Est-ce l’altitude, l’air trop vif?... Que j’ai de peine à trouver le
sommeil, si tard que j’aie veillé.
A Paris, pour distraire ma longue soirée, je ferais de la musique. Mais
ici, dans ce logis qui appartient à tous, je reste silencieuse, bien
entendu.
Alors, allongée dans mon _rocking-chair_, sous les plis moelleux de mon
peignoir de laine blanche, je prends un livre... Et, au bout d’un
instant, je m’aperçois que mes yeux lisent des lignes sans en pénétrer
le sens; ou même que le livre est tombé sur mes genoux... que je regarde
dans la nuit pour y chercher... quoi?... Rien d’utile, Viva.
Aussitôt, je ferme le livre, irritée contre moi-même; je saisis mon
buvard, et je me mets à griffonner des feuillets où je jette ma pensée
toute vive.
Ainsi ai-je fait ce soir. J’entends, un à un, se taire tous les bruits
de l’hôtel. Et onze heures venant de sonner, il n’arrive plus à mon
oreille qu’un bruissement de feuilles, et le chant de l’eau, soulevée
par une brise si fraîche que je frissonne quand son souffle m’enveloppe.
Peu à peu, elle me glace le cœur.
Pas assez profondément!
Sous cette glace, je sens vivre les désirs vains qui grondent dans leur
prison, pareils aux princesses captives de la légende cherchant la
lumière, en désespérées. Mais je suis sans pitié. Je ne _veux_ pas les
entendre. Seulement, c’est difficile dans cet écrasant silence de la
nuit!...
Combien sont plus sages que moi, parmi ces étrangers--Russes, Allemands,
Italiens...--au milieu desquels le hasard m’a conduite?
Indifférente, je les regarde vivre, ne leur demandant rien d’autre que
de me distraire un moment par la révélation de leur personnalité.
Une seule famille française, qui «marque» très bien. Patriotiquement, je
l’ai notée tout de suite avec satisfaction; le père, sans doute, un
homme d’une cinquantaine d’années qui a des yeux de penseur; une femme
assez jeune pour que j’hésite à la qualifier de mère ou de sœur, par
rapport à la jeune fille qui ne la quitte guère. Entre elles deux, il y
a une sorte de camaraderie charmante, nuancée de protection du côté de
l’aînée, de déférence de la part de la jeune fille.
Ma table--dans la salle à manger,--n’est pas loin de la leur, et pour
occuper la monotonie du repas, j’observe quand je ne lis pas. La jeune
personne, d’ailleurs, m’a tout l’air d’en user discrètement de même à
mon égard. Plusieurs fois, laissant de côté mon livre, j’ai surpris,
arrêtés sur moi, de larges yeux d’un bleu violet, dont le regard limpide
se détournait tout de suite, un peu confus, si joliment...
Depuis lors, sans avoir échangé une parole, nous sommes «en sympathie».
Cette créature très jeune, qui n’est de toute évidence, ni une futile
petite fille, ni une demi-vierge, m’intéresse par tout ce que son visage
révèle de vie intelligente, originale et profonde. Ce m’est un plaisir
de suivre, sur les traits expressifs, le jeu vif de l’esprit. Elle a des
yeux qui doivent toujours regarder la vérité en face, bravement, sans
curiosités malsaines et pudeurs niaises, des yeux qui ne mentiraient
pas... De même que les lèvres ne se prêteraient pas, j’en jurerais!...
aux baisers qui déflorent.
Je suis sûre qu’en ce moment cette petite fille dort en paix. Que je
l’envie!