HISTOIRE DES TROIS CHEVALIERS D'EPPES ET DE LA BELLE ISMÉRIE.

En ce temps-là, Foulques, comte d'Anjou, de Touraine et de Mayenne, roi

de Jérusalem, prit d'assaut Césarée de Philippes, qui était l'ancienne

ville de Dann située à l'une des extrémités de son royaume. Il rebâtit

le château de Bersabée, qui était à l'autre extrémité, et rétablit ainsi

dans son entier le royaume de David et de Salomon, qui s'étendait, dit

l'Écriture, de Dan à Bersabée.

La garde du château de Bersabée fut confiée aux chevaliers de Saint-Jean

de Jérusalem, érigés en ordre militaire environ trente ans auparavant,

sous le règne de Baudouin 1er. Or, au nombre de ces chevaliers étaient

trois frères de l'illustre maison d'Eppes, en Picardie, dont l'aîné ne

sommait le chevalier d'Eppes, le second le chevalier de Marchais, et le

plus jeune le chevalier aux armes blanches. Mme d'Eppes, leur mère,

possédait de grandes et belles terres dans le pays de Laon. Mais ils

avaient pris la croix du pèlerin et porté dans la terre sanctifiée par

le sang de Jésus la bannière d'Eppes aux alérions d'or. Et parce que

leur prudence et leur courage étaient connus, Foulques d'Anjou leur

avait désigné pour poste le château de Bersabée qui, situé à seize

milles d'Ascalon, était sans cesse menacé par les Sarrasins.

En effet, Ascalon, ancienne ville des Philistins, était au pouvoir du

calife d'Égypte, qui y envoyait quatre fois l'an, par terre ou par mer,

des armes, des vivres et des troupes fraîches. La population de cette

ville était nombreuse et toute guerrière. Chaque enfant mâle recevait

dès sa naissance, sur le trésor du calife, la paye d'un soldat en

campagne. La garnison, composée de soldats très farouches, faisait des

sorties fréquentes.

Un jour, les trois fils de Mme d'Eppes, tandis qu'ils chevauchaient à

quelque distance du château de Bersabée, furent surpris par une troupe

de cavaliers sarrasins, et, malgré leur résistance opiniâtre, ils furent

pris et conduits au Caire.

Le calife s'y trouvait alors. Ayant appris que les trois prisonniers

chrétiens étaient d'une extraordinaire beauté, il fut curieux de les

voir et il les fit amener dans le jardin où il prenait le frais, sous

des buissons de roses, au murmure des fontaines. Les fils de Mme d'Eppes

passaient de toute la tête les turbans de leurs gardiens; leurs épaules

étaient très larges, et le calife reconnut qu'on lui avait fait un

rapport fidèle. Voulant s'assurer s'ils avaient autant d'esprit que de

beauté, il leur posa plusieurs questions auxquelles ils répondirent avec

une sagesse et une modestie dont il fut charmé. Mais il n'en laissa rien

paraître; il affecta au contraire de renvoyer les prisonniers avec

dédain et il ordonna qu'ils fussent enchaînés dans un cachot obscur.

Son dessein était de les réduire, par de mauvais traitements, à abjurer

la religion du Christ et à embrasser le culte de l'idole Mahom, auquel

il était attaché comme sont tous les Sarrasins. C'est pourquoi il fit

enchaîner les trois chevaliers dans un cachot sur lequel passait le

fleuve Nil.

Puis il leur fit dire par un de ses vizirs qu'il leur donnerait un

palais avec des jardins, des armes précieuses, un cheval syrien tout

sellé et des esclaves très belles, jouant de la guitare, s'ils

consentaient à adorer l'idole Mahom.

Certains des voyageurs, qui ont été interrogés, affirment que les

mécréants Sarrasins n'élèvent point de figures à la ressemblance de

Mahom. S'ils disent vrai, il faut entendre que le calife fit des

promesses aux chevaliers à condition d'obéir à la loi de Mahom, et cela

ne change rien à la vérité du récit.

Quand le vizir eut dit ce que le calife offrait, et à quelles

conditions, le chevalier d'Eppes songea aux jardins pleins d'eaux vives

et soupira; le chevalier de Marchais songea aux belles esclaves et

demeura rêveur; le chevalier aux armes blanches songea au cheval syrien

et aux lames de Damas, et un grand cri jaillit comme une flamme de sa

poitrine. Mais tous trois repoussèrent les présents du calife.

En vain le gardien de la prison, qui était un vieillard abondant en

discours, leur conta les plus beaux apologues arabes pour leur persuader

de quitter la foi chrétienne; ils ne se laissèrent pas séduire par des

contes ingénieux, non plus que par l'exemple d'un baron normand qui,

s'étant fait adorateur de Mahom, vivait à Smyrne de fruits confits, avec

une douzaine de femmes qu'il vendait quand elles ne lui plaisaient plus.

Par tout ce qu'on lui rapportait de leur constance, le calife vit bien

que les trois fils de Mme d'Eppes ne viendraient à la religion sarrasine

ni par la peur des supplices ni par l'appât des richesses et des

voluptés. Il se flatta de les y amener par la dialectique. Il leur

envoya dans leur cachot les plus savants docteurs arabes qui leur

tenaient chaque jour les raisonnements les plus subtils. Ces docteurs

connaissaient Aristote; ils excellaient dans la mathématique, dans la

médecine et dans l'astronomie. Les trois fils de Mme d'Eppes ignoraient

l'astronomie, la médecine, la mathématique et les ouvrages d'Aristote,

mais ils savaient par coeur le pater et plusieurs belles prières. C'est

pourquoi les savants arabes ne purent les convaincre et se retirèrent

pleins de confusion.

Le calife, qui était d'un caractère obstiné, ne se tint pas pour vaincu

avec Aristote et les docteurs. Il eut recours à un artifice dont il se

promettait le meilleur succès. Sachez que ce calife avait une fille

jeune, belle et bien faite, musicienne et raisonnant plus subtilement

que les docteurs. Elle se nommait Ismérie. Son père lui donna l'ordre de

revêtir ses plus riches vêtements, de s'oindre d'huiles balsamiques et

de visiter les trois chevaliers dans leur prison.

"Allez, ma fille, lui dit-il. Déployez toutes vos grâces, employez tous

vos charmes pour gagner ces chrétiens."

Le zèle de la religion l'échauffait à ce point qu'il recommanda à sa

fille d'immoler même ce qu'elle avait de plus cher, si ce sacrifice

devait tourner à l'avantage de Mahom.

Les recommandations du calife ont paru outrées à quelques auteurs qui

ont rapporté cette histoire. Mais le chanoine Willete fait observer

qu'elles sont naturelles chez un idolâtre. Ainsi, dit-il, les filles de

Madian et de Moab, par le détestable conseil du faux prophète Balaam,

furent envoyées aux enfants d'Israël pour les pervertir et les faire

tomber dans l'idolâtrie; ainsi les filles d'Ammon troublèrent le coeur

du roi Salomon jusqu'à lui faire adorer les dieux de leur race.

Donc, la princesse Ismérie se montra aux trois fils de Mme d'Eppes. Ils

furent éblouis à sa vue. Elle parla. Sa bouche était plus redoutable que

ses discours. Ils admiraient une si belle personne; ils la redoutaient

bien plus qu'ils n'avaient redouté le vizir et les docteurs, et, pour

qu'elle ne changeât point leurs coeurs, ils résolurent de changer le

sien.

"Enseignons-lui la vérité, qu'elle est digne d'entendre, dit le

chevalier d'Eppes à ses frères. Bien que moins habile à discourir qu'à

manier la lance, nous trouverons peut-être des raisons convenables, avec

l'aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a dit à ses apôtres: "Si vous

avez à rendre témoignage de moi, ne vous préoccupez point de ce que vous

aurez à dire. Je mettrai moi-même sur vos lèvres des paroles pleines de

sagesse."

Les deux frères approuvèrent la parole de l'aîné, et aussitôt ils

travaillèrent tous trois à instruire la fille du calife dans la religion

chrétienne.

Ils lui exposèrent la doctrine avec les miracles et les prophéties. Ils

lui parlèrent notamment de la très sainte Vierge Marie, à qui ils

avaient une dévotion particulière, et ils contèrent les miracles qu'elle

avait accomplis dans toute la chrétienté et spécialement dans le pays de

Laon. Ce qu'ils dirent de la reine des cieux parut si remarquable à la

jeune Ismérie qu'elle demanda si elle ne pourrait pas voir cette Vierge

en image, telle qu'elle est représentée dans les temples des chrétiens.

Les trois chevaliers répondirent qu'ils n'avaient dans leur prison

aucune image de cette sorte, mais que, si on leur apportait du bois, ils

s'efforceraient d'y tailler une figure à l'exemple des bons imagiers de

leur pays.

Ils parlaient de la sorte emportés par le zèle du coeur. Mais lorsque la

princesse Ismérie leur eut fait apporter une bille de bois, avec un

ciseau et un maillet, ils se trouvèrent fort empêchés: l'art de tailler

une image qui semble vivre et respirer ne s'acquiert que par de longues

études. Le bois ne se laissait même pas entamer. Il faut dire que

c'était le tronc d'un de ces arbres qui viennent du paradis terrestre et

que le Nil apporte dans ses eaux jusqu'aux rives d'Égypte.

Les trois fils de Mme d'Eppes s'endormirent devant le bloc sans avoir pu

seulement le dégrossir.

A leur réveil, ils furent bien surpris de voir que leur tâche était

achevée, et que l'image de la Vierge brillait dans le cachot d'un éclat

suave et merveilleux. Devant eux, Notre-Dame était assise sur un trône,

tenant son enfant divin dans ses bras. Les trois fils de Mme d'Eppes

n'avaient jamais vu, de Laon à Soissons, un si bel ouvrage de sculpture.

Cette Vierge était taillée dans le bois apporté par la princesse

Ismérie, et ce bois était noir pour exprimer les ténèbres épaisses qui

enveloppaient encore l'âme de la fille du calife. Mais il était

environné d'une lumière déleste, en signe que la lumière dissiperait ces

ombres funestes. Et ceci est à méditer que ce bois, venant du séjour

d'Ève, était noirci par le péché de la première femme, mais que la

figure de la Sainte Vierge y paraissait resplendissante, parce que la

faute d'Ève a été rachetée par celle à qui l'Ange a dit Ave. De telles

idées, peu accessibles aux hommes d'aujourd'hui, étaient aisément

sensibles aux religieux qui méditaient dans les cloîtres et dans les

déserts.

A la vue de cette image merveilleuse, les trois frères se récrièrent à

la fois, et chacun demanda aux deux autres comment ils avaient pu

accomplir en une nuit un si prodigieux travail. Mais tous trois jurèrent

avec un grand serment qu'ils n'y avaient point de part. Et il 'était pas

vraisemblable, en effet, qu'aucun d'eux eût été assez habile pour

achever si rapidement une tâche si difficile.

Il est donc croyable que cette image fut taillée par les anges ou, plus

vraisemblablement, par la bienheureuse Vierge Marie elle-même, à qui les

trois fils de Mme d'Eppes avaient une dévotion spéciale et qu'ils

avaient invoquée en cette occasion. Quand la princesse Ismérie revint à

la prison, voyant la Vierge radieuse et noire, elle pleura et elle

adora. Tout soudain, elle fut désabusée de la fausse religion de Mahomet

et convertie à la foi de Jésus-Christ. Et les trois fils de Mme d'Eppes,

augurant alors que cette image viendrait leur délivrance, l'appelèrent

leur Dame de Liesse, c'est-à-dire de joie.

Cependant, le calife demandait chaque jour à sa fille si la conversion

des trois chevaliers s'achevait heureusement, et la princesse Ismérie

répondait avec prudence qu'il restait encore de ce côté quelques progrès

à faire. Elle parlait de la sorte pour qu'il lui fût permis de retourner

à la prison des chevaliers. Mais elle était déjà résolue à assurer leur

évasion et à fuir avec eux.

Quand tout fut préparé pour l'exécution de ce dessein, la fille du

calife prit les pierreries et les joyaux qu'elle put trouver dans le

palais, et sortit de nuit, par une porte dérobée du jardin.

Pour juger favorablement la conduite de la princesse, il faut considérer

que son père était sarrasin et mécréant, et ne point ignorer que les

joyaux qu'elle emportait devaient plus tard servir à élever le

sanctuaire de Notre-Dame de Liesse. Chargée de ces joyaux, Ismérie alla

délivrer les prisonniers et les conduisit au bord du Nil, où il se

trouva un batelier pour les passer tous quatre sur l'autre rive. Ils s'y

endormirent. A leur réveil, les trois chevaliers virent la cathédrale de

Laon sur la montagne et tout le pays laonnais. Ils y avaient été

transportés miraculeusement pendant la nuit avec la princesse Ismérie.

La Vierge Noire était avec eux: c'est elle qui les avait conduits. Au

lieu où elle toucha la terre jaillit une source qui guérit de la fièvre.

Les chevaliers furent contents de revoir la fumée de leur toit et madame

leur mère toute chenue qui pleurait de joie à leur vue. Instruite de ce

qu'était la belle Sarrasine qu'ils amenaient, la dame d'Eppes voulut lui

servir de mère et la tenir sur les fonts du baptême. Mais, quand la

princesse Ismérie chercha sa Vierge Noire au bord de la source, elle ne

l'y trouva plus. La statue s'en était allée toute seule à deux cents pas

de là. Ismérie l'y découvrit et voulut la prendre dans ses bras, mais

elle ne put pas même la soulever. La Vierge Noire marquait, en se

faisant si lourde, qu'elle voulait qu'on bâtit son église sur cet

emplacement. C'est à quoi servirent les joyaux du calife. Ismérie reçut

le baptême.

Les trois chevaliers prirent femme et vécurent pieusement le reste de

leurs jours. La princesse Ismérie se retira dans un couvent où elle

donna l'exemple de toutes les vertus. On montre encore aujourd'hui, dans

l'église de Notre-Dame de Liesse, comme nous l'avons dit, son image

sculptée et peinte au-dessus du jubé. Quant à la Vierge Noire, après

avoir accompli de nombreux miracles, elle fut brûlée par les patriotes

en 1793, à l'exception d'un seul morceau, qui fut miraculeusement

préservé.

Il ne se peut rien voir de plus misérable que la fontaine miraculeuse,

aujourd'hui maçonnée. Tout proche a été construite une maisonnette à

l'imitation de la Santa-Casa de Lorette. Une allée y aboutit, plantée de

pins alternant avec de hauts peupliers. Là s'agitent vaguement des

mendiants et des infirmes, tandis qu'un vieil homme, devant la source,

attend tout couché qu'une dévote vienne de loin en loin lui tendre une

bouteille en forme de madone qu'il remplit, pour un sou, d'eau

miraculeuse. L'agonie des dieux est d'une tristesse infinie.

V

Pierre Nozière · 第 56 / 58 题