Je sais maintenant! Mon intuition, cette fois encore, ne m’avait pas
trompée. Ce que la charité professionnelle du docteur Wardènes n’a pas
articulé, ma pensée le comprend. Le mal héréditaire m’a saisie à mon
tour.
Je suis perdue! tout au moins pour le bonheur, sinon autrement.
Comme la première fois, je suis allée seule au rendez-vous. J’ai
supporté, sans un mot, l’examen minutieux, long, attentif; répondu, très
calme, à toutes les questions, qui se sont terminées par celle-ci:
--Alors, vous venez seulement de vous apercevoir du mal qui vous amène,
madame?
--Non, docteur, je le connais depuis cinq semaines.
Cet homme si calme a littéralement bondi:
--Comment, depuis cinq semaines!... Et c’est aujourd’hui que vous venez
me trouver?... Mais c’est fou!... Vous vouliez donc votre perte?
Devant cette indignation, ma vaillance a soudain chancelé.
--Le docteur Vigan, sur mon insistance, m’a déclaré que je ne
modifierais pas l’avenir en attendant, comme je le voulais...
--Vous le vouliez! Mais pourquoi vouloir une imprudence insensée?...
C’est inouï!... Et vous encourager à la commettre par une promesse
ambiguë!...
--Le docteur Vigan ne m’a rien promis. Il a insisté, au contraire,
autant qu’il était en son pouvoir, pour me déterminer à me soigner tout
de suite. Mais je ne pouvais le faire.
Brusquement je m’arrête, sentant ma voix trembler. La tension de mes
nerfs les a rendus si fragiles que les larmes me montaient aux yeux.
Bien que, très vite, j’eusse baissé mes paupières pour les cacher, le
docteur les avait surprises. Aussitôt, il a perdu son air irrité et il
est devenu paternellement bon. Sa main s’est posée sur mon épaule.
--Allons, allons, mon enfant, ne vous laissez pas abattre ainsi... vous
qui m’avez l’air d’une petite femme brave. Puisque le dommage est fait,
rien ne sert de récriminer. Maintenant il ne reste plus qu’à le réparer
au plus vite.
Je l’ai regardé dans les yeux.
--Et vous espérez pouvoir le réparer, docteur?
--Je ferai tout le possible pour cela, madame. Mais je ne puis avoir la
même certitude sur le résultat définitif que si je vous avais soignée il
y a cinq semaines. Seulement, il ne faut plus attendre.
J’ai secoué la tête, raidie contre l’assaut qui allait venir.
--Docteur, dans quatre jours seulement, au plus tôt, je peux me confier
à vous.
De nouveau, une exclamation impatiente; et sous les sourcils blancs, je
vois un éclair.
--Mais vous n’avez donc pas compris, mon enfant, que tout retard diminue
vos chances...
--De vie?...
--De guérison, tout au moins.
--Docteur, il est impossible que je sois... opérée avant la date que je
vous dis...
Ses yeux d’observateur se sont arrêtés sur mon visage. Mais il n’a plus
insisté, devinant que j’obéissais à l’une de ces raisons qui dominent
tous les conseils de la sagesse. L’un et l’autre nous sommes devenus
silencieux.
Il continuait à me regarder, pensif, presque sévère, tandis que, d’un
geste amical, je remettais mes gants. Puis, avec une sorte de gravité,
il a prononcé:
--Maintenant, je comprends mieux le docteur Vigan. Mais, comme lui-même
a dû vous le répéter, vous prenez une sérieuse, très sérieuse
responsabilité, en ne vous soignant pas immédiatement.
--Quatre jours, c’est si peu!
--Quatre jours ajoutés à cinq semaines, c’est beaucoup. Ah! ma petite
enfant, quel crime vous avez commis envers la simple raison!
Je l’ai senti à ce point sincère dans sa préoccupation que, de nouveau,
j’ai faibli une seconde. Et tout bas, j’ai supplié, comme un bébé:
--Oh! docteur, ne me grondez plus!... Et... faites-moi vivre!
Il a pris ma main dans les siennes.
--Nous ferons tout ce qu’il faudra pour cela, mon enfant. Ne vous agitez
plus et mettez-vous en demeure de pouvoir, comme vous le souhaitez, être
soignée dans quatre jours.
J’ai obéi. Je suis allée moi-même choisir ma chambre dans la maison
qu’il m’a désignée, et je vais préparer mon départ...
Ah! que la nuit est proche et que mon âme en a de peur et de
souffrance!...
Heureusement, père, ce soir, était absent. Seule avec lui, comment
serais-je parvenue à lui cacher la vérité?... Et demain, comment
ferai-je avec mon bien-aimé, pour l’amour de qui, je le comprends, j’ai
joué ma vie... Pourtant, il faut qu’il ignore... _Il faut._