Saint-Thomas, 11 août.
Ce coin du Laonnais n'a pas de larges horizons. Mais le sol y fait des
plis gracieux et il est semé de bouquets d'arbres. Le petit chemin blanc
qui passe devant ma porte et se parfume de menthe en se creusant vers la
prairie humide s'en va, par les champs de trèfle, d'avoine et de
betteraves, au bois où le Petit Chaperon Rouge cueille encore la
noisette. On a plaisir à suivre chaque matin ce sentier étroit et
sinueux, si l'on pense que c'est assez de joie et de gloire en une
promenade que de visiter la reine des prés dans son humble majesté, et
de respirer le chèvrefeuille qui suspend aux buissons ses guirlandes
parfumées.
Hier, j'ai trouvé au milieu de ce sentier un petit hérisson immobile et
tout en boule. Il était blessé. Je le pris dans ma poche et le portai à
la maison, où une goutte de lait le ranima. Il montra son groin noir,
qui a l'air d'être taillé dans une truffe. Il ouvrit les yeux, et j'eus
la faiblesse de me croire le bon Samaritain. Ce matin, mon ami courait
dans le jardin, flairant la terre humide, et toutes les piques de son
dos reluisaient. La rencontre d'un hérisson; moins encore, un brin de
serpolet à l'orée d'un bois, une vieille épitaphe dans un cimetière de
village, suffit à l'amusement de la journée d'un solitaire.
Nous avons ici un camp de César et une petite montagne qu'un jour
Gargantua laissa tomber de sa hotte. Mais ce qu'il y a de plus
admirable, c'est un fau (fagus) très grand et parfaitement rond, qui
donne des faînes d'un goût délicieux, si j'en crois les paysans. Le
hêtre de Domremy que hantaient les fées et où les filles du village
suspendaient des guirlandes et des chapeaux de fleurs, n'était ni plus
beau ni plus vénérable. Je regrette le temps où l'on rendait un culte
aux arbres et aux fontaines. J'aurais, en ce temps là, noué
précieusement aux branches de ce beau fau des statuettes de terre cuite
avec des bandelettes de laine, et peut-être même aurais-je su attacher
au tronc un tableau portant une épigramme votive en vers imités
d'Ausone. Ce hêtre, illustre dans le pays, s'élève sur la hauteur entre
Saint-Thomas et Saint-Erme, dont l'église est misérable et charmante
avec son mince clocher d'ardoises, sont toit rustique, son porche
renaissance, qui s'émiette à la pluie, et sa girouette où l'on voit le
grand saint Antoine et son cochon finement découpés. A l'intérieur, dans
la nef tronquée et nue, sur un chapiteau roman, un oiseau becquetant une
grappe de raisin est resté comme l'unique témoin des jours où l'église
de Saint-Erme s'élevait dans sa robe blanche au-dessus d'un peuple
fidèle. Du XIe siècle au XVe, les églises de Soissons, de Reims et de
Laon florissaient splendidement dans la Gaule chrétienne, et si l'on
aime à vivre dans le passé, ce pays de Laon plaît par d'antiques
souvenirs. Les pierres y parlent sous le mousse et sous la giroflée. A
une lieue d'ici, vers Soissons, est Corbeny, où les rois de France, au
retour du sacre, venaient toucher les écrouelles. A trois lieues au
nord, en terre de Picardie, on trouve Notre-Dame de Liesse, qui fut dans
l'ancienne France un lieu de pèlerinage très fréquenté.
Belleforest dit au premier tome de sa Cosmographie, publiée en 1575:
"Non loin de Laon est cette place tant renommée de Lyance ou Lyesse pour
le temple sacré de la glorieuse mère de notre Dieu, la Vierge Marie, le
pèlerinage ancien de nos rois, et où Dieu fait de grands miracles pour
l'amour et par les mérites de celle qu'il a choisie pour sa mère."
On suit, pour aller d'ici à Liesse, une route crayeuse qui traverse une
plaine sèche, semée de vieux moulins à vent aux ailes décharnées, et
coupée çà et là par des bouquets de bouleaux. Le vent courbe l'avoine
naine. Tandis que le cocher me montre du bout de son fouet l'horizon
plat et triste, et me conte l'histoire du meunier qui s'est pendu dans
son moulin et du percepteur assassiné sur la route, nous voyons à notre
gauche, à travers un rideau d'arbres, le château de Marchais, bâti sous
Charles IX par le cardinal de Lorraine. Encore deux kilomètres à peine,
et nous rencontrons, sur notre droite, les trois ormes qui ombragent une
petite chapelle grillée et qu'on nomme les Trois-Chevaliers. Et tout de
suite les roues de la carriole résonnent sur le pavé désert d'une rue de
village aux maisons basses à grands pignons. Nous sommes à Notre-Dame de
Liesse, autrefois si fréquentée et maintenant délaissée et tombée dans
un morne abandon. Notre-Dame de Lourdes à fait grand tort à la dame de
Liesse comme à toutes les saintes Vierges de l'ancienne France. Cette
belle dame de Lourdes, avec son écharpe bleue, attire dans sa ville
d'eau tous les pèlerins, et il n'est bruit que d'elle. Une dame pieuse,
qui regrette les vieux sanctuaires, me disait: "On ne peut le nier:
cette Vierge de Lourdes est obligeante, serviable, entendue, empressée,
je dirai même obséquieuse. Elle se multiplie pour se rendre utile. Elle
guérit les malades, recommande les jeunes gens à leurs examens, fait des
mariages et vend du chocolat. Entre nous, je la trouve un peu
intrigante."
La Vierge de Liesse ne sait pas si bien faire ses affaires. Elle est
oubliée; cela s'aperçoit tout de suite quand on entre dans la petite
ville endormie. On me dit qu'elle se réveillera le mois prochain, lors
des grands pèlerinages; mais je vois bien qu'autrefois visitée par les
rois, elle n'attire plus, même en ses grandes féeries, que quelques
bonnes dames de Reims, de Laon et Saint-Quentin.
Elle eut ses beaux jours. Tout passe; La Notre-Dame de Lourdes passera
comme elle. C'est une réflexion propre à consoler la Notre-Dame de
Liesse de son irrémédiable déclin. La poussière, une lente poussière,
recouvre les petites boutiques voisines de l'église où s'étalent, sous
des vitres ternes, des médailles, des images, des chapelets et des
scapulaires. Au XVe siècle, on vendait sous l'auvent de ces maisonnettes
de belles médailles de plomb ou d'étain à bordure ajourée, que les
bonnes gens cousaient à leur chapeau clabaud. Louis XI faisait comme
eux, et parmi les médailles qu'il portait à son bonnet, soyez sûr qu'il
se trouvait celle de Notre-Dame de Liesse, à qui le pieux roi avait une
dévotion singulière.
Ce qu'il y a aujourd'hui de plus étrange dans ces boutiques, ce sont des
bouteilles fermées au chalumeau où flottent dans de l'eau, suspendues à
des boules creuses par un fil de verre, les attributs de la Passion: la
croix, les clous, l'éponge de fiel, la lance, le sceptre de roseau, la
couronne d'épines, la sainte face, et le soleil qui se voila, et la lune
qui parut quand le mystère fut consommé. Ces petites pièces de verre
coloré ont la naïveté des jouets d'enfant. Ils amusent par l'idée qu'il
est des âmes assez ingénues pour admirer une merveille si barbare.
L'église, dont il subsiste quelques parties du XVe siècle, est petite.
Le portail, surmonté d'une large fenêtre cintrée et d'un pignon flanqué
de deux clochetons, a l'air assez avenant, et il suffit d'aimer les
vieilles pierres pour admirer sur les contreforts, des deux côtés de la
fenêtre, deux heaumes sculptés, expressifs comme des visages avec leur
petit crâne pointu, leur nez en bec d'oiseau, leur lippe narquoise et
leur énorme encolure. Mais ce ne sont là que des bagatelles, et l'on
voit bien que nous sommes en vacances.
En entrant dans l'église, le regard s'arrête sur un beau jubé de la
Renaissance qui tend, dans la nef, son arche élégante de pierre blanche
et de marbre noir. Sur la balustrade de ce jubé s'élèvent quatre statues
peintes. Elles sont dans le goût affreux de la Restauration et
représentent trois chevaliers, avec de superbes panaches, et une belle
demoiselle habillée à la turque. Ils sont tous quatre très ridicules et
semblent jouer Zaïre devant la duchesse d'Angoulême. Je vous dirai tout
à l'heure qui sont ces trois chevaliers et cette jeune musulmane. Qu'il
vous suffise de savoir pour le moment qu'ils rapportèrent d'Égypte
l'image miraculeuse qu'on vénère depuis lors dans l'église où nous
sommes.
Il faut passer sous le jubé pour voir la petite Vierge de Liesse assise
dans le choeur au-dessus de l'autel. C'est une Vierge noire. J'ai
toujours eu beaucoup de goût et de curiosité pour les Vierges noires,
qui sont toutes fort anciennes. Elles ont des manteaux en forme
d'abat-jour. Elles sont évasées et courtes. Cela tient à ce qu'elles
sont assises et qu'on les habille comme si elles étaient debout, et il y
a là un mépris touchant de la forme humaine. Les Grecs avaient aussi
leurs idoles noires. C'était, comme les nôtres, des statues de bois
informes et prodigieuses. Ils en attribuaient l'origine à Dédale, et ils
vénéraient ces rudes images noircies par le temps. Ils les couvraient
aussi de voiles précieux. Les cultes se ressemblent plus qu'on ne croit.
Si, par une opération magique, la vieille paysanne, que je vois ici
mâchant des prières sous son capuchon de laine, était transportée
subitement à Pessinonte, dans le sanctuaire relevé et rendu aux mystères
antiques, elle achèverait sans trop de surprise, au pied de la Bonne
Déesse, l'oraison commencée devant la Sainte Vierge. Il faut tout dire:
la véritable Vierge noire de Liesse fut brûlée en 1793, et celle qui la
remplace n'est, à mon gré, ni assez naïve ni assez antique. On assure
qu'un peu du bois de l'ancienne, tiré du feu, a été retrouvé et mis dans
la nouvelle, et les dévots peuvent en recevoir quelque consolation, car
ils estiment ce bois plus excellent que celui de l'arche de Noé. Mais
qui rendra la petite idole vêtue d'un abat-jour à ceux qui estiment,
avec l'évêque Synésius, que toutes les antiquités sont vénérables?
C'est au fond de l'église, à gauche, dans la sacristie bâtie sous Louis
XIII, qu'est le trésor, aujourd'hui bien appauvri, de Notre-Dame de
Liesse: des coeurs en vermeil, des montres avec la chaîne, de ces
grosses montres d'argent qu'on appelle oignons, une pendule à sujet, des
bâtons et des béquilles, quelques vieilles croix d'honneur, un
hausse-col de capitaine, deux paires d'épaulettes. J'ai découvert dans
un coin de la sacristie, avec attendrissement, une de ces bouteilles
dont nous parlions tout à l'heure, qui ont le goulot soudé et dans
lesquelles nagent des emblèmes en verroterie. Sans doute, la bonne femme
qui fit ce présent à la Vierge noire, lui dit: "Pour votre petit,
madame!" Et, en effet, Notre-Dame de Liesse tient sur ses genoux un
enfant Jésus debout et les bras ouverts. Mais on chercherait en vain
dans ce pauvre trésor, où l'araignée tend sa toile, le coeur d'or
apporté par l'abbesse de Jouarre, les villes d'argent apportées par les
cités de Bourges, de Reims, de Mézières, d'Amiens, de Laon et de
Saint-Quentin, le navire de la municipalité de Dieppe, le bras d'argent
du capitaine de Hale, le navire d'Henriette de France, reine
d'Angleterre, et la mamelle d'or de la reine de Pologne. Ces dons
précieux ont disparu. Louis XIV fit fondre et envoyer à la Monnaie ce
qui restait, en 1690, du trésor de Notre-Dame de Liesse. Il fallait
sauver la patrie. Il fallait aussi la sauver en 1792. Les mêmes
nécessités commandent les mêmes actes.
C'est en faisant des guérisons que la petite Notre-Dame noire du pays de
Laon s'était surtout enrichie. Elle délivrait aussi les possédés. On
raconte qu'une femme de Vervins, nommée Nicole, qui donnait tous les
signes de la possession, fut conduite à Liesse et y éprouva un grand
soulagement. Mais son entière délivrance, assure le chanoine Villette,
qui florissait à la fin du XVIIe siècle, ne fut achevée que plus tard,
dans l'église cathédrale de Laon, par les soins de l'évêque. Belzébuth
parut aux yeux de Monseigneur et lui fit un aveu qui dut lui coûter:
"La Vierge Marie, lui dit-il en confidence, vient de m'enlever le
secours de vingt-six de mes compagnons en les faisant sortir du corps de
cette femme."
Notre-Dame de Liesse rendit au sire de Couci ses deux enfants qui
étaient perdus. C'est elle qui, invoquée par un larron qu'on pendait,
vint, de ses bras qui avaient porté Jésus, soutenir le malheureux
pendant les trois jours qu'il demeura attaché à la potence. Mais je
crois bien me rappeler que ce miracle, mis en rimes par les trouvères,
est également attribué à Notre-Dame de Chartres. La Vierge de Liesse
faisait évader les prisonniers et mettait volontiers son pouvoir à
s'opposer à l'exécution des arrêts de justice. Je ne l'en blâme pas; je
l'en loue, tout au contraire, tenant la grâce meilleure que la justice.
Durant quatre ou cinq siècles, elle fut assiégée de solliciteurs. Les
pèlerins, venus de toutes les parties du royaume, suppliaient, les mains
jointes, la belle dame de Liesse de ne point dormir tandis qu'ils lui
parlaient. Maintenant elle sommeille en paix dans son sanctuaire
déserté. Ne troublons point son repos et vénérons en elle la foi,
l'espérance et la charité de tant d'âmes qui passèrent avant nous sur
cette terre où nous passons.
Si l'on vient du château de Marchais, avons-nous dit, on rencontre, à
droite sur la route en entrant à Liesse, trois ormes autour d'une
chapelle grillée. On les appelle les Trois-Chevaliers, en mémoire des
trois fils de la dame d'Eppes, qui rapportèrent d'Égypte en Picardie
l'image miraculeuse qui fut ensuite vénérée sur la terre de Liance, dite
depuis terre de Liesse.
Voici l'histoire des trois chevaliers d'Eppes et de la belle Ismérie: