XV

Grandsec, trop bohème pour voir son travail pris au sérieux chez des

éditeurs qui ne se souciaient que des écrivains arrivés, plaçait le plus

gros de ses élucubrations chez des gens en mal de productions et, d’un

bout de l’année à l’autre, il donnait chez Pierre et chez Paul des

chroniques, des vers, des pièces de théâtre, des romans qu’on lui payait

le prix qu’il demandait, et qui passaient sous les yeux du public signés

des noms des différents acheteurs.

Il est probable qu’il y trouvait son compte puisqu’il avait renoncé

depuis longtemps à la gloire de ses œuvres; et cela lui permettait de

pondre dans tous les coins, sans fatiguer les yeux des lecteurs par le

rappel continuel de sa signature dans les feuilles.

Il était «l’ouvrier littéraire» travaillant pour plusieurs patrons, et

le petit mépris qu’il avait pour ceux qui, grâce à ses efforts de

cerveau, trouvaient leurs voies toutes tracées dans la vie, le faisait

encaisser de façon fièrement ironique l’argent que les «geais» payaient

pour leurs plumes de «paons».

Ce fut donc Grandsec qui accepta, joyeux, de laisser à Fernand la gloire

de ses rimes et de ses rythmes, moyennant une rétribution payée par

Antonin Mariol.

Mais, comme Fernand ne pouvait faire partie de la Société des Auteurs en

sa qualité d’artiste interprète, et que Grandsec ne pouvait pas mettre

sa signature au bas des couplets dont Fernand allait se dire l’auteur,

ce fut Antonin Mariol qui exigea la remise des «droits d’auteur».--Ainsi

il rentrerait dans l’argent déboursé...

Grandsec, quand il apprit les exigences de Mariol, le traita de tous les

noms possibles! Ce salaud de Mariol, qui gagnait trois cent mille balles

par an, ne pouvait pas lui remettre ce peu d’argent qui lui permettrait

de manger plus régulièrement! Ce millionnaire qui le privait de quelque

cinquante francs! il était bon à fusiller, à cambrioler, à étriper. «En

voilà un citoyen! hurlait comiquement Grandsec, et quand on pense qu’il

n’est pas cocu! C’est une injustice!» Et ses grands bras de

gesticuler.--Pauvre Grandsec!

Non seulement, lui, Grandsec, était privé de ses droits d’auteur, mais

aussi privé de ses droits d’artiste, car à force de dire et de répéter

«des chansons»,--Fernand et Mésange arrivaient à croire vraiment que

Grandsec n’y était pour rien! Et cela tout simplement, tout

naturellement... par la force des choses et la faiblesse des êtres, et

c’était charmant d’inconscience et de bonne foi.

Donc, Blanche au piano, car elle tapotait agréablement, déchiffra les

petits chefs-d’œuvre et Fernand commença à les étudier.

De temps en temps, ravi, il s’interrompait et disait à son

accompagnatrice, après quelque passage plus réussi:

--Hein? c’est bien, ça? Quels jolis vers?

--Oh! oui, Fernand! c’est ravissant!

Et elle le regardait avec des yeux d’extase. A ce moment, ils croyaient

à la véracité du «_Paroles et musique de Fernand_» inscrit en tête de la

mélodie. Le plus comique, c’est que l’«auteur» se trouvait soudain, par

instants, devant des mots qu’il ne pouvait pas lire, ce satané Grandsec

ayant une écriture de chat enragé; et alors, c’étaient, sur le sens

probable de ces caractères mystérieux, des discussions interminables, où

en général Mésange finissait par l’emporter, car elle avait été jadis

assez studieuse élève à la «Laïque», et détenait sur les mystères de

l’orthographe des notions assez précises.

Fernand, lui, n’allait pas chercher midi à quatorze heures et ne se

détraquait pas le cerveau à creuser la signification des phrases:

--Pourvu que ça s’articule bien, je me f... du sens! affirmait-il, non

sans fierté; ce à quoi Mésange répondait doucement:

--Tout de même, mon chéri, il vaut mieux que ça veuille dire quelque

chose!

--Peuh! crois-tu? concluait Fernand en pirouettant sur les talons.

Et de rire.

Mais cette préoccupation qu’avait la jeune femme des nuances littéraires

des textes, fut cause qu’elle put indiquer, à tout propos, des

intonations justes, des inflexions appropriées que l’illustre chanteur

n’aurait jamais trouvées tout seul.

--Blanche! elle m’en remontrerait! proclamait parfois Fernand avec

étonnement.

Et de fait, privée des moyens physiques de l’expression, munie d’une

faible voix aigrelette et sans timbre, presque gauche en scène, malgré

sa grâce naturelle à la ville, Blanche Mésange était, certes, dans son

petit doigt rose plus artiste que le mélodieux Fernand dans tout son

corps avec ses belles cordes vocales!

Elle était surtout, et de beaucoup, plus intelligente que lui, elle

avait beaucoup lu, beaucoup appris, beaucoup compris, et les quelques

aventures d’amour de sa vie l’avaient toujours mise en contact avec des

gens plus que moyennement instruits, auprès desquels elle avait appris à

distinguer les différences, les modalités des mille choses de la vie; il

en résultait une petite science d’observation, une habitude de

spécifier, de classer, de mettre de l’ordre dans sa compréhension.--Elle

ne faisait rien sans le besoin absolu de comprendre et ne se contentait

pas des à-peu-près.

Aussi quelle ressource pour l’ancien ouvrier tailleur, sorti de l’école

à onze ans et réfractaire aux cours du soir, d’une ignorance relative,

qui rendait forcément son cerveau malingre! Il comprenait mal qu’une

femme comme Mésange pût lui expliquer le sens du mot: «Saphique», qui se

trouvait dans un couplet de Grandsec.

«J’assiste aux amours saphiques,» disait le poète.

Et gentiment Mésange expliqua que cela signifiait des amours illustrées

par Sapho, une courtisane de l’antiquité qui avait les mêmes mœurs que

Paulina du _Colorado_...

Mais Fernand, méfiant soudain, insinua, sournois, que c’était tout de

même bizarre que Mésange sût la signification de «mots pareils,» des

mots qu’on ne prononce pas tous les jours...

--Saphiques! répétait Fernand... Saphiques! comment peux-tu, toi, savoir

ce mot-là!

--Ah! mais dis donc, sursauta Mésange, tu as l’air de dire que j’en suis

aussi, de la corporation des Sapho!

--Tu en as peut-être été... sonda Fernand...

Du coup Mésange, honteuse et furieuse, fondit en larmes! Et Fernand,

gêné de son ignorance et de sa brutalité, la prit tendrement dans ses

bras, et la consola avec des tas de baisers!

Les études reprirent de plus belle.

Et cette femme qui paraissait bébête sur les planches, dont le

répertoire faisait hurler les gens sains d’esprit, savait, de très

exacte façon, donner un semblant de raffinement, d’élégance élevée, et

presque littéraire, à des données de chansons piteuses à la lecture.

Elle savait comprendre, elle utilisait les effets et les indiquait à

Fernand, élève soumis et zélé; mais elle aurait été incapable de les

faire valoir elle-même.

Sans moyens d’exécution, elle était pourtant un professeur remarquable,

et Fernand, ainsi préparé, seriné, remis de ses chagrins et de ses

fatigues, fut prêt à débuter une seconde fois «dans ses œuvres», mentait

l’affiche.

La Vedette · 第 20 / 52 题