IX.

Depuis une demi-heure j'y pestais contre ma destinée, lorsque j'entendis

ouvrir, puis refermer la porte de la chambre et pousser le verrou;

j'avançai la tête, et reconnus, à mon grand effroi, mademoiselle Werner,

un billet à la main, que sans doute elle voulait lire sans témoin.

Le triomphe de nos persécuteurs, si l'on nous surprenait ensemble avec

toute l'apparence d'un plan concerté, s'offrit à ma pensée; au risque

d'effrayer Henriette, je me levai rapidement pour quitter la chambre.

Mais lorsque je la vis pâlir et chanceler, toute idée de précaution

m'abandonna; je courus à elle, je la reçus dans mes bras et je la

conjurai dans les termes les plus tendres de calmer ses inquiétudes.

Elle pleurait, hors d'état d'articuler une parole, et chacune de ses

larmes pénétrait jusqu'à mon coeur; enfin elle me tendit le billet

qu'elle venait de recevoir: Braun annonçait qu'une affaire indispensable

l'empêchait d'assister à la fête; mais qu'il viendrait dans

l'après-dinée avec ma fiancée et sa mère, également retenues par leurs

occupations.

«S'ils arrivaient eu ce uniment!» En prononçant ces mots je m'élançai

vers la porte, et déjà j'en avais saisi le verrou, lorsqu'un bruit

confus se fit entendre au dehors, et je reconnus les voix de ceux que

nous redoutions.

Dans mon anxiété j'agitais le verrou avec un mouvement presque

convulsif. Tout à coup le fatal Reich s'écria: «Ils doivent être ici, je

les y ai vus entrer l'un et l'autre.» Une faire? L'épouvante d'Henriette

était sans bornes; je ne pensais qu'à elle, je pressais ses mains

tremblantes, tantôt sur mon sein, tantôt sur mes lèvres; je la conjurais

tout bas de se tranquilliser, protestant que je me précipiterais par la

fenêtre plutôt que de compromettre sa réputation.

Cependant une porte que l'obscurité nous avait dérobée se présente à mes

yeux, j'y cours. Elle donne dans un cabinet sans issue. Mais une vaste

armoire m'offre ses entrailles libératrices; je m'y élance, non sans

craindre que le remède ne soit pire que le mal: et tandis que je me

blottis entre les cartons et les robes, Henriette m'enferme, prend la

clef, et plus rassurée, va ouvrir la porte de la chambre. Les premiers

mots qui frappent mes oreilles sont des reproches violents de Braun; il

somme mademoiselle Werner de faire à l'instant connaître ma retraite. La

plus timide, colombe s'enhardit lorsqu'elle est poussée à bout par des

outrages. Henriette en donna la preuve; elle releva fièrement la tête et

interdit à Braun un langage aussi inconvenant.

Pour moi, plié dans ma cachette de la manière la plus incommode,

j'admirais la présence d'esprit des femmes. Si, au lieu d'une mince

cloison, les eaux du grand Océan nous eussent séparés, Henriette ne su

fût point exprimée avec plus d'assurance.

Lorsqu'on eut en vain fureté partout, et que j'eus résisté à des appels

fort peu tendres de Clémentine, l'impétueux Braun s'efforça d'excuser

ses emportements, par la vivacité de amour. Son billet trouvé par terre

dissipa tout les doutes. Cependant la société s'éloigna sans

qu'Henriette eût prononcé le mot de pardon.

Persuadé alors que je n'avais plus rien à craindre, j'essayai de me

redresser tant soit peu pour respirer plus librement... Mais les arrêts,

du destin sont inévitables!... Ma tête heurta une pyramide de cartons à

chapeaux, qui roula par terre avec fracas.

«Il est là! là, dans l'armoire! cria le chambellan; j'imaginais bien

qu'il ne pouvait être loin: c'est pourquoi j'ai voulu attendre qu'il fit

connaître sa présence.

--Les apparences sont contre moi, dit Henriette avec une fermeté que lui

inspiraient son innocence et les mauvais procédés de Braun; cependant il

n'y a ici en jeu que le hasard et la malignité. Oui, celui que vous

cherchez est dans cette armoire, et moi-même je l'y ai enfermé pour

éviter les fausses interprétations auxquelles pouvait donner lieu notre

rencontre fortuite. Mais avant d'ouvrir cette porte, je déclare

formellement que cet instant me sépare à jamais de M. l'assesseur

Braun.»

Braun, frappé de cet accent de vérité, voulut faire quelques objections;

mais Henriette, sans l'écouter, ouvrit l'armoire, d'où je m'élançai, la

rage dans le coeur.

L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier 1844 · 第 16 / 33 题