Enfin, en sortant, voici la dernière pensée qu'il trouvera sur ces murs
qu'il abandonne:
ON NE PEUT PLUS ROUGIR LE SES FAUTES QUAND ON A TOUT FAIT POUR LES
RÉPARER.
Reprenons l'emploi de la journée. Pendant que leurs camarades causent ou
lisent des livres d'instruction appartenant il l'établissement, ceux qui
sont illettrés vont assister à un cours d'enseignement mutuel qui a lieu
à la même heure.
A midi et demi, après l'appel, les travaux recommencent, et se
prolongent jusqu'à sept heures; le souper ne dure qu'un quart d'heure;
la retraite se bat, et à huit heures un roulement annonce, le coucher.
Chaque homme emporte dans sa cellule son bidon rempli d'eau; les portes
sont fermées, et les clefs rapportées à un poste intérieur, où elles
restent sous la responsabilité de deux surveillants de garde. Pendant la
nuit, un officier de service fait, dans l'intérieur, trois rondes, pour
s'assurer s'il n'y a pas d'hommes malades ou de tentatives d'évasion, et
le commandant d'une garde de vingt-six hommes, placée au pénitencier,
est chargé des rondes extérieures.
L'été n'apporte à ce régime d'autre changement que d'avancer l'heure de
la _diane_, et de prolonger d'une heure la journée d'atelier, qui se
trouve ainsi portée à onze heures de travail.
[Illustration: Chapelle du Pénitencier militaire de Saint-Germain.]
Le dimanche est un jour consacré plus spécialement aux soins de
propreté: ce jour-là, chaque homme descend dans les préaux son sommier,
son sac de campement, sa couverture et son oreiller pour les battre; les
cellules sont frottées, les portes et les serrures nettoyées à fond.
Après une première inspection des sous-officiers, les prisonniers, dans
leur tenue la meilleure, vont assistera la messe dans la chapelle
gothique ornée par Louis XIII, et où Louis XIV fut baptisé. Du haut de
cette chaire qu'ont occupée les plus grands orateurs chrétiens, un
aumônier leur fait une instruction religieuse. C'est un spectacle
imposant que de voir de la tribune tous ces hommes en colonne serrée,
officiers et sous-officiers en tête, assister avec respect au service
divin. On ne peut se défendre d'une vive émotion, lorsque, au moment où
le prêtre élève l'hostie, cette masse compacte, par un seul mouvement,
met le genou en terre, et écoute, dans un pieux recueillement, les
chants que font entendre quelques-uns de leurs camarades placés derrière
l'autel. On est bien plus impressionné encore si l'on vient à apprendre
là que ces voix énergiques chantent des vers composés par un de ceux qui
les a précédés dans ce séjour d'expiation, un jeune soldat que son
talent, ses malheurs et son repentir avaient rendu célèbre, il y a
quelques années. J'ai vu plus d'un oeil devenir humide quand une voix
jeune et fraîche fait entendre ces paroles:
Sur nous qui l'implorons, à genoux sur la pierre;
Sur nous tous, qu'un moment d'imprudence et d'erreur
Conduisit en ce lieu, domaine du malheur,
O Dieu! laisse tomber un regard tutélaire.
Et plus loin:
Du trône saint d'où ta main guide
Les astres roulant dans le vide,
Seigneur, Dieu clément, oh! vois notre douleur
Vois nos regrets et nos alarmes,
Rends-nous la liberté, nos armes,
Et finis nos jours de malheurs.
Le digne aumônier qui dirige la conscience de ces soldats leur a dit, du
haut de la chaire de vérité, que tout motif humain devait être écarté
dans l'accomplissement des choses saintes: «Vos actes religieux, leur
a-t-il dit, sont entre le ciel et vous, et jamais ils ne serviront à
vous procurer des biens temporels.» Cette règle, sagement observée,
éloigne tout soupçon d'hypocrisie. Le 30 avril dernier, une soixantaine
de détenus ont reçu la communion des mains de monseigneur l'évêque de
Versailles, qui vient tous les ans visiter et consoler les habitants du
pénitencier.
[Illustration Pénitencier militaire de Saint-Germain.--Atelier.]
[Illustration Pénitencier militaire de Saint-Germain.--Remise de peine.]
Les touchantes allocutions de ce pasteur, les sages instructions de
l'aumônier, ne sont pas les seuls moyens que l'on emploie pour fortifier
dans le coeur des prévenus le désir de leur régénération morale; le
lieutenant-colonel Boudonville, commandant du pénitencier, seconde
puissamment tous les sentiments qui peuvent ramener au bien ces jeunes
citoyens, qu'un seul instant d'erreur a souvent amenés là; un registre
de moralité est établi avec un soin scrupuleux, et présente un compte
ouvert à chaque homme; on y inscrit exactement les progrès successifs
dans la conduite et le travail, ainsi que les punitions et les motifs de
ces punitions. A deux époques de l'année, au 1er mai et dans le mois de
novembre, le commandant va examiner les titres que peut avoir chaque;
détenu à la clémence royale; mais cette faveur ne peut s'étendre qu'à
ceux qui ont au moins subi la moitié de leur captivité; les lettres de
grâce qui réduisent ou remettent la peine sont lues à la grande revue du
dimanche, à midi, en présence de tous les détenus formant le carré.
C'est là un beau jour pour tous, et pour ceux qui sont rendus à la
France, à l'armée, à leur famille, et pour ceux à qui la délivrance de
leurs amis semble dire: Méritez, espérez.
Le lendemain de ce jour de délivrance est souvent triste et plein de
regrets. On sait, en effet, que les abords des prisons, les jours où les
portes doivent s'ouvrir, sont assiégés, par des hommes perdus, par
d'ignobles femmes, qui spéculant à la fois sur le pécule amassé pendant
la captivité, sur les privations subies, sur l'enivrement du grand air
de la liberté, guettent les libérés comme une proie, s'emparent d'eux,
les entraînent à tous les désordres, à toutes les débauches; et ces
heureux du matin doivent se féliciter si, le lendemain, au réveil, ils
n'ont perdu que le fruit du leurs économies forcées.
L'administration du pénitencier de Saint-Germain vient de donner un bon
et grand exemple. Il y a quelques jours, seize hommes avaient atteint le
terme de leur expiation ou obtenu remise du reste de leur peine; au lieu
du quitter le château pour tomber dans les hideuses séductions qui déjà
les attendaient, on les a vus, revêtus de l'uniforme des corps divers
auxquels ils appartenaient avant leur faute, sortir en rangs sous le
commandement d'un sous-officier, traverser au pas et en bon ordre cette
ville que leurs devanciers avaient plus d'une fois troublée des excès de
leur joie et se diriger sur Versailles, où ils ont trouvé dans la
discipline militaire l'appui dont ils avaient besoin contre eux-mêmes.
Loin de se plaindre de cette précaution, ils ont chargé le sous-officier
qui les accompagnait de leurs remerciements pour le commandant.
Rendons un juste hommage; à M. le maréchal Soult, dont la prévoyante
sollicitude a créé, organisé cet établissement, où, tandis que la
punition se subit, l'homme s'améliore, et d'où il sort le coeur plus
affermi dans le bien, l'intelligence plus cultivée, et possédant une des
industries, qui s'exploitent dans les huit ou neuf ateliers entre
lesquels les prisonniers sont répartis. Mais pour que la généreuse
pensée du ministre produisît tous ses résultats, il fallait que
l'exécution en fût remise à un officier dont le coeur fût noble, la
pensée droite, la raison ferme; le pénitencier de Saint-Germain a
dépassé toutes les espérances, et le maréchal et les officiers,
recommandables de cet établissement ont reçu leur plus douce récompense
quand les rapports ont constaté que parmi tous les militaires rendus à
la liberté depuis 1839, on ne compte qu'une récidive sur deux cents
libérés, que plusieurs ont obtenu de l'avancement, occupent des emplois
de confiance et même ont mérité des distinctions.
Académie des Sciences.