Depuis une demi-heure j'y pestais contre ma destinée, lorsque j'entendis
ouvrir, puis refermer la porte de la chambre et pousser le verrou;
j'avançai la tête, et reconnus, à mon grand effroi, mademoiselle Werner,
un billet à la main, que sans doute elle voulait lire sans témoin.
Le triomphe de nos persécuteurs, si l'on nous surprenait ensemble avec
toute l'apparence d'un plan concerté, s'offrit à ma pensée; au risque
d'effrayer Henriette, je me levai rapidement pour quitter la chambre.
Mais lorsque je la vis pâlir et chanceler, toute idée de précaution
m'abandonna; je courus à elle, je la reçus dans mes bras et je la
conjurai dans les termes les plus tendres de calmer ses inquiétudes.
Elle pleurait, hors d'état d'articuler une parole, et chacune de ses
larmes pénétrait jusqu'à mon coeur; enfin elle me tendit le billet
qu'elle venait de recevoir: Braun annonçait qu'une affaire indispensable
l'empêchait d'assister à la fête; mais qu'il viendrait dans
l'après-dinée avec ma fiancée et sa mère, également retenues par leurs
occupations.
«S'ils arrivaient eu ce uniment!» En prononçant ces mots je m'élançai
vers la porte, et déjà j'en avais saisi le verrou, lorsqu'un bruit
confus se fit entendre au dehors, et je reconnus les voix de ceux que
nous redoutions.
Dans mon anxiété j'agitais le verrou avec un mouvement presque
convulsif. Tout à coup le fatal Reich s'écria: «Ils doivent être ici, je
les y ai vus entrer l'un et l'autre.» Une faire? L'épouvante d'Henriette
était sans bornes; je ne pensais qu'à elle, je pressais ses mains
tremblantes, tantôt sur mon sein, tantôt sur mes lèvres; je la conjurais
tout bas de se tranquilliser, protestant que je me précipiterais par la
fenêtre plutôt que de compromettre sa réputation.
Cependant une porte que l'obscurité nous avait dérobée se présente à mes
yeux, j'y cours. Elle donne dans un cabinet sans issue. Mais une vaste
armoire m'offre ses entrailles libératrices; je m'y élance, non sans
craindre que le remède ne soit pire que le mal: et tandis que je me
blottis entre les cartons et les robes, Henriette m'enferme, prend la
clef, et plus rassurée, va ouvrir la porte de la chambre. Les premiers
mots qui frappent mes oreilles sont des reproches violents de Braun; il
somme mademoiselle Werner de faire à l'instant connaître ma retraite. La
plus timide, colombe s'enhardit lorsqu'elle est poussée à bout par des
outrages. Henriette en donna la preuve; elle releva fièrement la tête et
interdit à Braun un langage aussi inconvenant.
Pour moi, plié dans ma cachette de la manière la plus incommode,
j'admirais la présence d'esprit des femmes. Si, au lieu d'une mince
cloison, les eaux du grand Océan nous eussent séparés, Henriette ne su
fût point exprimée avec plus d'assurance.
Lorsqu'on eut en vain fureté partout, et que j'eus résisté à des appels
fort peu tendres de Clémentine, l'impétueux Braun s'efforça d'excuser
ses emportements, par la vivacité de amour. Son billet trouvé par terre
dissipa tout les doutes. Cependant la société s'éloigna sans
qu'Henriette eût prononcé le mot de pardon.
Persuadé alors que je n'avais plus rien à craindre, j'essayai de me
redresser tant soit peu pour respirer plus librement... Mais les arrêts,
du destin sont inévitables!... Ma tête heurta une pyramide de cartons à
chapeaux, qui roula par terre avec fracas.
«Il est là! là, dans l'armoire! cria le chambellan; j'imaginais bien
qu'il ne pouvait être loin: c'est pourquoi j'ai voulu attendre qu'il fit
connaître sa présence.
--Les apparences sont contre moi, dit Henriette avec une fermeté que lui
inspiraient son innocence et les mauvais procédés de Braun; cependant il
n'y a ici en jeu que le hasard et la malignité. Oui, celui que vous
cherchez est dans cette armoire, et moi-même je l'y ai enfermé pour
éviter les fausses interprétations auxquelles pouvait donner lieu notre
rencontre fortuite. Mais avant d'ouvrir cette porte, je déclare
formellement que cet instant me sépare à jamais de M. l'assesseur
Braun.»
Braun, frappé de cet accent de vérité, voulut faire quelques objections;
mais Henriette, sans l'écouter, ouvrit l'armoire, d'où je m'élançai, la
rage dans le coeur.