M. Destroyer s'éclipsa.

Il perdait malaisément l'équilibre. Cette fois, la stupeur, bientôt

transformée en colère, lui fouetta le sang, lui remua les entrailles. Il

résolut de faire ce qui répugnait à son habituelle correction: épier la

rentrée de la femme qui se moquait de lui et saisir celle-ci à son

retour, car il fallait en finir.

Il s'assit à la terrasse du café qui occupait le coin du quai, regardant

d'un oeil la colonnade du Louvre. Consommation sur consommation; point

de journaux de peur de perdre le moindre passant. Le rôle singulier

auquel il était réduit lui donnait la nausée. Il paya, et se mit à faire

les cent pas; mais il craignit d'être aperçu par la concierge, et revint

s'asseoir au café. Le garçon, soupçonnant ce qu'il faisait là, se mit à

regarder pour lui, en amenuisant les yeux, comme s'il savait quelle

personne cherchait son client. Le manège dura une heure, longue.

A six heures et demie, dans la magnificence du soleil déclinant, Élise

parut, son buste entier dépassant le parapet du pont, et fut

parfaitement reconnue de son mari. Elle était aise, souriante et

tranquille; elle sortait de chez son amant. Elle ne pensait pas plus à

son mari que s'il n'eût pas existé.

Celui-ci, la tenant, s'efforça de ne pas la regarder pendant qu'il

réglait ses consommations. Il calcula bien la durée de ses gestes et

atteignit la jeune femme à temps pour la saluer, faire quatre pas à côté

d'elle et obtenir l'autorisation de poursuivre l'entretien, avant de

pénétrer avec elle dans le couloir, tout en causant. Les voix des deux

époux, confondues et accordées en un ton conventionnel et mondain qui

simulait la belle humeur, firent lever la tête de madame Courvoisier.

Celle-ci, à la vue du couple souriant et faisant des phrases, demeura

ahurie, plus bête, raconta-t-elle plus tard, que le jour où elle avait

eu la révélation, cela ne datait pas d'hier, que les enfants ne viennent

pas sous les choux.

Élise, au premier heurt contre son mari, avait elle-même adopté ce mode

enjoué qui lui semblait plus facile, plus décent dans la rue que tout

commencement d'explication, et aussi, peut-être, parce qu'il était en

accord avec l'indifférence totale qu'elle éprouvait pour son mari.

Et elle eût soutenu ce ton, une fois arrivée dans son petit appartement,

tant elle éprouvait de bonheur à montrer à son maître selon la loi

l'ivresse que lui causait la vue de ces pauvres meubles, de ces pièces

exiguës, de ces tentures surannées, de ce carrelage de mansarde, mais

qui étaient pour elle symboles de la liberté, de l'heureuse possession

de soi dans l'amour; elle eût soutenu ce ton s'il n'eût été trop

difficile de l'employer avec un homme dénué d'humeur et de fantaisie,

même à l'état normal, et aujourd'hui intimement convaincu de la gravité

des circonstances. Au premier abord, l'harmonieux accord de cette

jovialité avec l'aspect physique de sa femme rajeunie, ranimée,

embellie, avait troublé M. Destroyer jusque dans sa chair, et il avait

soudain trouvé désirable cet être qui, près de lui, jusqu'à présent

s'était si peu fait désirer. Le rire aidant et les propos badins, une

bouffée de chaleur lui était montée au visage, et la pensée l'avait

effleuré de devenir là, dans cette chambre de couturière, l'amant de sa

légitime épouse. Mais l'homme le plus dépourvu de finesse est glacé, à

certains moments, par le secret que la femme, avec impertinence, lui

présente à déchiffrer. Il n'avait certes jamais bien compris Élise,

mais, mieux qu'aucun jour, mieux qu'aucune nuit de leur vie commune, il

recevait aujourd'hui l'assurance qu'il existait en cette fille de petite

noblesse provinciale quelque chose d'aussi étranger à lui que l'âme

d'une Lapone ou d'une indigène de la Malaisie. Il en fut incommodé, puis

intimidé; et, comme sa vanité d'homme refusait de s'incliner, il se

réfugia, pour plus de confort, dans la persuasion que cette femme était

un peu folle. Il recourut soudain à l'attitude de la protection; il eut

des mots de tuteur attendri qui vient visiter sa pupille au sortir du

couvent.

Élise en fut blessée à vif. En femme heureuse et fière de l'état

merveilleux et rare qui était le sien, elle regimba; et, en femme

heureuse qui a besoin de crier sa félicité, elle dit qu'elle était

heureuse, pleinement, incomparablement, que cela se voyait, d'ailleurs,

que des gens inconnus, dans la rue, en la voyant passer, le lui

déclaraient tous les jours.

Il la regardait, bouche bée. Oui, il était hors de doute qu'elle

semblait heureuse: l'éclat de son teint et de ses yeux le disait comme

les inconnus de la rue: sa taille pleine, ses bras arrondis, sa bouche

fraîche, son pied, qui jouait comme un jeune chat, le disaient aussi.

Mais comment, mais pourquoi était-elle heureuse? Il ne se l'expliquait

en aucune manière. Il ne concevait absolument pas qu'une femme comme

elle, et surtout sa femme, pût avoir un amant. Et il revenait, avant

d'oser aborder le chapitre de la défaillance morale,--pour lui

caractérisée par l'abandon du domicile conjugal,--il revenait à l'aspect

lamentable du pauvre appartement:

--Comment pouvez-vous vous dire heureuse ici?

Elle éclata d'une sorte de rire surhumain, d'un rire d'ange à qui un

naïf mortel demanderait comment on peut vivre et chanter lorsque l'on

n'a ni eau ni gaz à son étage céleste. Son rire décelait une supériorité

mystérieuse et un dédain plutôt pitoyable que méchant, le dédain de ceux

qui savent pour ceux qui ignorent, le dédain de ceux qui éprouvent pour

ceux qui ne sentent rien. Elle dérouta l'homme encore davantage. Il eut

presque peur d'elle. Alors, comme tous les individus humiliés par une

loi dont ils ignorent la date de promulgation et les termes précis, il

eut recours aux articles du Code qui condamnent l'épouse fugitive; il

les possédait par coeur; il en savait les numéros.

Elle lui lâcha:

--Mais, mon cher monsieur, je suis amoureuse, amoureuse à perdre la

raison! Qu'est-ce que vous voulez que me fichent vos articles?...

M. Destroyer s'effondra. En vérité, il sembla qu'il ne restait plus rien

ni de ses longues moustaches ni de sa belle raie, ni de tout cet air

satisfait qui environnait sa personne. Non, il ne s'attendait pas à

cela; il n'avait pas, il n'eût même jamais soupçonné cela. De la part de

la fille de M. de La Hotte-Saint-Pair, qu'il avait épousée à Granville,

il lui semblait que ce fût une chose extraordinaire et qui renversait

toutes les notions acquises par un homme comme il faut. Sous les rideaux

soyeux que formaient ses beaux cheveux noirs complaisamment séparés,

comme en une alcôve tranquille, une idée sereine s'était cristallisée

dès sa jeunesse, à savoir qu'il existe une race de femmes fidèles, de

femmes qui, aimantes ou non, heureuses ou non, trahies ou non, demeurent

fidèles, par nature et par destination, enfin présentent à l'homme une

sécurité absolue. Pour posséder cette merveille, un jeune homme de son

monde consentait quelques sacrifices sinon sur la dot, du moins sur les

qualités de séduction proprement dite: il ne demandait point à la jeune

fille de posséder la beauté qu'il avait recherchée en ses maîtresses; il

se privait, en ses rapports avec la nouvelle épousée, de certains

transports qui menaceraient de dérégler une nature pondérée; il prisait

au-dessus de tout qu'on dît d'elle: «C'est une femme irréprochable.» Et,

à ses yeux, le manque d'amour, la lassitude avouée, et jusque même le

fameux abandon du domicile conjugal qui ébranlait la loi, n'entamaient

point encore une femme telle que la sienne. Mais, que cette femme fût

amoureuse, ah! cela, par exemple, non!...

Il lui dit:

--Vous voulez vous moquer de moi!... Vous falsifiez la vérité!

--Je vous dis la pure et simple vérité, fit Élise. Qu'a donc de si

étrange ce que je vous dis?

--Mais cela est indigne de vous!

Elle abaissa les yeux sur ses bras, sur ses jambes; elle se regarda dans

la glace:

--De quelle matière voulez-vous donc que je sois faite? Est-ce que je ne

suis pas construite comme tout le monde? Est-ce que je n'ai pas un coeur

comme les autres?

--Vous avez engagé tout cela.

--Si vous parlez d'engagement, permettez! Car vous vous étiez engagé

aussi bien que moi, et vous avez violé vos serments.

--Je sais, je sais, dit-il. Mais nous sommes placés, vous et moi, devant

l'opinion publique. Eh bien! elle ne nous juge pas de la même façon.

--Je le sais bien. C'est cela que je ne comprends pas; et je me révolte

contre l'opinion publique. Voilà tout.

--Oui, «voilà tout»! Mais vous ne savez pas ce que ce «voilà tout»

signifie. Il ne s'agit pas de juger, nous, l'opinion publique. Nous ne

pouvons pas nous passer d'elle.

Élise encore une fois éclata de rire.

--Nous ne pouvons pas nous passer de l'opinion publique? Mais

regardez-moi donc! Est-ce que j'ai l'air de manquer de nourriture?

Est-ce que la vie s'est retirée de moi? Est-ce que je demande quelque

chose? J'ai l'opinion publique contre moi, dites-vous? Mais cela ne me

gêne pas tant qu'une mouche qui s'appuie sur ma main...

--Vous parlez comme une enfant! Vous faites l'innocente de village!

Sachez que vous jouez avec un monstre: sa griffe terrible s'abattra sur

vous.

--Soit! dit-elle, j'y consens.

Il semblait à M. Destroyer qu'il entendît parler quelque habitant de la

lune. Il fit un geste comme pour balayer les traces matérielles, sans

doute visibles à ses yeux, des paroles prononcées, et il dit:

--Tout cela, c'est de l'enfantillage: il y a une situation irrégulière

et qui demeure à régler. Vous ne pouvez pas compter sur un divorce...

--Pourquoi donc? dit-elle.

Il parut encore recevoir une volée de cailloux par la figure. C'était

l'ex-mademoiselle de La Hotte-Saint-Pair qui lui disait cela!...

--Mais, malheureuse, s'écria-t-il, votre famille en mourrait!

L'évocation de sa famille, dont elle faisait en réalité si peu de cas en

sa folie amoureuse, la gêna. Elle consentait bien à être irrévérencieuse

envers sa famille, mais elle n'avait pas pensé lui causer un grand

malheur. A part elle, elle songeait: «C'est ma famille qui a voulu la

grande erreur de ma vie»; mais elle se refusait à toute idée de

représailles.

--Eh bien! dit-elle, point de divorce. En avez-vous besoin pour prendre

une autre femme? Moi, je n'en ai que faire. S'il vous déplaît que je

porte votre nom, rien de plus facile pour moi que de l'abandonner:

voyez, je vis à l'étranger, dans un quartier peuplé d'inconnus pour moi.

Je ne fréquente personne...

--Assez! dit-il, exaspéré; je vois que j'ai affaire à une démente. Si

votre coup de tête datait d'hier soir, je pourrais croire à une crise

passagère; mais vous avez eu tout le temps de délibérer, et je pense,

ajouta-t-il amèrement, que vous avez des conseils... Nous obtiendrons

une séparation.

Elle ouvrit les deux mains et souleva l'arc de ses sourcils. On ne

pouvait imaginer un geste de tranquillité plus débonnaire, et rien ne

pouvait paraître plus impertinent à un homme.

Il fut aussitôt debout, la tête inclinée cérémonieusement. Il souleva

d'une main sa chaise pour la reculer un peu en faisant glisser sa

semelle sur le sol, suivant une courbe,--un de ces gestes empruntés au

Répertoire et où il excellait.--Puis il salua très bas, en inclinant la

tête, de façon qu'Élise aperçût jusqu'à sa naissance cette raie

magnifique, infinie, qui jadis l'avait fait tant rire. Et elle avait

encore envie de rire, ingénument, aussi éloignée de tout souci

aujourd'hui qu'elle l'avait été dans ce passé puéril.

Élise · 第 15 / 44 题