Il a jugé à propos de télégraphier la nouvelle à Paul, avec prière de
m’avertir.
Aussi, mon dévoué beau-frère est-il apparu, il y a une heure, à l’hôtel,
plutôt embarrassé de sa mission, et inquiet de la façon dont
j’accueillerais l’événement, qui, croyait-il, m’était encore inconnu.
Parce que j’avais les nerfs en déroute, j’ai bousculé ses précautions
oratoires par un bref:
--Voyons, Paul, expliquez-vous, je vous prie... Qu’y a-t-il?
Et sûrement, en cette minute, j’avais des yeux d’orage et ma bouche
volontaire, la bouche de père, au commandement de laquelle toujours on
obéit...
Alors, désorienté par mon accent, si différent de celui que j’ai à
l’ordinaire avec lui, il m’a, en quelques mots, raconté ce que je savais
déjà: le duel à propos de _la Danaïde_, dont Robert sort le bras
fracassé. Pas d’autre blessure n’est mentionnée.
Je l’écoute, crispée jusqu’à l’insensibilité, les yeux attachés sur une
branche d’arbre mouvante, sous la brise, devant ma fenêtre. Une pensée,
obscurément, erre obstinée dans mon cerveau,--lueur qui éclaire des
abîmes: «Que cette balle eût dévié, et peut-être, à cette heure, je
serais veuve... libre...»
C’est horrible de songer cela! Pourtant, je ne suis pas cruelle... Il
aurait besoin de mes soins, que je les lui donnerais sans effort...
comme à un étranger. Et jamais je ne ferais l’ébauche même d’un geste
pour abréger sa vie d’une seconde, si elle dépendait de moi... Il me
semble, du moins...
Je raidis toute ma volonté pour ne pas penser, pour ne rien sentir... Et
je m’aperçois que Paul me considère ahuri, inquiet de mon calme
inexplicable pour lui. Dans son désarroi, il me dit d’un ton
encourageant:
--Vous voyez, Viva, qu’il n’y a pas lieu de vous tourmenter.
--Me tourmenter?... Oh! Paul, vous n’imaginez pas que moi, épouse
délaissée, trahie au su de tous, je puisse «me tourmenter» au sujet de
votre beau-frère blessé par sa faute et pour sa maîtresse!
--Mais il ne vous dit pas pour quelle raison il s’est battu! riposte
Paul naïvement.
--Cette raison-là... Paul, vous le savez aussi, s’appelle Marcelle
Huganne. Le richissime Manfield aura voulu la lui enlever et il a tiré
sur le maraudeur!... En ces conditions, avouez-le, je ne puis lui
accorder que l’intérêt distant éveillé par toute créature blessée...
rien de plus!
--Oui... oui... Vous avez raison.
Paul est trop loyal pour ne pas le reconnaître. Et il se tait. Moi
aussi. Mon âme est un chaos où souffle un vent de tempête.
Je demande tout à coup:
--Marinette sait?...
--Je lui ai dit la chose, avec ménagement. Vous savez, elle adore son
frère... Je viens de télégraphier pour demander plus de détails et
offrir d’aller là-bas si Robert redoute d’être seul...
Durement, j’interromps:
--Il n’est pas seul... Soyez sans inquiétude, Huganne veille sur lui...
--Mais s’ils sont brouillés, je...
--Le duel les aura réconciliés. Les femmes, surtout celles de ce
monde-là, sont toujours flattées qu’on aventure sa vie en leur honneur!
Paul n’insiste pas. Mais, affectueusement, il me convie à venir passer
l’après-midi avec eux... «pour me distraire!»
--Avec vous seuls?
--Je n’ose vous l’affirmer... Jamais nous ne sommes seuls. Marinette a
toujours du monde!
--Alors, mon ami, je vous remercie beaucoup de votre amicale demande,
mais je resterai ici... Aujourd’hui particulièrement, je préfère ne voir
personne.
--Oui, je comprends, je comprends bien.
Et entre haut et bas, dans ses moustaches, je l’entends marmotter.
--Diable de garçon!... Pauvre petite femme!...
Mais, bien entendu, je ne relève pas ce discret jugement. Il me suffit
de sentir la chaleur de sa sympathie dans le baiser qu’il dépose sur ma
main. J’interroge seulement encore:
--Les petits joueront à leur place accoutumée avec Agnès?
--Oui, je suppose.
--J’irai les retrouver... Ce sera pour moi la meilleure société...
La meilleure, oui, sûrement... Il me sera bon d’entendre leur rire,
leurs propos menus, de sentir leurs lèvres caressantes...
Mais... mais... c’est une autre présence qu’appelle mon cœur bouleversé
qui ne sait plus où se prendre et cependant, orgueilleux, n’accepterait
pas une parole de pitié; même de lui, surtout de lui...
Je voudrais le réconfort de sa chaude amitié.
Mais il lui faudrait, en silence, laisser passer la tourmente qu’il doit
ignorer. Aujourd’hui, j’ai la sensibilité à vif; et même le frôlement
d’une sympathie exprimée serait douloureux sur ma plaie.
Sait-il déjà ce que le premier venu peut savoir?... A-t-il appris, lui
aussi, par quelque journal?... ou Paul lui a-t-il dit?...
Je viens de regarder les feuilles françaises de ce matin. Presque toutes
reproduisent l’entrefilet venu d’Amérique; certaines y ajoutent des
réflexions qui enveniment ce petit scandale mondain.
Les éclaboussures en jaillissent autour de moi mais non jusqu’à moi qui,
durement, ai attaché mon masque impénétrable à toutes les curiosités.