A l'heure où Élise avait, la veille, rencontré son mari, et au même
lieu, elle fut tout à coup nez à nez avec sa soeur Marie, madame de
Vamiraud. Le fait était à prévoir, pour peu qu'Élise eût consenti à
réfléchir aux suites logiques de la visite de M. Destroyer. Mais Élise
ne réfléchissait pas à cela, et voyant sa soeur, elle eut une surprise,
après tout, non désagréable. Et tandis qu'elle montait l'escalier
derrière sa soeur, elle se demanda même: «Pourquoi ai-je presque du
plaisir à la voir, alors que cette femme, autrefois, m'a tant
exaspérée?»
Mais, en refermant la porte de sa chambre et en embrassant Marie de
Vamiraud, elle comprit par quel sortilège, pour la première fois, en se
trouvant seule avec sa soeur, elle éprouvait un contentement. C'était
qu'à sa soeur et uniquement à sa soeur elle sentait qu'il était possible
de parler de son bonheur. Non que Marie fût apte à saisir l'immensité du
bonheur d'Élise! Élise soupçonnait bien qu'évidemment elle ne pouvait
tout dire à sa soeur, mais sa soeur, heureuse et amoureuse, n'avait
autrefois aux lèvres que le mot «amour»; sa soeur la suffoquait
autrefois avec ses récits ou ses exclamations de volupté; sa soeur lui
avait été odieuse autrefois par l'abondance de ses allusions à une
félicité ignorée d'elle: aujourd'hui, grâce à la liberté qu'autorisait
le langage trop connu de sa soeur, elle allait, à son tour, pouvoir lui
dire: «Je suis heureuse!... j'aime!... Ah! je ne t'avais pas comprise
autrefois!... A présent, je sais... J'aime!...»
Et, avec la même liberté,--sinon avec le même cynisme
d'expressions,--qu'employait autrefois madame de Vamiraud pour exprimer
ses joies intimes, Élise, s'étonnant elle-même, mais soumise à une force
irrésistible, raconta la joie de son évasion et les transports éprouvés
par elle dès l'instant qu'elle s'était jetée entre des bras aimés.
Elle allait; elle parlait; elle se grisait de ses paroles tout en
s'émerveillant de leur facilité. Elle n'avait point goûté jusqu'ici le
plaisir de la confidence. Elle n'avait eu précédemment à confier que des
tristesses, des écoeurements, ou bien de ces sentiments de tiédeur qui
donnent la nausée. Depuis qu'elle éprouvait l'incomparable joie d'aimer,
elle en tenait enfermée en elle-même l'enivrante vapeur. Aujourd'hui
elle s'ouvrait. Son besoin d'épanchement était trop grand pour qu'elle
le contînt. C'était la première fois qu'elle voyait une femme de son
monde! Elle s'interdisait de penser: «Mais Marie, quoique de mon monde
et quoique ma soeur, n'a jamais rien compris aux affaires de mon
coeur!...» Marie avait connu le bonheur de l'amour avant qu'Élise le
soupçonnât; Marie savait exalter l'amour. Et Élise parlait de son amour.
Madame de Vamiraud, immobile, le masque austère sous la voilette,
laissait parler sa soeur. Celle-ci, peu à peu, commença à s'étonner
d'une réserve si complète et si prolongée. Elle dit tout à coup:
--Mais, enfin, toi, tu sais ce que c'est que l'amour? Tu as éprouvé
cela, toi? Je te répète peut-être les mêmes mots que je t'ai entendue
dire dans tes grands épanchements?...
Madame de Vamiraud fit un peu la pincée et dit:
--Mes grands épanchements, ma petite, étaient ceux d'une femme légitime,
d'une femme mariée, heureuse entre les bras de son mari...
--Ah! dit Élise, c'est vrai: tu as de la chance!...
--Je comprends l'amour, certes! reprit Marie, mais quand il est permis,
sanctifié pour ainsi dire.
--Sanctifié? fit Élise. Ah! tu appelles sanctifiées les petites choses
que tu racontais à tout venant et qui faisaient rougir maman et ma
pauvre vieille bonne. Eh bien, c'est une veine de pouvoir faire bénir
tout cela! Vous avez un fier privilège, vous autres qui avez eu la main
heureuse dans le mariage! Mais, ma chère, as-tu jamais songé à celles
que le mariage n'a pas contentées et qui errent par le monde en se
demandant ce qui leur manque? Non, tu n'as pas eu le loisir de songer à
ces femmes-là. Eh bien, Marie, pense un instant à elles, je te prie, et
sache que, parmi elles, a végété ta soeur, pas plus indigne qu'une autre
d'être aimée, peut-être pas faite d'un autre bois que toi, après tout,
et nullement préservée du désir d'adorer un homme...
--Adorer, adorer! c'est très gentil, c'est très bien! Mais si l'amour
est libre, à présent, que devenons-nous!
--Et, hélas! que devenons-nous si nous sommes sans amour?
--Ton mari est un très bel homme!...
--Voilà!... Toi aussi!... Toujours la même rengaine me poursuivra. Mon
mari est un très bel homme! Mais qu'est-ce que cela me fiche! Est-ce
qu'on m'a élevée dans les ateliers de peinture ou de sculpture? Est-ce
qu'on m'a enseigné à me pâmer devant les modèles et les plâtres? Est-ce
qu'on m'a appris, au couvent, à me soumettre aux règles de l'esthétique?
N'a-t-on pas tout fait, au contraire, pour que je me méfie de ce piège?
Et puis, couvent ou non, qu'est-ce que c'est que la beauté en amour,
sinon une idée qui ne dépend que de nous, non de la barbe ou des cheveux
de celui que nous aimons, puisque, dès que nous aimons un homme, nous ne
voulons même pas que l'on estime qu'il n'est pas beau?
--Oh! tu as toujours été forte en matière de raisonnement. Moi, je ne
vais pas si avant. Puisque tu parles de couvent et d'éducation, je te
dirai une chose, c'est qu'on m'a enseigné qu'il y a des règles du jeu,
des règles de société, si tu veux, et qu'il ne faut pas tricher...
--Tu oublies qu'il s'agit là d'un jeu où votre adversaire ne vous
accorde pas la «belle». Si on perd, c'est définitif, c'est pour toute la
vie... Moi, j'ai perdu.