Fidèle à la tradition, elle avait consacré, de tout temps, sa vie aux
«relations»; mais les relations d'à présent, sans cesse changeantes,
renouvelées, illimitées, prenaient à ses yeux un charme insoupçonné. Ces
relations nouvelles étaient quelconques à la vérité; par elles, elle se
sentait heurtée, choquée même quelquefois. Cependant, ces chocs et ces
heurts, sans qu'elle y prît garde, ne lui devenaient-ils pas agréables,
comme certains coups, douloureux d'abord, amusent petit à petit le
boxeur qui s'y accoutume? Le seul mouvement, l'agitation pour elle-même
en arrivaient à l'étourdir et à la fasciner. Elle s'encanaillait, un
tout petit peu, elle aussi, comme allait le faire toute la société
contemporaine. Et elle demeurait stupéfaite que sa fille, âgée de seize
ans, s'amourachât d'un officier non tombé d'un arbre généalogique, d'un
homme non «distingué», selon la formule!
L'incident, grâce à Dieu, fut dépourvu de suites fâcheuses; mais Élise
n'en demeura pas moins dolente et meurtrie tout l'hiver, et il fallut
recourir à mille stratagèmes pour réduire autant que faire se pouvait
les risques de rencontres entre le sous-lieutenant et la jeune fille.
Une année entière, la famille n'eut pas d'autre souci. On regrettait que
la petite folle n'eût pas fixé son caprice sur quelque baigneur
étranger, qui, du moins, eût disparu dès septembre. Et, lorsque la
saison se rouvrit, puisque aussi bien il ne fallait pas songer à
boycotter le Casino ni la plage, on appliqua tout un programme
longuement et minutieusement élaboré par M. de La Hotte en sa chambre
aux paperasses.
Il consistait à couper, par des excursions, voire par un voyage, la
période d'inévitables contacts avec la compagnie hétéroclite du Casino,
avec cette turbulente société où l'on attendait pourtant que l'idéal
fiancé se révélât!
Dès le commencement de la saison, on remarqua, parmi les baigneurs et
les danseurs, un très beau garçon nommé M. Destroyer. C'était un
ingénieur des arts et manufactures; il dirigeait une usine dans le
département de la Loire.
Il parut immédiatement dangereux, soit à cause de sa beauté physique,
soit parce qu'on l'avait vu, pendant la première semaine, rejoindre sur
la plage une femme aux cheveux teints et qui ne se mêlait à aucun
groupe.
Madame de La Hotte avait une si vive crainte que sa fille ne tombât
amoureuse de ce bellâtre qu'elle s'en ouvrait à tout venant.
--Voyons, chère madame, ou chère cousine, lui répliquait-on, pourquoi si
tôt vous alarmer? Élise semble-t-elle avoir remarqué ce monsieur?
--Non.
--Eh bien?
--Justement! C'est un très beau garçon. Elle ne lève pas les yeux sur
lui; du moins je ne l'ai pas vue le regarder une seule fois; ne
cacherait-elle pas son jeu?
--Oh! Madame, qu'allez-vous chercher là? Élise n'est pas dissimulée...
--Non! mais il y a eu l'expérience de l'année dernière; nous avons dû
nous montrer extrêmement sévères pour la malheureuse enfant, et elle
s'en souvient. Si son coeur parlait cette année, elle le serrerait dans
un étau!...
--Voilà le résultat de l'expérience!...
Élise ne levait pas les yeux sur le bel étranger qui, cependant, dansait
le soir avec plusieurs jeunes filles. Madame de La Hotte faisait tous
ses efforts pour éloigner le coeur inflammable d'Élise jusque même des
jeunes filles avec qui dansait le bel étranger. Et le mot d'ordre était
donné, dans la famille, de ne jamais parler de ce monsieur en présence
d'Élise.
Il y avait alors, dans la maison du cours Jonville, la tante de
Saint-Brieuc et sa fille, celle-ci du même âge à peu près qu'Élise,
nommée Anne, assez disgraciée de nature et qui, à cause de cela, ne
causait point les mêmes alarmes que sa cousine. Anne répéta, sans
retard, à Élise le mot d'ordre qu'elle avait reçu. Élise s'exclama:
--On peut bien parler de lui en ma présence, dit-elle: je ne suis pas
près de m'emballer pour sa figure. Je le trouve ridicule.
--Je pensais bien, dit la cousine Anne, que tu n'avais pas manqué de le
regarder...
--Bien sûr, que je l'ai regardé. Il est grotesque avec sa raie jusqu'au
milieu du dos et ses moustaches deux fois trop longues: il me fait
l'effet d'une réclame pour cosmétique, ou d'un tzigane.
Anne répéta les propos d'Élise. Madame de la Hotte fut enchantée, parut
rassurée; puis tout à coup:
--De deux choses l'une, dit-elle: ou bien c'est Élise qui a parlé
spontanément à sa cousine de ce monsieur, et c'est donc qu'elle pense à
lui; ou bien c'est Anne qui a pris les devants en transgressant la
défense de parler...
Anne évidemment n'en mena pas large lorsqu'il fut avéré que c'était elle
qui avait parlé. Il n'en demeura pas moins qu'elle avait ramené la
sécurité dans l'esprit des parents. Élise était raisonnable; même en
présence d'un si beau garçon, elle demeurait impassible; elle n'avait
donc pas ce coeur d'étoupe tant redouté. D'ailleurs, faisait-on
observer, de l'aventure de l'année précédente il ne demeurait en elle
aucune trace. Elle avait recouvré son entrain, sa belle humeur, et tout
le monde avait pu remarquer que de fréquentes rencontres avec le
sous-lieutenant Piédoie la laissaient très indifférente. Allons! Allons!
Élise était une jeune fille avec qui l'on ne désespérait pas de pouvoir
parler raison lorsqu'il s'agirait de la marier.
Quelle imprudence de s'être tant échauffés! Ne se donnant pas trois
semaines pour que s'imposât quelque dérivatif aux plaisirs de la plage,
les parents n'avaient-ils pas fixé la date d'une excursion à Jersey!
Cette excursion était devenue inutile. Eh bien, cette excursion, ce fut
Élise qui la réclama.
Ah! par exemple, on ne s'était pas attendu à cela.
Cette excursion coûteuse et superflue, il fallut ruser pour en détourner
la jeunesse, affirmer que les matelots pronostiquaient une mer démontée
pour la semaine suivante, et se prêter plus que jamais aux
divertissements du Casino, afin que tout le petit monde eût au moins une
compensation.
Une fête, au profit des «Terres-Neuviens», devait précisément avoir lieu
dans la huitaine. Après le feu d'artifice, serait donnée une grande
soirée dansante. La jeunesse se résigna, non sans maugréer, disant que
ces saisons de bains de mer, «c'était toujours la même chose». Les
fameux plaisirs du Casino, qui avaient tout bouleversé peu d'années
auparavant, cette génération trépidante les avait déjà épuisés.
La fête eut lieu, qui fut déclarée insipide, et la soirée, d'un mortel
ennui. Le baromètre, entre parenthèses, s'était maintenu au beau fixe.
Il se trouva que madame de La Hotte eut un motif de partager l'humeur
bougonne des jeunes gens.
Madame de La Hotte jugea, et elle en avait fait la remarque notamment à
la grande soirée, qu'on faisait peu danser sa fille. Non qu'Élise s'en
plaignît! De la danse, mon Dieu, elle n'était pas folle, et elle
prétendait même que rien ne lui répugnait davantage que de passer des
bras d'un monsieur en ceux d'un autre. Élise était très droite, très
sincère; il fallait la croire. Mais sa mère fut un peu froissée dans son
amour-propre.
Toutes les jeunes filles s'arrachaient M. Destroyer, le si beau garçon,
malgré les insuffisantes références et malgré la femme aux cheveux
teints. M. Destroyer avait pénétré dans plusieurs familles des plus
honorables.
Il n'avait pas même cherché à se faire présenter Élise! Madame de La
Hotte, sans souffler mot de l'impression qu'elle en ressentait, avait
des suffocations. C'était elle, non sa fille, qui désormais suivait de
l'oeil, à la dérobée, le jeune homme à la «raie jusqu'au milieu du dos»
et à la moustache victorieuse, et elle blêmissait de voir telle et telle
des amies d'Élise paraître charmées en valsant entre ses bras.
Élise, non pas jolie précisément, était grande, souple, et fine; elle
avait des cheveux blonds, abondants, une bouche un peu large sur des
dents moins régulières que pures; et elle avait aussi ces yeux longs,
facilement alanguis, où l'on devine d'infinies possibilités de
tendresse, ces yeux légèrement relevés vers les tempes, où la prunelle
glauque, comme un étrange animal sous-marin, blotti dans sa grotte,
semble se dissoudre tout à coup dans une belle eau d'émeraude; les
sourcils rapprochés entre eux et rapprochés des cils; le nez petit, bien
taillé, net et décidé. On lui reconnaissait d'un commun accord une
séduction assez particulière. Sa famille, bien qu'un peu hautaine, était
excellente; ses parents pleins de bonté; et enfin, indépendamment de son
avenir, tout le pays savait que le chiffre de sa dot serait appréciable.