Un matin, dans l'antichambre, la voix de madame Courvoisier fut
entendue, à la fois rauque et à bout de souffle, faisant présager
quelque importante nouvelle. Élise, dans le lit, sursauta. Puis Mélanie
frappa à la porte et l'ouvrit sans plus attendre:
--Madame! c'est une lettre...
Élise n'avait pas reçu de lettre jusqu'ici. Qui donc eût pu lui écrire,
puisque personne ne connaissait sa retraite? M. Le Coûtre lui-même,
quand il s'absentait, se gardait de confier à la poste une adresse qui
devait demeurer ignorée. A première vue, entre les doigts de Mélanie,
Élise reconnut l'écriture de son mari.
M. Destroyer écrivait à sa femme une lettre digne, sévère, et tout
ensemble un peu tendre, très composée, compassée comme lui-même. Il
avait appris «l'abandon du domicile conjugal» en arrivant à Paris, par
le concierge de l'immeuble, par le départ de Jeannette, et enfin par de
nombreuses lettres de madame de La Hotte à sa fille. Ces lettres, il
avait pris la liberté de les ouvrir, disait-il, afin de s'informer, et
il les renvoyait ci-jointes, espérant qu'à défaut de sa propre prière
l'angoisse d'une mère ferait réfléchir l'imprudente. Il suppliait Élise
de rentrer, jurait de reprendre avec elle une vie exemplaire; il
terminait par des considérations, d'ailleurs justes, sur l'effroyable
avenir réservé à une femme jeune, inexpérimentée et fugitive. Il
semblait ignorer la liaison. Pouvait-il en concevoir une?
Élise lut cette lettre sans émotion. Elle était intriguée par le fait
que son mari avait découvert sa retraite, et impatientée qu'il ne lui
dît pas comment il s'y était pris pour arriver à cette fin. Les lettres
de madame de La Hotte la touchèrent davantage. Élise n'avait pas songé
jusqu'à cette heure, tant son ivresse était complète, que l'on pût dans
sa famille s'inquiéter de son silence, et la pensée soudaine du tourment
de son père et de sa mère l'atteignait. Elle se mit, au sortir du lit, à
écrire une lettre explicative. Puis, cette tâche achevée, Élise
s'aperçut que dévoiler sa situation nouvelle, même en cachant bien
entendu la liaison, c'était ouvrir avec sa famille des hostilités sans
fin: son père, sa mère, ses frères, sa soeur et tout ce qu'elle
possédait d'oncles, de tantes et de cousins allaient venir ici lui
donner l'assaut! C'en était fait de la paix! Et jamais plus elle ne
pourrait recevoir chez elle M. Le Coûtre.
Elle n'expédia point sa réponse avant le déjeuner. D'ailleurs, elle
attendait son ami: ne valait-il pas mieux prendre l'avis de celui-ci
avant d'agir?
Jean-Marie arriva à midi sonnant. Sa seule vue allégeait Élise de tout
souci: elle l'aimait; il l'aimait; et puis il était si grand, si fort!
Et il était son protecteur.
Rassérénée aussitôt par la présence chérie, Élise le fut à ce point
qu'elle négligea même de demander à son ami ce qu'il convenait de faire,
d'urgence, et s'il était nécessaire d'expédier à sa famille la lettre.
Il ne subsistait plus pour elle de piquant, dans cette affaire, que le
dépit d'avoir été découverte par son mari en ce qu'elle croyait
ingénument être sa cachette.
--Mais, ma bonne amie, lui dit M. Le Coûtre, c'était par plaisanterie
que nous appelions «cachette» votre appartement, quai du Louvre!
Croyez-vous vraiment pouvoir nous dissimuler en plein Paris, vous avec
la figure que vous avez, et moi avec ma taille? L'étonnant est que vous
n'ayez pas reçu la lettre de votre mari trois semaines plus tôt! Qu'il
fût à Paris ou au loin, cent personnes pouvaient l'informer!...
--C'est égal, soupirait Élise, je donnerais quelque chose pour savoir si
c'est lui qui m'a suivie, ou quelque autre.
Elle en revenait sans cesse à ce petit problème, avec une obstination
puérile. Elle s'attachait à un détail qui importait peu, et elle
demeurait insouciante du reste.
M. Le Coûtre, bien qu'il eût prévu l'événement, ne le considérait pas
d'un oeil serein. Il dit à Élise:
--Qu'allez-vous répondre à votre mari et à votre famille?
--Répondre à mon mari?... A quoi bon? A ma famille, c'est déjà fait:
voici la lettre...
--Ah!
--Il est vrai, ajouta-t-elle en riant, que je ne la mettrai pas à la
poste!...
--Qu'est-ce que vous y dites donc?
--La vérité.
--C'est absurde!
--Mais, mon chéri, puisque vous êtes vous-même d'avis que nous ne
pouvons rien cacher...
--Entre ne rien cacher et s'empresser de tout dire!...
--Aussi, je ne mettrai pas la lettre à la poste.
--Mais, avec votre mari, ma pauvre enfant, vous avez des intérêts à
régler...
--Allons, allons, à table! Ne sentez-vous pas qu'il y a une matelote de
madame Courvoisier?
Élise ne voulait rien entendre de ce qui n'était pas ce qu'elle appelait
«son bonheur». Dans «son bonheur» elle refusait d'être troublée. Elle
remettait à plus tard tout ce qui pouvait l'importuner. Il fut
impossible à M. Le Coûtre de la ramener à un sujet qui ne lui permettait
point, à lui, l'insouciance.
L'après-midi, elle alla rue Guénégaud, et là, moins encore, fut-il
question du sujet.
A une interrogation de son ami, elle dit:
--Je vais avoir le temps de penser à tout cela, une fois seule...
Il sourit, hocha la tête; et, en lui-même, ce grand gaillard apte à
porter des fardeaux disait: «Au diable!...»
En rentrant quai du Louvre, vers la fin de la journée, Élise fut comme
happée par madame Courvoisier, qui, ouvrant la porte de sa loge et
s'effaçant pour inviter sa locataire à entrer, sembla faire le vide en
son réduit. Aucun mot, nul cri de la part de la concierge, mais cette
porte ouverte précipitamment, cet effacement de toute la personne de la
concierge replète, et Élise se crut appelée à l'intérieur de la loge où
elle n'avait jamais mis le pied à cause de l'épaisse odeur culinaire et
de l'humaine qui s'y superposaient désagréablement. Elle entra. Madame
Courvoisier ôta ses lunettes d'une main, et, de l'autre, tâtonnant, elle
arracha d'un coin de la vitre où elles étaient fichées une carte de
visite cornée et une lettre. Puis, remettant tout à coup et
précipitamment ses lunettes, la concierge s'approcha du visage de sa
locataire et l'examina.
Le visage de la locataire exprima assurément la surprise, mais non pas
du tout celle qui paraissait escomptée. Toutes choses ne pouvaient
affecter qu'à la surface cette femme à peine échappée des bras de son
amant et encore toute ravie d'amour.
La carte cornée était celle de M. Destroyer. Sur l'enveloppe de la
lettre, Élise reconnut l'écriture de son mari.
Et pendant qu'Élise ouvrait la lettre et en prenait connaissance, la
concierge, pourtant attentive à l'examiner, parlait:
--Ce Monsieur est venu, Madame n'avait pas tourné le coin du quai...
Ce qui expliquait que la lettre, écrite dans un café du voisinage,
probablement, avait eu le temps de parvenir à son adresse avant que sa
destinataire fût rentrée.
La lettre était brève. Élise l'eut vite déchiffrée. Madame Courvoisier,
qui ne se tenait plus, s'écria:
--C'est donc ça le mari de Madame!... Ça n'est pas Dieu possible que
Madame soye sans miséricorde pour un si bel homme!...
Élise sourit.
--Courvoisier était encore là, Madame: il est de mon sentiment exact; ça
n'est pas mon sexe qui me fait parler: «C'est une paire de
moustaches,»--voilà les propres paroles de Courvoisier,--«qui doivent
prendre comme à l'hameçon tous les coeurs de femmes...»
Et, comme toujours, lorsqu'il s'agissait de son mari ou de tout ce qui
ne concernait pas son amour, Élise cessa de penser à la lettre ainsi
qu'aux suites qu'elle pouvait comporter. Remontée chez elle, elle se
remémora sa journée, ses heures de bonheur.
La lettre pourtant comportait des suites. M. Destroyer savait désormais
où habitait sa femme. Il annonçait qu'il voulait détruire une situation
irrégulière et pour lui intolérable. Il tenait désormais la transfuge au
gîte, il promettait nettement qu'il ne la lâcherait plus.
Et s'il était, en effet, comme tant de ses pareils, homme à manquer à
son serment de fidélité quant à la chair, il était, comme autant de ses
pareils, homme à ne pas faillir à une parole donnée, fût-ce à soi-même.
Si Élise n'avait pas été possédée par un démon ou par un dieu, elle
n'eût pu s'empêcher de prévoir en ses détails la poursuite qui la
menaçait, la chasse dont elle allait être, dès le lendemain, le gibier
forcé, la meute qu'on allait incessamment lancer contre son corps de
Diane impure, et la course excessive pour ses jambes légères, et
l'inévitable curée. Elle était sans défense. Jean-Marie lui-même l'en
avait avertie en lui conseillant de se rendre.
Cependant elle ne pensa à rien qu'à son amour et à sa béatitude. Elle se
laissa endormir par son heureuse fatigue. Son sommeil ne fut troublé par
aucun rêve fâcheux. Elle se réveilla, toute fraîche, dans la fraîcheur
du matin, la fenêtre ouverte sur les peupliers frissonnants, au chant
déjà familier pour elle des marchands ambulants, au sifflement des
remorqueurs de Seine.
V
M. Destroyer, pour arriver quai du Louvre à l'heure fixée par lui dans
sa lettre, prit son café trop chaud, et, l'oeil aux horloges, quitta le
restaurant de la rue Royale où il avait déjeuné. Il traversa la place de
la Concorde et le jardin des Tuileries, en consultant plusieurs fois sa
montre. Il était ponctuel, méticuleux, consciencieux même, eût-on pu
dire, en admettant que la fidélité conjugale, tout au moins du côté du
mari, ne fait pas partie de ces règles qu'un homme du monde interprète
d'une manière étroite.
Il ne doutait pas que sa femme ne le reçût, étant donnée la lettre
écrite par lui, et vraisemblablement remise la veille, entre les mains
de sa destinataire. Et, par une attention galante envers Élise qui
n'aimait pas l'odeur du cigare, il s'abstenait de fumer; il en éprouvait
une gêne réelle et aspirait de temps en temps de l'air par la bouche.
Il allait revoir sa femme, qui avait «abandonné le domicile conjugal»
depuis six semaines. Il n'était pas dépourvu d'émotion. Pratiquant, sans
examen, les moeurs de son temps, celles qui régnaient parmi ses amis,
parmi ses connaissances, il n'admettait à aucun degré qu'en ayant une
maîtresse, et plusieurs maîtresses, il eût failli, lui. Il ne se
reprochait absolument rien. Prendre une maîtresse n'était pas même signe
que l'on fît chez soi mauvais ménage; ç'avait été signe tout au plus
qu'il ne trouvait pas, dans son ménage, le confort parfait auquel un
garçon de trente-cinq ans s'est accoutumé, ou bien qu'il s'offrait, sans
y ajouter d'importance, de ces distractions d'homme, comme le tabac, le
billard ou la salle d'armes, qui constituent, dans la vie masculine, un
domaine réservé, où nul n'a rien à voir. C'était, par ailleurs, une
manifestation de prospérité matérielle qui s'allie tout naturellement au
fait d'avoir un bon tailleur, un bottier renommé.
Par contre, si d'aventure la femme légitime avait vent de cet acte
désinvolte et s'avisait d'en prendre ombrage, il était non moins admis
que l'homme s'inclinât devant ses prétentions. Sacrifier à la femme la
maîtresse était un acte de courtoisie apprécié et normal. Congédier la
maîtresse, au moins momentanément, pour la forme, et ne fût-ce que par
simulation, n'altérait pas l'acte de courtoisie. A tel congé M.
Destroyer eût consenti avec l'affabilité la plus déférente pour peu
qu'Élise se fût plainte. Mais Élise, sans proférer une seule parole,
avait «abandonné le domicile conjugal». Cette dernière expression,
consacrée par le Code, dispensait l'esprit d'un mari de méditer sur le
fond de la situation et de prononcer un jugement quelque peu nuancé.
Élise, non pas lui, avait mis le contrat de mariage en état d'être
rompu. Dans l'âme conventionnelle, dans l'âme sociale de M. Destroyer,
une malchance avait voulu qu'Élise eût l'occasion de lui reprocher à lui
une peccadille; mais Élise était la coupable.
Il ignorait qu'elle eût un amant.
Il avait vécu deux ans et demi avec elle; il avait eu d'elle un enfant;
mais ni présence, ni absence, ni paroles, ni silence, ni caresses ne
semblaient, à aucun moment, avoir éveillé en elle le moindre symptôme de
l'amour. Et il n'en concluait nullement qu'elle ne l'aimât point, car,
l'esprit entièrement soumis aux manières de penser communes, il se
jugeait beau, bien fait, proprement tenu, bien élevé, galant même, tel
enfin qu'il est convenu qu'est un homme agréable aux femmes. Et il
savait, pardieu! qu'il plaisait aux femmes. Pourquoi une petite fille de
province, et qui, en somme, n'avait jamais rien vu, eût-elle fait la
rebelle? Il la jugeait seulement peu démonstrative, jusqu'à présent
dépourvue de sens, peut-être un peu baroque, originale, tenant de son
père, en somme, un caractère difficile et secret qu'en habile homme il
devait dompter un jour. Allant la voir aujourd'hui, après la frasque
commise par elle, lissant ses longues moustaches, époussetant d'une
chiquenaude un grain de poussière sur le revers de sa jaquette, il
croyait qu'il ramènerait sa femme.
Il tira encore une fois de son gousset sa montre, et en confronta
l'indication avec celle d'un cadran; il dépassa le café formant le coin
du quai et pénétra dans l'étroit couloir de la maison où habitait Élise.
Il ouvrit sans frapper la porte de la loge, et vit se décomposer le
visage de madame Courvoisier:
--Madame n'a pas déjeuné là,... dit celle-ci.
--Cependant!... fit vivement M. Destroyer.
--Oh! Madame ne manquera pas de rentrer, surtout si Monsieur a donné
rendez-vous à Madame!
Il était furieux; mais il prit un air dégagé, ne voulant pas faire
figure d'un qui a donné rendez-vous et à qui l'on manque.
Madame Courvoisier, qui se repaissait de la vue d'un si bel homme, lui
offrit de s'asseoir et d'attendre une petite minute. M. Destroyer humait
les relents de la loge et regardait autour de lui; il refusa. Il dit
qu'il repasserait peut-être.
En effet, il repassa, trois quarts d'heure après, saturé de la vue des
grainages, des oiseaux, des instruments aratoires, ayant poussé jusqu'au
chevet de Notre-Dame et jusqu'à la Morgue, s'étant assis sur un banc du
quai.
Madame n'était pas rentrée.
Il prit à peine le temps de recueillir le mot de la bouche de la
concierge qui le prononçait avec confusion, presque avec un sentiment de
honte personnelle, comme si elle-même eût été coupable vis-à-vis de cet
homme si bien et, qui plus est, de cet homme qu'elle sentait armé de ses
droits.