COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIÈME TRIMESTRES DE 1843.

(Voir t. 1er, p. 217, 234, 238; t. II, p. 182 et 198.)

II.--Sciences physiques et chimiques.

_Compressibilité des liquides_.--La propriété dont jouissent tous les

Corps de pouvoir être réduits à un volume moindre sous l'influence d'une

pression plus forte que celle à laquelle ils étaient d'abord soumis, a

été longtemps méconnue dans les liquides. C'est à MM. Sturm et Colladon

que l'on doit les premières mesures exactes de la contraction des corps

qui existent à cet état. M. Aimé, professeur de physique au collège

d'Alger, a fait de nouvelles expériences à ce sujet, à l'aide

d'appareils à déversement, analogues à ceux dont l'idée est due à M.

Walferdin. La mer, qui atteint une profondeur considérable aux environs

d'Alger, lui a fourni le moyen d'obtenir des pressions variables jusqu'à

220 atmosphères. Les corps soumis il cette énorme pression doivent être

plongés à environ 2 200 mètres au-dessous du niveau de la mer. Chaque

centimètre carré de leur surface supporte un poids d'environ 227

kilogrammes.

Un résultat important des expériences de M. Aimé, c'est que la

contraction éprouvée par le liquide est proportionnelle à la pression à

laquelle on le soumet. Cette loi a été vérifiée par lui jusqu'à 220

atmosphères de pression. Il est à noter aussi que les nombres qu'il a

obtenus à la température: de 12°,6 sont supérieurs à ceux que MM. Sturm

et Colladon ont trouvés pour la température de zéro.

_Elasticité des alliages_.--M. Wertheim avait présenté à l'Académie,

dans le courant de l'année dernière, un travail extrêmement remarquable

sur les propriétés mécaniques des métaux simples. Dans un second

mémoire, faisant suite au premier, il s'est occupé des alliages. Ce

sujet, malgré le fréquent emploi des alliages dans les arts, n'a encore

été que fort peu étudié, surtout en ce qui concerne l'élasticité.

Les expériences de M. Wertheim ont porté sur cinquante-quatre alliages

binaires et sur neuf alliages ternaires, parmi lesquels se trouvent le

laiton, le tombac, le métal des tamtams trempé et non trempé, le bronze,

le pakfong, l'alliage des caractères typographiques, etc. Les résultats

les plus positifs auxquels il soit parvenu sont les suivants:

1º L'élasticité d'un alliage est en général égale à la moyenne des

élasticités des métaux constituants; quelques alliages de zinc et de

cuivre font seuls exception;

2º Les alliages se comportent comme les métaux simples quant aux

vibrations longitudinales et transversales et quant à l'allongement,

c'est-à-dire qu'il existe entre ces divers éléments des rapports que la

théorie indique et que l'expérience confirme d'une manière

satisfaisante.

_Electricité, galvanisme, électro-magnétisme_, etc.--MM. Edmond

Becquerel et de La Rive, de Genève, se sont l'un et l'autre occupés

séparément de rechercher les lois de dégagement de la chaleur pendant le

passage des courants électriques à travers les corps solides et

liquides.

Parmi les autres communications que l'Académie a reçues sur cette

branche importante de la physique, nous devons citer une théorie de la

pile voltaïque par le prince Louis-Napoléon. «La netteté des

raisonnements et des résultats, a déterminé M. Arago à publier

entièrement la lettre du prince.

Mais l'expérience la plus curieuse, sans contredit, est celle que MM.

Palmieri et Santi-Linari ont exécutée en Italie, et qui a été

communiquée à l'Académie par une lettre de M. Melloni. Elle est relative

aux _courants d'induction_ produits sous l'influence du magnétisme

terrestre. Ces courants, découverts par M. Faraday en 1831, pourraient

aussi être appelés _courants instantanés_ ou _temporaires_ parce qu'ils

ne durent qu'un instant. Ils se développent dans les corps conducteurs

de l'électricité, sous l'influence d'un autre courant ou sous celle d'un

aimant, et sont soumis à la loi générale suivante: «Lorsqu'un circuit

conducteur fermé commence à recevoir dans quelques-uns de ses points

l'action d'un courant quelconque, il est traversé par un _courant

inverse_; lorsqu'il cesse de recevoir telle action, il est traversé par

un _courant direct_; enfin, pendant qu'il reçoit cette action _d'une

manière constante_, il n'est traversé par _aucun courant_ et n'éprouve

aucune modification apparente sensible.» (Phys. de Pouillet.)

Or, on sait que la terre peut être comparée à un grand aimant; son

action sur les circuits fermés était donc facile à prévoir depuis que M.

Faraday avait signalé l'existence de courants d'induction excités dans

des spirales de cuivre par le rapprochement et l'éloignement brusques

d'un aimant. Cet habile physicien lui-même avait démontré directement

l'action de la terre sur les mêmes spirales retournées rapidement dans

le plan du méridien magnétique. Mais il lui avait fallu employer un

instrument très-sensible pour reconnaître l'influence du magnétisme

terrestre, et toutes les tentatives faites depuis cette époque pour

obtenir des effets plus puissants avaient été complètement infructueux.

Enfin, MM. Palmieri et Santi-Linari, après avoir varié leurs appareils

de plusieurs manières, sont parvenus à en construire un qui est assez

puissant pour imprimer des commotions sensibles et pour décomposer

l'eau. Il paraît même probable à M. Melloni, qu'au moyen de quelques

modifications à leur appareil, ses ingénieux compatriotes arriveront à

rougir les fils métalliques et à produire des étincelles électriques.

_Chaleur latente de la glace_.--Lorsqu'on mêle ensemble un kilogramme

d'eau à 10° et un kilogramme d'eau à 80°, le mélange a une température

de 45°, précisément égale à la moitié de la somme 10 plus 80. Un

kilogramme d'eau à zéro, c'est-à-dire à la température de la glace

fondante, et un kilogramme à 80° donneraient encore un mélange à 40°.

Mais il n'en est plus de même lorsqu'on substitue un kilogramme de glace

à zéro à un kilogramme d'eau de même température. Le mélange de cette

glace avec l'eau à 80° donnera de l'eau à une température très-basse,

que Laplace et Lavoisier ont évaluée à 5°; de sorte que, suivant ces

savants illustres, il faut 75° de chaleur pour faire passer un

kilogramme de glace à zéro à l'état d'eau ayant la même température.

C'est cette chaleur absorbée uniquement pour la transformation du solide

en liquide, et dont le thermomètre n'accuse plus l'existence, que l'on

appelle chaleur latente.

MM. de la Provostaye et Desains ont pensé avec raison que cette donnée

importante avait besoin d'être déterminée par de nouvelles observations,

et ils ont entrepris une longue série d'expériences qui leur a donné

pour la chaleur latente de fusion de la glace, un nombre beaucoup plus

fort que celui de Laplace et Lavoisier, savoir 79 au lieu de 75.

Leur travail, qui est destiné à figurer dans le recueil des savants

étrangers, a été l'objet d'un rapport très-favorable de M. Régnault. Cet

habile physicien avait lui-même effectué un grand nombre d'expériences

dans le même but, et il était parvenu à des résultats presque

identiques. On doit donc considérer comme à fort peu de chose près exact

le nombre 79, adopté désormais pour la chaleur latente de fusion de la

glace.

_Singuliers effets de rupture_.--M. Ségnier a répété devant l'Académie

une expérience fort curieuse, déjà indiquée par M. Bellam, et depuis par

M. Sorel. Tout le monde connaît les _larmes bataviques_, ces petits

fragments de verre en forme de poire allongée, terminés par une queue

très-effilée, que l'on obtient en laissant tomber dans l'eau froide, de

l'extrémité de la canne du verrier, quelques parcelles de verre en

fusion. On sait qu'il suffit de casser l'extrémité de la larme, pour que

celle-ci se réduise immédiatement en poussière, avec une petite

détonation.

La nouvelle expérience consiste à briser un vase de verre ou de terre,

une bouteille épaisse, qui a résisté à des pressions intérieures de plus

de vingt atmosphères, au moyen d'une seule larme batavique faisant

explosion au milieu du liquide dont ils sont remplis.

Une autre expérience non moins curieuse est due à M. Ségnier. On suspend

en l'air un verre cylindrique ordinaire rempli d'eau, et dont le fond

est remplacé par un obturateur en parchemin; une balle tirée de haut en

bas, au centre du liquide et suivant l'axe du cylindre, détermine la

rupture des parois en une foule de parcelles longitudinales et étroites,

parallèles entre elles, comme les douves d'un tonneau dont on enlèverait

les cercles.

Dans ces deux expériences, lorsque les vases ne sont point entièrement

pleins, les fractures s'arrêtent précisément à la hauteur du niveau du

liquide. Cette circonstance a de l'analogie avec ce qui a été observé

lors de l'explosion de certaines machines à vapeur.

_Optique_.--M. Adolphe Matthiessen d'Altona a fait à l'Académie

plusieurs communications d'un haut intérêt, dont le laconisme des

_comptes rendus_ officiels ne nous permet pas de donner le détail. Au

nombre des instruments proposés par l'auteur, on remarque des lunettes

de spectacle qui, sous un volume réduit, auraient plus de lumière et de

champ que les lunettes usitées, grossiraient d'avantage, et coûteraient

moins. M. Matthiessen a trouvé aussi un verre de couleur verte

parfaitement monochromatique. Enfin, il a imaginé un appareil commode et

portatif, à l'aide duquel on peut voir les raies noires du spectre

beaucoup plus aisément que par toute autre méthode. Employé à l'analyse

de la flamme d'une chandelle, cet appareil fait apercevoir trois

spectres différents l'un de l'autre par la nature et la position des

raies de Fraunhoffer: un provenant de la combustion de l'oxyde de

carbone; un second provenant de la lumière qu'émettent les molécules de

carbone incandescent qui nagent dans la flamme, enfin, un autre qui

résulte de la combustion de l'hydrogène.

Nous souhaitons que le rapport détaillé qui nous était promis pour un

délai rapproché, le 21 avril dernier, ne se fasse pas trop longtemps

attendre.

_Photographie_,--La formation des images de Moser, dont nous avons déjà

parlé ailleurs (voir tome 1er, page 234), et la théorie des images

daguerriennes, ont fait le fonds de communications assez nombreuses.

Mais comme il s'agit de sujets que l'on est loin d'avoir ramenés, à une

théorie simple, et sur lesquels il y a presque autant d'opinions que de

physiciens, nous pensons inutile d'en entretenir cette fois nos

lecteurs.

_Travaux chimiques._--Une analyse fort remarquable des principes

constituants du thé, par M. Péligot, est le travail chimique le plus

intéressant qui ait occupé l'Académie.

Voici les résultats principaux auxquels ce chimiste est parvenu.

Le thé est, de tous les végétaux analysés jusqu'à ce jour, celui qui

renferme la proportion d'azote la plus considérable. Cette proportion

est pour 100 parties de thé desséché à 110 degrés, contenue dans le

petit tableau ci-après:

Thé pekoe........ 6.58

-- poudre à canon..... 6.15

-- souchong....... 6.15

-- assam........ 5.10

En opérant sur 27 sortes de thés, M. Péligot a trouvé que les thés verts

contiennent, en moyenne, 10, et les thés noirs 8 pour cent d'eau. Puis,

tenant compte de cette eau que la feuille contient déjà, soit que la

dessiccation en Chine n'ait pas été complète, soit qu'elle ait absorbé

pendant ou après son transport une certaine quantité d'humidité, il a

exprimé la proportion des produits solubles dans l'eau chaude, pour 100

parties de thé, par les nombres suivants:

Thés noirs secs....... 42.3

-- verts secs....... 47.1

-- noirs pris dans leur état commercial ....... 38.1

-- verts dans le même état 43.1

Lorsqu'on évapore à siccité une infusion de thé, il reste un résidu

brun-chocolat qui, lorsqu'il provient du thé vert poudre à canon,

contient 435 d'azote sur 10 000 parties, et 470 lorsqu'il provient du

thé noir souchong.

La principale matière azotée qui se trouve dans l'infusion de thé est

une substance très-riche en azote, cristallisable, la _théine_, qu'on

rencontre également dans le café (ce qui lui a fait souvent donner le

nom de _caféine_), et qui existe aussi dans le _guarana_, médicament

fort recherché par les Brésiliens. M. Péligot a trouvé jusqu'à plus de 6

p. 100 de théine, proportion beaucoup plus considérable que celle qui

avait été admise jusqu'à ce jour; et, ce qui n'est pas moins curieux, il

a signalé dans le thé l'existence en forte proportion d'une autre

matière azotée, la _caséine_, dont le thé, dans son état ordinaire,

renfermait 11 à 15 p. 100.

«On voit, en résumant ces expériences dit M. Péligot, que le thé

renferme une proportion d'azote tout à fait exceptionnelle; mais il faut

se rappeler que cette feuille n'est pas prise dans son état naturel, et

qu'elle nous arrive après avoir été, pour ainsi dire, manufacturée. On

sait, en effet, qu'avant d'être livré à la consommation, le thé subit

une torréfaction qui ramollit la feuille et qui permet d'en exprimer, au

moyen de la pression exercée par les mains, un suc assez abondant, âcre

et légèrement corrosif; la feuille est ensuite enroulée et desséchée

plus ou moins rapidement, selon qu'il s'agit de la fabrication du thé

vert ou de celle du thé noir. Or, il est possible que ce suc soit peu ou

point azoté et que sa séparation augmente par suite la quantité d'azote

qui reste dans la feuille. En déterminant celle qui se trouve dans les

feuilles fraîches des arbres à thé cultivés aux portes de Paris, dans

les belles pépinières de MM. Cels, j'ai trouvé 4,37 d'azote p. 100 du

thé desséché. Peut-être la différence du climat et la culture

suffit-elle pour produire ces variations.»

L'auteur a terminé son travail par quelques considérations sur l'emploi

du thé considéré comme boisson et comme aliment. «On ne peut nier,

dit-il, en présence de la proportion d'azote renfermée dans cette

feuille et de l'existence de la caséine, que le thé soit un véritable

aliment lorsqu'il est consommé dans son ensemble, avec ou sans infusion

préalable, comme le consomment, assure-t-on, quelques populations

indiennes.»

Ainsi on lit dans une lettre de Victor Jacquemont: «Le thé vient à

Cachemire par caravane, au travers de la Tartarie chinoise et du

Thibet... On le prépare avec du lait, du beurre, du sel et un sel

alcalin d'une saveur amère... A Kanawer, on le fait d'une autre façon:

on fait bouillir des feuilles pendant une heure ou deux, puis on jette

l'eau et un accommode les feuilles avec du beurre rance, etc.»

Les rapides progrès de la chimie ne feront jamais oublier les travaux

des pères de la science, parmi lesquels figure au premier rang notre

illustre Lavoisier. On ne peut donc qu'applaudir au projet, déjà

formellement annoncé depuis quelques années par M. Dumas, de rendre un

digne hommage à la mémoire de ce grand homme, en publiant ses oeuvres

complètes. Président de l'Académie en 1843, M. Dumas a sollicité du

ministre de l'instruction publique le concours du gouvernement pour

cette publication, et le ministre, dans une lettre adressée à l'Académie

à ce sujet, s'est exprimé dans ces termes:

«Je viens appeler votre attention sur un projet qui se lie aux

dispositions législatives adoptées en 1842 et en 1843, pour la

réimpression des oeuvres de deux savants géomètres. En demandant aux

Chambres les crédits nécessaires pour ces deux réimpressions, j'avais

pensé que la même disposition pourrait s'étendre à divers écrits

éminents dans d'autres parties du vaste domaine des sciences. Ce serait

le moyen de réaliser, pour les études mathématiques et physiques, dans

des limites nécessairement plus étroites, ce qui a été fait depuis

quelques années pour l'histoire nationale. Dans cette vue, et pour

répondre à un voeu récemment exprimé dans un rapport présenté à la

Chambre des députés; je désirerais que vous voulussiez bien consulter

l'Académie des Sciences sur l'intérêt qu'il y aurait à publier, aux

frais de l'État, les oeuvres de Lavoisier. Il n'y a pas dans l'histoire

de la chimie, un nom plus digne d'un pareil hommage: il n'y a pas non

plus de publication plus utile, si l'on songe que Lavoisier est mort en

préparant une édition compile de ses oeuvres, qui manque encore

aujourd'hui à la science.....»

Nous ne connaissons pas encore la réponse de l'Académie. Nous savons

seulement que M. Arago a remis à la commission nommée pour préparer

cette réponse des manuscrits de Lavoisier qu'il possédait; et nous

souhaitons vivement que l'on ne tarde pas à rendre un hommage si mérité

à la mémoire de cette victime d'une terrible réaction contre les abus de

l'ancien régime.

L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier 1844 · 第 24 / 33 题