Avant de quitter Paris pour Saint-Moritz, mon premier dîner de
«garçon»--ou de veuve--présidé par père... Suis-je assez correcte quand
je m’en mêle!
Des intimes seulement,--et des meilleurs,--masculins et féminins. Parmi
eux, mon «ami», bien entendu.
Une jolie table, fleurie capricieusement à ma fantaisie! Une causerie à
l’avenant où tous, nous lançons, pêle-mêle, des folies et des aperçus
infiniment justes et sages, accommodés de toute sorte. Puis une orgie de
musique, de très bonne musique.
Pour la première fois,--depuis si longtemps, que je ne trouve plus de
date à préciser--je me sens gaie, je m’amuse aussi complètement qu’une
gamine. Mon cœur et mon esprit ont soudain rajeuni, et oublieux de leur
misère, par je ne sais quel miracle, ils se jettent sur le régal que
leur offrent les minutes présentes. Ce soir, mon moral respire; et cela
me grise d’une allégresse imprévue.
Je suis ravie de tout, du visage que me renvoient les glaces; de ma robe
qui m’habille à souhait; de ma cervelle qui se montre à la hauteur de ma
figure et de ma robe... Bref, je suis aussi stupide qu’une bambine,
transportée de plaisir pour une première soirée.
Mon ami, je m’en aperçois tout à coup, ne paraît pas fort apprécier ma
transformation qui me le fait un peu négliger parce que...--c’est
horrible à avouer!--parce que je me suffis à moi-même, ce soir.
Un remords me rapproche de lui tandis que tous bavardent autour du
piano, et, bien gentiment, je lui glisse avec un sourire de
conciliation, tout chaud de bonnes intentions:
--Monsieur mon ami, pourquoi cette grave figure?... Vous vous
ennuyez?... J’en serais si fâchée!... Je vous en prie, tâchez de vous
amuser un peu, à mon exemple!
Mais à ma grande surprise, il ne me répond pas tout de suite.
Puis, devant la question que répètent mes yeux levés vers les siens, il
réplique d’un accent un peu singulier, où il y a de l’impatience et une
sorte de rudesse tendre:
--Vous avez raison, je m’ennuie... de mon amie que je ne vois pas ce
soir!
Taquine, je riposte platement:
--Êtes-vous donc devenu aveugle?
--Ah! madame, dites plutôt trop clairvoyant!... Je ne me doutais pas à
quel degré je peux être égoïste! C’est vous qui me l’apprenez, à ma
confusion très grande...
--Alors pour votre «punissement», comme dit petite Hélène, confessez
comment vous péchez par égoïsme!
Je m’en doute bien. Mais une bizarre crise de coquetterie vient de
s’abattre sur moi, y jetant l’absurde désir de l’entendre articuler...
ce que je devine; de le voir un peu, pour un instant, grisé par moi,
l’ex-«petite Nuit d’amour», lui, si maître de sa volonté.
Je suis debout sous la lumière blonde que verse l’ampoule enfouie dans
une fleur couleur d’or; le reflet ruisselle sur la chair de mon visage,
sur mes épaules nues sous le frôlement de la dentelle.
Et ma sagesse effarée constate l’apparition soudaine d’une frivole Viva,
satisfaite de la certitude que ce reflet dore harmonieusement sa pâleur;
que la lumière tombée d’en haut est toujours seyante au regard; que le
parfum qui l’imprègne embaume autant qu’une brassée de fleurs fraîches.
Cette Viva que j’observe, stupéfaite, ma personnalité dédoublée, répète,
mordillant un pétale nacré arraché aux roses de son corsage:
--Confessez-vous, monsieur mon ami. En quoi êtes-vous un égoïste?
Un nouveau silence. Puis brusquement il jette:
--Vous voulez le savoir?... Soit!... Eh bien! je ne puis supporter de
vous voir les griser tous...
D’un geste vif, il indique le groupe de mes hôtes, les masculins,
j’imagine.
--... de les griser tous, de votre séduction dont vous usez trop
bien!... Je vous en veux de votre gaieté, de votre éclat, qui vous font
autre, un cruel petit feu follet, trop attirant, à qui il n’importe
guère de mener les imprudents à leur perte.
J’ai un geste d’épaules. Mais je ne saurais dire si je suis amusée,
contente ou agacée de cette sortie imprévue. Et je le regarde mi-fâchée,
mi-malicieuse:
--Ah! çà... où prenez-vous le droit de me faire ces mauvais compliments?
Soyez sans inquiétudes, monsieur l’austère censeur, il n’y a pas
d’imprudents ici. Quant à ma gaîté, ah! ne vous en irritez pas... C’est
un éclair!... Et pour ce que durent les éclairs!
Nos yeux se rencontrent. Une seconde, nous nous taisons. A-t-il senti la
goutte d’amertume tombée dans mon badinage?
Il reprend, le ton changé, cette sorte de chaude douceur dans le regard
qui pénètre mon cœur glacé:
--Mon amie, pardonnez-moi, puisque j’ai reconnu que j’étais un
abominable égoïste! Soyez gaie, comme il vous plaît, si cela vous paraît
bon. Dispensez votre séduction sans souci de votre exigeant ami qui
voudrait vous avoir à lui tout seul. C’est effrayant à quel point je
déteste maintenant vous voir dans le monde!
Ce soir, quelle femme suis-je donc pour trouver une sorte de joie à
l’entendre me parler ainsi?
Du moins je ne lui en laisse rien voir, et, taquine de nouveau, je
riposte:
--C’est que je vous ai donné de mauvaises habitudes à vous recevoir
souvent, en mon «particulier»... Ah! il est temps que je parte!
--Que vous partiez?... C’est vrai, vous partez...
--Mais vous aussi!... Ne m’avez-vous pas dit que vous étiez attendu en
Dauphiné?
Il pense sûrement à autre chose qu’à sa réponse qui tombe distraite:
--Très exact, oui, je vais quitter Paris. Votre départ est prochain?
--Oh! oui, heureusement! Dans quinze jours, je serai dans l’Engadine, je
l’espère bien!
--De quel ton ravi vous dites cela!
--Mais c’est que je suis, en effet, ravie de partir. Le Paris
poussiéreux et brûlant m’est odieux. La chaleur m’épuise. Ce sera si bon
de boire de l’air frais, perchée sur un sommet, devant un horizon de
neiges et de glaciers!... Oh! oui... je suis ravie de partir!... Voyager
est un des rares plaisirs que je goûte encore! Et un fervent voyageur
comme vous ne peut en être étonné!
--Non, je ne m’en étonne pas!... Mais il est désagréable à mon amitié de
penser que vous allez être ainsi toute seule... pour courir les
routes...
Je me raidis devant la douceur oubliée, de voir un être avoir, si
vraiment, souci de moi... Et je lance, un peu moqueuse:
--Tranquillisez-vous, ô mon craintif ami, je ne courrai pas les routes.
Je pratiquerai les chemins de fer, les autos, les voitures... enfin tous
les modes de locomotion qui me seront utiles... Et je ne serai pas
seule!... J’emmène ma femme de chambre.
Mais il ne sourit pas de ma boutade et pose sur moi des yeux impatients
et presque graves.
--Pourquoi êtes-vous si méchante, ce soir?
--Je ne suis pas méchante... Mais... je n’aime pas qu’on ait l’air de me
plaindre!... quand il n’y a pas lieu de le faire. Et puis, que votre
sollicitude se rassure! A Saint-Moritz, les Abriès vont venir me
rejoindre; et Marinette présente, ce ne sera pas la solitude autour de
nous!... Pas assez, même à mon gré!... Ensuite, en septembre, j’irai
m’installer chez père, dans la forêt de Rambouillet, où il a sa chasse.
Et là, je resterai tard, très tard, le plus tard possible!
--C’est-à-dire?...
--Jusqu’à la Toussaint, pour le moins.
--Alors... quand vous reviendrez vivre ici, je serai loin... bien loin!
Sans répondre, je continue à froisser des pétales de rose dont la
senteur imprègne mes doigts. Mais la Viva qui s’amusait, disparaît aussi
soudainement qu’elle avait surgi. Un étrange petit frisson m’a crispé le
cœur. Parce que Jacques de Meillane a rappelé son départ?... Mais je le
savais bien qu’il ne pouvait m’être qu’un fugitif ami!
Bien souvent, je suis fantasque avec lui. Cependant, que vite je m’étais
donc habituée à l’atmosphère vivifiante dont il m’a peu à peu
enveloppée.
Et voici que je ne suis plus ni moqueuse, ni taquine, ni coquette...
Bien sincère, je pense tout haut:
--Il est heureux que l’été vienne nous faire perdre la dangereuse
habitude de nous voir trop souvent!
Il dresse la tête:
--Heureux?
--Oui... car ma nature «lierre» m’attacherait de plus en plus à notre
amitié. Et j’ai appris à redouter les arrachements brusques, pour mes
racines qui, elles, sont des espèces de sensitives. Aussi, cet été, je
compte bien les traiter par l’arrachement progressif...
--Alors quand nous nous reverrons...
J’interromps:
--Nous reverrons-nous?... Vous partez pour le Dauphiné. Votre vie de
famille va vous reprendre... Vous allez retrouver là-bas vos «idées de
clocher»... Et vous ne serez pas long à vous étonner de tant d’attention
donnée, un instant, à une étrangère rencontrée au passage, et qui
continue sa vie sur une voie toute différente de la vôtre...
Il reste silencieux. Est-ce parce que, sur son violon, Sylvaire vient de
commencer une mélopée sauvage et plaintive, si désespérément triste que
j’ai l’impression d’un flot de douleur qui monte vers moi.
J’écoute immobile, près de Meillane dont la haute taille me domine. Et,
tout à coup, j’entends sa voix dire très bas, de son accent de sincérité
forte:
--La voie où vous marchez, je ne pourrai plus m’empêcher de vous y
chercher, de loin comme de près.
Il s’arrête une seconde... Je n’ai pas bougé. Mais mon cœur bat à larges
coups, et tout mon être attentif attend qu’il poursuive:
--Oui, peut-être, quand l’été aura passé, je ne serai plus en effet,
qu’un étranger pour vous. Mais jamais, moi, je ne pourrai voir en vous
une étrangère,--même si je ne retrouve plus l’amie qui m’a été donnée un
moment...
Peut-être, il dit vrai... Et pourtant, alors que le violon sanglote sa
plainte, je murmure, sceptique, de par mes désillusions sans nombre:
--Que pouvez-vous savoir?... Le temps détruit tout... A quoi bon,
d’ailleurs, regarder en avant?
Puis, tous deux nous demeurons silencieux.
Jusqu’à la fin de la soirée, je crois vraiment que je l’ai fui...
Pourquoi?