D'un carnet de notes qui date d'une vingtaine d'années, j'extrais les
quelques pages suivantes où je ne modifierai que les noms de personnes.
«Granville, 17 août 189...
»Je suis assis, à table d'hôte, en face d'un couple dont je redoute les
avances. Pour avoir entendu l'homme et la femme échanger entre eux
quelques mots, j'ai l'appréhension d'être amené à «faire connaissance».
Pourquoi cette crainte? Ces gens sont simplement ordinaires. La femme
n'a guère plus de trente ans et n'est pas laide. L'homme a la
quarantaine; il est décoré; il est quelconque; il n'a pas l'air d'un
sot. Mais quelle façon de parler à sa femme! Et ils s'entretiennent
d'une «madame de Vamiraud», d'un «monsieur» et d'une «madame de La
Hotte-Saint-Pair». Seraient-ils les domestiques endimanchés ou les
régisseurs de quelque hobereau?
»Et pourquoi aussi me donné-je la peine, moi, de griffonner ces notes à
leur propos? Je le sais bien! C'est parce que je les ai vus, tantôt,
adresser un salut, très bref, à cette jeune femme à l'air triste et
singulier, que j'ai tant regardée sur la terrasse du Casino. Ils la
connaissent. Par eux je pourrais savoir qui elle est. Et cependant je me
refuse à «faire connaissance».
»Ce n'est pas vilain du tout, cette plage de Granville. Elle s'arrondit
en hémicycle. Trop de galets; mais de beaux rochers; et puis, là-haut,
sur la gauche, la vieille ville bien perchée. Des remparts, et un bon
clocher de granit qui a dû essuyer des tempêtes. Comme de juste, on a
gâché la vue en construisant un Casino en planches, affreux, et qui a
l'air d'une gare provisoire de chemin de fer départemental. Mais, pour
que les hommes se plaisent en un endroit, il faut qu'ils y abîment
quelque chose.
»Si l'on a les chevilles solides, on peut faire une jolie promenade sur
les rochers au pied des remparts de la vieille ville. Les baigneurs ne
s'y hasardent guère; on y touche la mer brutale et sa côte rugueuse; on
y perd de vue tout ouvrage rappelant une station d'été; et les filles du
port qu'on y surprend parfois, à leur bain, sans les troubler le moins
du monde, nues comme Ève, ou se dévêtant dans une crique, me font, au
soleil couchant, plutôt penser à des René Ménard ou à la simplicité des
temps primitifs.
»On m'a dit que, tout près d'ici, les îles Chausey, minuscule archipel
de rocs arides ou couverts de goémons, vous laissent imaginer que vous
êtes à mille lieues du monde habité.»
«18 août.
»On est informé de tout malgré soi, et jusque même des choses que l'on
ne désire pas connaître.
»Tantôt, j'apprends le nom du couple qui me fait vis-à-vis, par un grand
et fort homme qui vient demander «monsieur et madame Saulieu» et à qui
l'on répond: «Les voici, monsieur Le Coûtre.» Je sais donc le nom d'un
Le Coûtre, par-dessus le marché.
»Dès lors, mon attention se porte sur les enveloppes, assez nombreuses,
déposées dans le casier de «M. Saulieu». Ce M. Saulieu est joaillier, je
ne sais quel numéro, rue Daunou.
»Tout cela ne m'intéresse absolument pas. Mais ce joaillier, du nom de
Saulieu, donne des coups de chapeau à la jeune femme triste et
singulière. Et le nommé Le Coûtre en fait autant.
»L'un et l'autre saluent cette jeune femme et ne lui parlent pas.
»L'un, Saulieu, a parlé tantôt à une jeune femme qui accompagne celle à
qui il ne parle pas, et, pendant le colloque, cette dernière a
ostensiblement affecté de s'écarter... Quant à l'homme, grand et fort,
qui salue aussi, il n'accomplit cet acte de politesse que dans la rue ou
sur le cours; je ne l'ai jamais vu au Casino ni sur la plage.
»Encore une fois, qu'est-ce que cela peut me faire? Mais je suis seul;
je ne m'amuse guère; et j'aime à regarder, à deviner.»
«Iles Chausey, 19 août.
»Ça y est. J'ai fait la connaissance du joaillier Saulieu, de son épouse
et de l'homme grand et fort dont j'avais oublié le nom: Le Coûtre. Ce
qui est étonnant est que j'ai fait leur connaissance parce que je l'ai
voulu! Ce qui est stupéfiant est que je l'ai voulu dans le moment où ces
gens-là m'agaçaient le plus. A seulement les entendre parler, je
m'irrite; et leurs sujets d'entretien, qui sont d'assez ordinaires
commis voyageurs, étaient particulièrement désobligeants cette
après-midi aux îles Chausey, poétique désert au parfum de varechs. Oui;
mais ils mêlaient à leurs propos vulgaires le nom cent fois répété de
madame de Vamiraud, et ils avaient ajouté à ce nom,--mais avec quels
airs! et de quel ton tout à coup abaissé!--le modeste nom d'«Élise», qui
ne saurait, à cause de ce ton et de ces airs, appartenir à madame de
Vamiraud, ni cependant à la femme de chambre de celle-ci, mais
vraisemblablement à quelqu'un qui, pour un motif que je n'ai pu démêler,
n'est jamais ni nommé à haute voix ni appelé de son nom de famille. J'ai
été démangé tout à coup d'une curiosité exaspérée; je me suis rapproché
un peu d'eux à la table d'auberge où nous étions seuls. J'en ai été
d'ailleurs pour mon geste inconsidéré: ma présence les a fait taire.
»Nous avons échangé des banalités. Tout le reste de l'après-midi, en les
rencontrant dans l'île, qui n'est pas très grande, j'ai dû croiser mes
mots stupides avec ceux de mes nouvelles connaissances, ce qui, pour
moi, a rompu en petits morceaux le plaisir, que je m'étais promis, de
rêvasser solitairement dans ce désert marin.»
«20 août.
»Une journée torride. Je cherche de l'ombre. Je me réfugie sous les
vieux ormes du cours Jonville, qui répandent une nuit assez épaisse. Un
ruisseau, canalisé, court près de là; on entend le bruit des laveuses,
et cela vous confirme la proximité de l'eau et vous donne l'illusion
d'un peu de fraîcheur.
»Mais je m'ennuie presque aussitôt, et alors me voilà échoué à la salle
de lecture du Casino. Un soleil implacable incendie la faible toiture.
Comment ces baraques ne prennent-elles pas feu! Je me balance dans un
rocking pour me laisser croire que l'air s'agite, et je m'évente à
l'aide d'un journal que je ne lirai pas.
»Peu de monde; mais, parmi les oisifs désemparés, je vois entrer la
jeune femme triste et singulière. Pourquoi me plaît-elle? Est-ce à cause
de la façon dont j'ai entendu que l'on parlait d'elle? Est-ce qu'elle
excite ma compassion par son visage malheureux? Est-ce parce que,
simplement, elle me plaît?
»Elle a été s'asseoir à table; elle a écrit, longtemps. Elle ne lève les
yeux sur personne. Se réfugier, comme un étranger, comme moi-même, sous
les planches brûlantes d'un lieu public quand on a sa famille et sa
maison de famille dans la ville! Car, aux bribes de conversation saisies
par moi hier à Chausey, j'ai compris ce détail. Elle est bien de
Granville; elle est parente de madame de Vamiraud et des La
Hotte-Saint-Pair. Saint-Pair est le nom d'une commune des environs.
»Je suis resté là longtemps, parce qu'elle a écrit longtemps. Quand elle
s'est levée, elle tenait à la main deux enveloppes fermées; elle a passé
tout près de moi. J'ai aspiré son parfum. Je l'ai suivie! Mon
désoeuvrement a quelque chose de pitoyable.
»Elle n'a pas fait timbrer ses lettres; elle ne les a pas jetées à la
boîte; elle les a conservées à la main. Elle est descendue sur la plage
et s'est dirigée tout droit vers une cabine. Il n'y avait pas encore
trois personnes à l'eau. Elle se baigne seule et de bonne heure. Je l'ai
regardée, ensuite, de loin. Elle nage bien; je me suis fatigué les yeux
à ne pas perdre de vue son bonnet de bain, bleu clair.»
* * * * *
Le carnet de poche d'où sont extraites les notes précédentes en contient
beaucoup d'autres, dont je fais grâce au lecteur, parce qu'elles
s'éloignent de l'unique sujet que j'ai dessein de traiter ici. Je tourne
quatre pages en tête desquelles on lit: «Il pleut»; «Il pleut toujours»;
«Pluie diluvienne». J'ai dû passer ces mornes journées à me morfondre
dans une chambre d'hôtel et à jeter rageusement sur mon calepin des
projets de romans, de nouvelles, de réflexions professionnelles comme
celle-ci, par exemple, qui m'était sans doute inspirée par la lecture
d'un livre alors à la mode; «La description oiseuse: grande erreur du
temps... Avant tout, ne jamais décrire un objet, qu'il ne soit traversé
d'un rayon de lumière spirituelle, etc.» Il faut arriver au _25 août_
pour trouver une page, mais il est vrai, capitale, sur notre sujet.
«25 août.
»J'essaie d'écrire comme si je n'étais pas ému. Mais ma main tremble.
Allons, je veux rapporter fidèlement, posément, en témoin étranger, ce
que j'ai vu.
»Le beau temps revenu, la température était délicieuse. On pouvait se
promener au soleil. J'ai fait les cent pas sur la plage, aussitôt après
le déjeuner. J'ai été m'asseoir sur les rochers. L'heure du bain m'a
ramené vers la plage. Comme je posais le pied sur les premiers galets,
j'ai vu sortir d'une cabine et puis descendre en courant vers la mer le
bonnet de soie bleue. C'est évidemment lui que je cherchais, mais,
l'ayant vu, je suis ainsi fait que je n'ai pas voulu avoir l'air de
m'intéresser à lui outre mesure et qu'au lieu de le regarder approcher
de la mer, j'ai poursuivi ma marche jusqu'à l'autre extrémité de la
plage, sans presser aucunement le pas. Je ne me suis donc retourné
qu'après avoir heurté les autres rochers, ceux qui sont hérissés au pied
du bloc où s'assoit la vieille ville.
»Mais, à peine avais-je fait demi-tour, que je fus frappé par un
mouvement inusité parmi les baigneurs: ils s'aggloméraient en un point;
d'autres, au contraire, quittaient rapidement la mer, empoignaient leur
peignoir, remontaient la plage, s'arrêtaient tout à coup, et
quelques-uns redescendaient, presque aussitôt, pendant que la terrasse
du Casino se garnissait; une quantité de gens apparaissaient sur la
plage. «Un accident!» pensai-je. Et simultanément, j'avais la conviction
qu'une seule personne pouvait avoir été victime d'un accident: celle qui
portait le bonnet bleu. La troisième idée et les suivantes qui m'ont
frappé ont été celles-ci: «Je n'y peux rien!... Il est trop tard!...
C'est affreux!...»
»A peine accélérai-je mon pas, en m'approchant de la foule à présent
compacte. J'avais vu, du canot où pagaye continuellement un
maître-nageur, deux hommes plonger sur le probable «lieu du sinistre».
»Mais, ayant, je ne sais vraiment pas pourquoi, la conviction que
l'accident était arrivé au «bonnet bleu», comme, d'autre part, je savais
que le «bonnet bleu» était excellent nageur, l'accident ne devait être
causé ni par la fatigue, ni par une imprudence ou une maladresse, ni
vraisemblablement par la crampe d'un membre, mais par l'asphyxie. Je
déclarai le cas désespéré, apportant à cette conclusion pessimiste la
conviction que nous inspire tout malheur qui semble dirigé contre nous,
personnellement.
»Les plongeurs remontaient, soufflaient, s'agrippaient au canot et
replongeaient; un maître-baigneur avançait avec peine, à la nage, gêné
par son lourd pantalon. Hélas! bientôt dix minutes allaient être
écoulées depuis le moment où j'étais revenu sur mes pas, et l'«accident»
avait dû se produire bien auparavant, c'est-à-dire au moment que tout
doucement je m'éloignais après avoir vu courir le «bonnet bleu».
»Car la victime était bien la jeune femme au bonnet bleu; je le sus,
sans étonnement, mais non pas sans pâlir, dès que je me mêlai aux
groupes. Je sus même aussitôt son nom: on l'appelait madame Destroyer.
»Les recherches durèrent encore un grand quart d'heure; mais elles
devaient être vaines. Je m'indignai que le bain ne fût pas manqué pour
tous. Peu de temps après ces quelques minutes dramatiques, le public
habituel s'agitait dans l'eau indifférente; le canot contenant le
maître-baigneur se balançait et semblait danser parmi des vivants,
au-dessus d'un cadavre. Et un soleil, d'une splendide magnificence,
s'abaissait sur une mer parfaitement calme.»
«26 août.
»Je ne veux pas rester ici. Je m'en vais. J'ai retenu ma place au bateau
de Jersey.
»La mer n'a rien rapporté... Cela «s'explique, paraît-il»?
»Voici la version que l'on donne. Madame Destroyer était en effet une
bonne nageuse; née à Granville, elle avait une complète expérience de la
mer. Elle aurait pris tout simplement son bain trop tôt après le repas.
Cependant, je l'ai vue entrer à l'eau, alors que de nombreuses personnes
y étaient déjà, et certainement après quatre heures et demie. Oui; mais
elle appartenait à une famille soumise aux anciennes moeurs, qui a
coutume de faire venir chaque année ses membres jusque du fond des plus
lointaines provinces et qui les réunissait, le jour fatal, en un
déjeuner plantureux, lequel s'est prolongé plus que de coutume.
»On dit, depuis, que ce déjeuner était une sorte de fête de famille dans
le genre de celle qui fut donnée, selon l'Écriture, pour le retour de
l'enfant prodigue. Tels sont les termes qu'ont employés les Saulieu,
sans vouloir dire davantage. Ces termes ne font qu'accroître l'intensité
du brouillard qui plane sur l'aventure, mais, précisément à cause de
cela, ils s'harmonisent avec ce qu'il y avait d'incertain, d'embarrassé
et, ma foi, disons: de mystérieux, dans l'attitude de madame Destroyer
au milieu des siens, et dans l'attitude vis-à-vis d'elle de plusieurs
personnes amies de sa famille. Enfin, je n'oublierai pas que les Saulieu
disaient: «madame de Vamiraud» pour désigner cette jeune femme, compagne
ordinaire de madame Destroyer, et à qui ils parlaient, tandis qu'ils
disaient: «Élise» pour désigner madame Destroyer, à qui ils ne parlaient
pas.
»On jase. Toute la ville parle de l'événement et ne parle que de cela.
Que n'ai-je pas entendu dire?
»Le curieux est que les Saulieu, qui _la_ connaissaient, puisqu'ils
avaient prononcé son petit nom, et qui naturellement sont interrogés par
tout l'hôtel, se tiennent sur une réserve presque exagérée. Je sais
qu'ils ont été faire visite à la famille, à madame de Vamiraud
notamment, qui est bien la propre soeur de celle qu'on nommait Élise. Et
ils sont muets comme des tombeaux, comme cette mer qui a englouti Élise
et ne la rend pas.
»Je les ai interrogés moi-même. A la suite d'un événement pareil,
jusqu'à des étrangers s'informent, que diable! Ils m'ont dit, l'un et
l'autre séparément, ces rustres:
--C'est très délicat.
»Ce qui n'est pas délicat, c'est de dire cela d'une jeune femme morte.
Cela laisse supposer... Au fait, laisse supposer quoi?
»Je ne sais en vérité que penser, mais ma curiosité touchant cette jeune
morte est piquée au vif.
»Un fait à retenir: j'ai croisé, ce soir, dans l'ombre, sur la jetée, le
couple Saulieu accompagné du grand homme robuste dont j'ai encore une
fois oublié le nom. A mon approche, ils se sont tus. Je ne les ai pas
abordés. Mais, en les croisant de nouveau plus près des lumières du
port, j'ai distingué nettement que le grand homme robuste pleurait!...
il pleurait: je l'ai vu s'éponger les yeux avec son mouchoir, pendant
qu'il marchait à côté de ses amis; et, tout à coup, je l'ai vu s'asseoir
sur une borne. Il s'est pris la tête à deux mains. Il a une chevelure
épaisse et grisonnante qu'il secouait en désespéré. Il pleurait comme un
enfant.
»J'ai entendu madame Saulieu lui dire à demi-voix:
--Allons, allons, Jean-Marie!...
»Je me souviens que l'homme grand et fort, Jean-Marie, causait aux îles
Chausey, familièrement, avec les Saulieu, quand ceux-ci ont prononcé le
nom d'Élise. Lui ne l'avait pas nommée.
»Un roman entre la jeune femme trop charmante qui répondait au nom
d'Élise et l'homme que j'ai vu secouer ses cheveux poivre et sel, après
s'être affalé, comme un matelot du port, sur une borne! Non, voyons...
»Ma remarque ne vaut absolument rien: je le sais, car les grandes amours
sont extraordinaires en tout.»
«27 août.
»Le plus curieux est que je ne pars pas pour Jersey. J'apprends trop de
choses. Je suis trop homme de lettres: un événement qui a failli me
toucher le coeur s'enrichit de détails innombrables qui m'atteignent
l'esprit; et me voilà accaparé par un «sujet». Je n'ai plus besoin de
m'informer: on me renseigne. Les langues ne se tiennent plus; elles se
délient outre mesure. L'inconvénient est qu'on dit trop; il faut mettre
de l'ordre, trier, user plus que jamais de ce sixième sens, qui consiste
à percevoir le «vraisemblable».
»Un hasard précieux me sert. Il se trouve qu'un des hommes en qui j'ai
le plus de confiance, un vieil écrivain de valeur et méconnu, s'est
trouvé mêlé de la façon la plus baroque au mystère que je cherche à
éclaircir. Il est discret, mais ne me refusera rien de ce que sa
conscience l'autorisera à m'apprendre. Du diable si, avec le goût que je
me suis senti pour mon héroïne, je ne tire pas de là quelqu'une de ces
histoires, comme je les aime, c'est-à-dire qui ne ressemblent que le
moins possible à ce qu'on appelle «un roman»!»
I
Élise de La Hotte-Saint-Pair naquit en 1872, à Granville, d'une très
ancienne famille de la région. On voit encore, sur la route de
Saint-Pair, les restes d'un vieux château bâti en granit, dont le vent
de mer a décoiffé un pignon et tordu la girouette rouillée; c'est de là
qu'ont essaimé jadis tous les La Hotte, de mémoire d'homme, officiers de
marine, magistrats ou prêtres. Mais ce manoir était abandonné et déjà
dans un grand délabrement quand Élise était une petite fille, et il ne
servait plus que de grange. On allait le visiter, à intervalles presque
réguliers, pour enseigner aux enfants leurs origines, ce dont ceux-ci
profitaient surtout pour jouer à saute-mouton sur un foin sec contenant
toujours quelques chardons des dunes, qui leur piquaient les mollets.
Les parents d'Élise habitaient alors, au centre de Granville même, une
maison d'aspect modeste, mais largement étendue sur un des côtés du
triangle de la place dite «cours Jonville». Cette place, au sol non
pavé, était plantée d'ormes très vieux, en quinconces, qui
assombrissaient beaucoup les pièces, mais dont l'ombrage touffu ne
laissait pas d'être agréable en été. Sous ces beaux arbres se tenait le
marché deux fois la semaine. On voyait ces jours-là, le matin, madame de
La Hotte, qui connaissait par leur nom toutes les bonnes femmes, les
appeler de sa fenêtre et faire ainsi ses provisions sans sortir de chez
soi, et en papillotes.
Toute la journée, c'était alors, sous les grands ormes, un bavardage
frénétique, qui ne saurait être comparé qu'à la piaillerie des moineaux
à leur coucher. Élise, sa soeur aînée, nommée Marie, et ses deux frères,
à l'époque des vacances, se tenaient aux appuie-mains du
rez-de-chaussée, criant plus fort que les maraîchères et jouant à vendre
ou à acheter des denrées fictives, à moins que l'un des garçons,
suspendu par les poignets, ne dégringolât, en écorchant le crépi de
chaux grisâtre et ses propres genoux, pour aller chiper en bas ou se
faire offrir pour sa bonne mine quelque poireau, un trognon de chou, une
laitue piétinée, des cosses de petits pois verts dont il logeait jusqu'à
trois à califourchon sur son nez, ou bien des cerises en pendants
d'oreilles.
L'odeur des légumes et des fruits montait et se répandait dans la
maison, vers le soir, en même temps que s'apaisait la rumeur et que
baissaient les prix. M. de La Hotte-Saint-Pair, gourmand de sa nature et
en même temps un peu serré, descendait de sa bibliothèque,
invariablement, à cette heure. Il aimait à faire les cent pas sur le
cours, entre chien et loup, humant les parfums agrestes, sa canne
normande à la main, sans avoir l'air de rien, sinon de songer aux
paperasses qu'il avait remuées; et, tout à coup, on le voyait aviser un
panier de fraises ou un melon, qu'il rapportait, l'un assis sur son bras
replié et l'autre suspendu par l'anse à son petit doigt.
Ex-capitaine de mobiles, blessé grièvement, M. de La Hotte-Saint-Pair
vivait enfermé chez lui, depuis 1870. Il avait le goût de la généalogie
et de l'histoire; il s'occupait à classer d'innombrables papiers de
famille ou à s'essayer en des biographies ancestrales. A des dates
régulières, sa documentation s'enrichissait, grâce à des réunions
auxquelles, lui comme sa femme, tenaient, semblait-il, plus qu'à tout.
Très bien apparentés l'un et l'autre, ils demeuraient ainsi en contact
avec le moindre membre des deux lignées, et leurs déplacements n'avaient
jamais pour but que d'assister à des baptêmes, à des mariages ou à des
obsèques, parfois fort éloignés de Granville, mais pour lesquels on ne
lésinait ni sur l'argent ni sur la peine. Pendant toute leur jeunesse,
Élise, sa soeur et ses frères, furent à peu près toujours en deuil. Et
il venait à Granville des tantes, des oncles, des cousines, des cousins,
d'Avranches, de Saint-Malo, de Coutances, de Cherbourg, de Rennes, de
Saint-Brieuc, et jusque de Nantes et d'Angers, voire de Paris. En ces
réunions, espacées tout au long de l'année, et ménagées adroitement
selon les affinités et même selon les besoins d'apaiser des dissensions
ou d'éclaircir des malentendus, on se perdait en souvenirs, en exercices
de mémoire, en rappels pénibles et interminables de dates, en escalades
hardies de telle branche minuscule ou de tel rameau de l'arbre
généalogique, qui n'amusaient certes pas tout le monde, mais créaient
cependant une atmosphère, indéfinissable, une sorte d'élément que chacun
sentait propre à soi-même, autant qu'au groupe tout entier, où chacun,
plus ou moins consciemment, se complaisait.
Après la famille, il y avait les relations, qui ne comptaient pas peu.
Elles grevaient le budget par les cadeaux, les transports, les dîners,
sans compter les écritures innombrables, mais étaient tenues comme
essentielles à la vie, au premier chef, et les personnes qui en
faisaient partie constituaient une petite humanité à part, contre quoi
ne s'exerçait pas, du moins ne devait pas s'exercer, la critique,
humanité qu'on admettait pour bonne et impeccable, une fois pour toutes,
qu'on soutenait en cas de malheur, et défendait au besoin généreusement,
sauf le cas de manquement grave aux règles imposées par l'honneur, le
savoir-vivre, l'usage.
Élise, de qui la tête était très bonne, semblait avoir hérité du goût de
son père pour ce que les garçons appelaient irrévérencieusement «l'art
de grimper à l'arbre»; elle connaissait sur le bout du doigt plus d'un
siècle de générations non seulement de la famille, mais de mainte
famille amie, et, avant qu'elle eût atteint ses dix ans, elle se
montrait extrêmement comique, lorsqu'elle accompagnait sa mère, car on
l'interrogeait à perte d'haleine,--et c'était devenu un jeu commun par
la ville,--sur des faits datant de quatre-vingts ans, comme si elle eût
été une vieille dame. Ce n'étaient pas évidemment ces embranchements,
ces ramifications, ces cousinages, ces noms et ces dates qui
l'excitaient beaucoup, mais bien le succès qu'elle obtenait en se
montrant si savante.
Et cela lui fut une excellente préparation pour ses études qu'elle alla
faire pendant cinq ou six ans au couvent des religieuses de l'Assomption
d'Avranches. Quand elle venait à Granville, au jour de l'an, à Pâques,
aux vacances, elle poussait bel et bien des «colles» d'histoire à son
papa, qui demeurait à la fois ravi et un peu vexé de l'érudition de sa
fille souvent supérieure à la sienne propre. Avec ses connaissances,
toutes locales, il avait l'air bien provincial, avouait-il, vis-à-vis de
mademoiselle de La Hotte, qui vous parlait de l'histoire universelle
comme il parlait, lui, de celle de sa grand'mère.
Au temps où Élise eut une quinzaine d'années, les choses commencèrent à
se modifier beaucoup à Granville. La saison des bains de mer amenait de
Paris, notamment, une quantité de gens que l'on n'avait jusque-là jamais
vus; les trains fonctionnaient un peu plus rapidement, et la mode était
lancée de se déplacer, d'aller au loin à chaque période de vacances; les
médecins aussi tenaient la mer pour indispensable aux enfants. Cela créa
une animation inusitée sur la plage; on fabriqua des cabines; on édifia
une sorte de baraquement de bois qui fut baptisé _Casino_, devant quoi
fut cimentée une terrasse assez spacieuse, garnie d'une balustrade de
poutres croisées, d'où l'on dominait la mer, la petite plage arrondie,
semée de galets, et, sur la gauche, le rocher pittoresque qui porte la
vieille ville et son clocher. Un orchestre fut attaché à
l'établissement; il y eut des concerts, et le soir, dans une assez vaste
salle, bien parquetée, on dansait. Les «petits chevaux» ne devaient
apparaître que plus tard. Autour des Parisiens, nouvellement débarqués,
cela ramassait chaque jour les officiers du 11e régiment d'infanterie.
Pour les enfants, pour les jeunes gens et jeunes filles, comme pour la
plupart des parents, cette animation, avec ce qu'elle apportait de
nouveau et d'imprévu, devait être extrêmement goûtée; et les réunions de
famille, un peu mornes, ne pouvaient pas tenir longtemps contre
l'agréable vibration que causaient les gens de Paris, les plaisirs de la
plage et du Casino, les jeux, les papotages, l'élégance, les aventures,
la musique, le flirt et la danse. Au lieu de se contenter des figures
éternellement identiques ou progressivement ridées et jaunies de l'oncle
et de la tante de Saint-Malo et des chers cousins de Carentec, on
s'exaltait sur les charmes des figures nouvelles, toujours exquises
durant un mois ou six semaines, disparues après cela, il est vrai, et à
jamais, pour la plupart, mais remplacées l'année suivante par des
figures nouvelles encore auxquelles l'imagination prête si aisément
toutes les qualités qu'elle a le désir d'apprécier.
Pour le coup, adieu les généalogies et l'historique des familles amies!
Car il va sans dire qu'au bout d'une semaine les «figures nouvelles»
étaient liées et formaient corbeille non seulement entre elles, mais
avec les plantes indigènes, comme si elles se fussent développées et
eussent fleuri côte à côte depuis vingt ans. De ces amis de fraîche
date, on savait ce qu'il plaisait à ceux-ci de vouloir bien dire
d'eux-mêmes. Les renseignements, d'ailleurs, reconnus bientôt
controuvés, on devait, en conscience, les déclarer négligeables. Et
madame de La Hotte elle-même, jadis si farouche, si difficile en ses
liaisons, en arrivait à dire à propos de personnes avec qui ses filles
passaient la journée: «Que voulez-vous? Elles sont agréables; elles ont
l'air comme il faut... Pour le reste, l'un sur elles dit blanc, l'autre
dit noir. C'est à donner sa langue au chat.»
Que la résignation est vite venue, même aux parents les plus sages,
quand le plaisir des enfants s'en mêle et quand on est entraîné par
l'exemple universel et contagieux! Madame de La Hotte, qui avait opposé
une des résistances les plus énergiques à ces liaisons faciles et
promptes, s'y était faite au bout de peu d'années, d'une part dans la
crainte de demeurer isolée,--en toutes matières, une de ses plus grandes
terreurs,--et, d'autre part, entraînée qu'elle était par les propres
cousines et cousins, venus de loin jusqu'à Granville, et qui
prétendaient ne pas s'y morfondre à l'écart, alors qu'on s'y pouvait
amuser.
Un fait, d'ailleurs, ne sembla-t-il pas donner raison à l'opportunité de
cette mêlée d'éléments neufs, venus des quatre points de l'horizon?
Marie, la fille aînée des La Hotte, épousa un jeune homme de Paris, le
vicomte de Vamiraud, venu là, simplement, par hasard, en attendant le
bateau de Jersey, et de qui tout le monde ignorait complètement les
origines. Il avait eu, en apercevant mademoiselle de La Hotte, l'aînée,
le coup de foudre; il était demeuré quinze jours, le temps de se faire
aimer d'elle, quinze autres jours pour séduire la famille; il avait
épousé, deux mois après; et voilà que ce monsieur s'était trouvé le mari
rêvé, irréprochable, muni de tous les dons et appartenant à une famille
d'autant plus ignorée qu'elle était plus honorable. Une rencontre de
hasard avait formé un excellent ménage.
--Il est bien difficile, opinait depuis lors madame de La Hotte, de dire
de prime abord ce qui est bon et ce qui est mauvais; il y a tant
d'exceptions à la règle!... Dans nos familles, jusqu'au mariage de
Marie, exclusivement, on ne s'est jamais marié sans connaître l'un de
l'autre tous les tenants et aboutissants, et encore faisait-on remonter
son enquête jusqu'aux temps immémoriaux. Or, voilà un mariage d'amour
bâclé en quatre semaines, qui réussit à merveille et qui est tel qu'on
n'en eût point pu souhaiter de plus satisfaisant. Je m'en suis rendu
compte d'ailleurs, maintes fois, au cours de ma vie: bien des choses
sont déconcertantes...
Il résulta de cette aventure qu'on lâcha un peu la bride à la soeur
cadette, Élise, durant les vacances à Granville, qui devenaient
franchement divertissantes.
Élise, à peine au sortir du couvent, eut une toquade pour un
sous-lieutenant, du nom de Piédoie, le boute-en-train de toute cette
jeunesse, quoiqu'il ne fût pas, loin de là, le plus jeune de son grade.
Et c'était une chose comique, de voir avec quel calme madame de La
Hotte, quelques années auparavant si intransigeante et hautaine,
acceptait ces amours naissantes. Dieu sait jusqu'où elle les eût
laissées croître, si l'on n'eût appris, tout à coup, que le lieutenant
Piédoie était fils d'un aubergiste du Mans, était sans fortune, sorti du
rang, et obligé pour vivre de contracter des dettes. Ah! ce fut une
alarme chaude. Comment ne s'était-on pas avisé que ce garçon n'avait pas
plus d'éducation première?
--Mais aussi, disait la pauvre madame de La Hotte, je le connaissais
encore si peu! Lui ai-je parlé seulement deux fois?... Il venait prendre
Élise à côté de moi, me saluait très poliment en souriant... Il avait,
il faut le reconnaître, un charmant sourire, et de fort belles dents...
Sous cet uniforme, que l'on se laisse aisément prendre!
--Mais toi! s'écria-t-elle, tout à coup, s'adressant à sa fille, toi qui
dansais avec lui, comment, mon enfant, n'as-tu pas remarqué que ce
n'était pas un homme distingué?
--Mais je le trouvais, moi, beaucoup mieux que les autres!
--C'est impossible! C'est insensé! Ma pauvre fille, tu manques
complètement de finesse. Qu'as-tu donc appris? A quoi la science te
sert-elle?...
--Mais, maman, tu le regardais plus que moi; tu avais sans cesse les
yeux braqués sur nous, quand nous dansions...
--Ah! en dansant tu regardais ta mère? Voilà où nous en sommes! Ces
demoiselles dédaignent d'examiner celui qui peut devenir leur mari, mais
elles épient leur mère qui les gêne dans leurs tournoiements!...
--Voyons! maman, qu'aurais-tu dit si tu m'avais vue le regarder dans les
yeux?... Et papa, lui, qui avait causé avec ce jeune homme et à qui j'ai
entendu dire: «C'est un garçon très intelligent!»
--Ton père, ton père!...
--Alors, et moi?...
Madame de La Hotte faisait en outre la remarque que, dorénavant, les
enfants, sans en savoir plus long qu'autrefois, ont cependant réponse à
tout. Et elle laissait tomber les deux bras, en signe d'impuissance.
Fallait-il donc que sa fille vécût calfeutrée en compagnie de sa seule
cousinerie? Mais, cousins et cousines, on ne les tenait plus à
l'attache, eux non plus; ils voulaient sortir et prendre du large. Et
elle-même enfin reconnaissait, en son for intérieur, qu'elle se
priverait aujourd'hui difficilement de passer une partie de l'après-midi
et la soirée au Casino, d'où la vie avait décidément un autre aspect que
de la fenêtre donnant sur le marché du cours Jonville.