13 octobre.

Je sais maintenant! Mon intuition, cette fois encore, ne m’avait pas

trompée. Ce que la charité professionnelle du docteur Wardènes n’a pas

articulé, ma pensée le comprend. Le mal héréditaire m’a saisie à mon

tour.

Je suis perdue! tout au moins pour le bonheur, sinon autrement.

Comme la première fois, je suis allée seule au rendez-vous. J’ai

supporté, sans un mot, l’examen minutieux, long, attentif; répondu, très

calme, à toutes les questions, qui se sont terminées par celle-ci:

--Alors, vous venez seulement de vous apercevoir du mal qui vous amène,

madame?

--Non, docteur, je le connais depuis cinq semaines.

Cet homme si calme a littéralement bondi:

--Comment, depuis cinq semaines!... Et c’est aujourd’hui que vous venez

me trouver?... Mais c’est fou!... Vous vouliez donc votre perte?

Devant cette indignation, ma vaillance a soudain chancelé.

--Le docteur Vigan, sur mon insistance, m’a déclaré que je ne

modifierais pas l’avenir en attendant, comme je le voulais...

--Vous le vouliez! Mais pourquoi vouloir une imprudence insensée?...

C’est inouï!... Et vous encourager à la commettre par une promesse

ambiguë!...

--Le docteur Vigan ne m’a rien promis. Il a insisté, au contraire,

autant qu’il était en son pouvoir, pour me déterminer à me soigner tout

de suite. Mais je ne pouvais le faire.

Brusquement je m’arrête, sentant ma voix trembler. La tension de mes

nerfs les a rendus si fragiles que les larmes me montaient aux yeux.

Bien que, très vite, j’eusse baissé mes paupières pour les cacher, le

docteur les avait surprises. Aussitôt, il a perdu son air irrité et il

est devenu paternellement bon. Sa main s’est posée sur mon épaule.

--Allons, allons, mon enfant, ne vous laissez pas abattre ainsi... vous

qui m’avez l’air d’une petite femme brave. Puisque le dommage est fait,

rien ne sert de récriminer. Maintenant il ne reste plus qu’à le réparer

au plus vite.

Je l’ai regardé dans les yeux.

--Et vous espérez pouvoir le réparer, docteur?

--Je ferai tout le possible pour cela, madame. Mais je ne puis avoir la

même certitude sur le résultat définitif que si je vous avais soignée il

y a cinq semaines. Seulement, il ne faut plus attendre.

J’ai secoué la tête, raidie contre l’assaut qui allait venir.

--Docteur, dans quatre jours seulement, au plus tôt, je peux me confier

à vous.

De nouveau, une exclamation impatiente; et sous les sourcils blancs, je

vois un éclair.

--Mais vous n’avez donc pas compris, mon enfant, que tout retard diminue

vos chances...

--De vie?...

--De guérison, tout au moins.

--Docteur, il est impossible que je sois... opérée avant la date que je

vous dis...

Ses yeux d’observateur se sont arrêtés sur mon visage. Mais il n’a plus

insisté, devinant que j’obéissais à l’une de ces raisons qui dominent

tous les conseils de la sagesse. L’un et l’autre nous sommes devenus

silencieux.

Il continuait à me regarder, pensif, presque sévère, tandis que, d’un

geste amical, je remettais mes gants. Puis, avec une sorte de gravité,

il a prononcé:

--Maintenant, je comprends mieux le docteur Vigan. Mais, comme lui-même

a dû vous le répéter, vous prenez une sérieuse, très sérieuse

responsabilité, en ne vous soignant pas immédiatement.

--Quatre jours, c’est si peu!

--Quatre jours ajoutés à cinq semaines, c’est beaucoup. Ah! ma petite

enfant, quel crime vous avez commis envers la simple raison!

Je l’ai senti à ce point sincère dans sa préoccupation que, de nouveau,

j’ai faibli une seconde. Et tout bas, j’ai supplié, comme un bébé:

--Oh! docteur, ne me grondez plus!... Et... faites-moi vivre!

Il a pris ma main dans les siennes.

--Nous ferons tout ce qu’il faudra pour cela, mon enfant. Ne vous agitez

plus et mettez-vous en demeure de pouvoir, comme vous le souhaitez, être

soignée dans quatre jours.

J’ai obéi. Je suis allée moi-même choisir ma chambre dans la maison

qu’il m’a désignée, et je vais préparer mon départ...

Ah! que la nuit est proche et que mon âme en a de peur et de

souffrance!...

Heureusement, père, ce soir, était absent. Seule avec lui, comment

serais-je parvenue à lui cacher la vérité?... Et demain, comment

ferai-je avec mon bien-aimé, pour l’amour de qui, je le comprends, j’ai

joué ma vie... Pourtant, il faut qu’il ignore... _Il faut._

La nuit tombe... · 第 83 / 86 题