Oui, j’adore voyager, surtout maintenant où ce m’est un bienfait qu’un
intérêt quelconque, même la banalité ou la force brutale des faits
matériels, m’arrache à moi-même. Et cependant, les départs, aux
dernières heures, me précipitent dans un gouffre de tristesse! Il sonne
toujours une heure où, devant mon _home_ dépouillé de son aspect
familier,--tentures enlevées, meubles ensevelis sous les housses,
bibelots, fleurs, portraits disparus; devant les malles où mes robes
s’allongent telles de petites mortes fragiles en leur dernier asile, il
sonne fatalement une heure où je ne comprends plus du tout le désir qui
m’a poussée hors de mon «chez moi» harmonieux. Pourquoi aller vers les
logis inconnus où ma nervosité d’impressions devra s’acclimater,
souffrira du désarroi des installations d’un jour, de l’atmosphère
surchauffée des tables d’hôte, de la banalité des salons pareils à des
halls d’attente.
Alors, je n’éprouve plus un atome de plaisir à entreprendre mes courses
vagabondes... Si le réseau des circonstances ne m’enserrait, ne tendait
derrière moi la barrière qui m’oblige à poursuivre en avant la route que
j’ai choisie, sûrement, au dernier moment, le courage me manquerait pour
partir. Si fort se ravive le sentiment de l’_à quoi bon?_
Instruite par l’expérience, je laisse, impassible, monter la crise qui
s’approche. Car après-demain soir, je pars. Mon gîte devient
inhospitalier, en sa tenue d’été... Je ne le reconnais plus; j’ai hâte
de le fuir... Et pourtant qu’il m’est dur de le quitter! Lui seul, je
regrette de laisser derrière moi...
Car aux êtres, je manquerai si peu que la séparation m’en devient
facile! Père a ses distractions personnelles qui l’occupent largement.
Mon petit papillon, jusqu’à son propre départ, est la proie des
couturiers et modistes et elle donne tous ses loisirs sentimentaux au
regret d’avoir dû quitter l’amie d’élection... A elle, non plus, mon
absence ne pèsera guère. Un seul sentira, du moins un moment, la morsure
de la séparation. Mais il a toute sorte de raisons pour guérir vite...
Ah! je peux partir, vagabonder, bien libre, sur des routes
étrangères,--comme je pourrais disparaître définitivement du monde...
Avec aucun être, je n’ai plus d’attache; nul cœur ne me retient...