fernand... Saphiques! comment peux-tu, toi, savoir
ce mot-là!
--Ah! mais dis donc, sursauta Mésange, tu as l’air de dire que j’en suis
aussi, de la corporation des Sapho!
--Tu en as peut-être été... sonda Fernand...
Du coup Mésange, honteuse et furieuse, fondit en larmes! Et Fernand,
gêné de son ignorance et de sa brutalité, la prit tendrement dans ses
bras, et la consola avec des tas de baisers!
Les études reprirent de plus belle.
Et cette femme qui paraissait bébête sur les planches, dont le
répertoire faisait hurler les gens sains d’esprit, savait, de très
exacte façon, donner un semblant de raffinement, d’élégance élevée, et
presque littéraire, à des données de chansons piteuses à la lecture.
Elle savait comprendre, elle utilisait les effets et les indiquait à
Fernand, élève soumis et zélé; mais elle aurait été incapable de les
faire valoir elle-même.
Sans moyens d’exécution, elle était pourtant un professeur remarquable,
et Fernand, ainsi préparé, seriné, remis de ses chagrins et de ses
fatigues, fut prêt à débuter une seconde fois «dans ses œuvres», mentait
l’affiche.