HISTOIRE DE SAINT GUALARIC OU VALERY

Gualaric ou Walaric, appelé depuis Valery, n'est point originaire de la

contrée maritime où son nom fut donné à deux villes et à d'innombrables

églises. Il naquit de pauvres paysans, dans la province d'Auvergne. Il

fut berger dans son enfance et n'eut qu'une houlette pour tout bien.

Mais il était riche de sens, d'esprit et de piété.

Il quitta de bonne heure son pays pour se mettre au service du saint

évêque d'Auxerre, Germain. Puis il se fit moine dans l'abbaye de

Luxeuil, que saint Colomban d'Irlande gouvernait alors avec sagesse.

Pourtant les religieux secouèrent le joug de leur pasteur, et saint

Colomban, chassé par ses ouailles, prit le chemin de l'exil. La piété,

la modestie et la tempérance quittent Luxeuil avec lui. Valery,

profondément affligé, sortit à son tour de ce port salutaire devenu un

pernicieux écueil, et il résolut de vivre dans la solitude, loin des

méchants.

"J'irai, dit-il, où Dieu voudra me conduire."

Au bout de quelques jours, il se trouva sur les rives du fleuve de Somme

et il en suivit les bords jusqu'au rivage de la mer. Là, il s'arrêta,

épuisé de fatigue, au bord d'une fontaine, et il secoua la poussière de

ses chaussures. C'est sur cette poussière que s'éleva depuis la ville de

Saint-Valery.

Une épaisse forêt descendait alors jusque sur les grèves de la mer. Les

lièvres l'habitaient. Elle recouvrait des marais peuplés de vanneaux, de

bécasses, de canards et de sarcelles. Les mouettes déposaient leurs

oeufs sur la roche nue des falaises. Le cri aigu du héron et la plainte

du courlis s'élevaient des grèves pâles où le cygne, l'oie sauvage et le

grèbe, chassés par les glaces, venaient passer l'hiver dans les sables

marins. Des hommes en petit nombre habitaient ces contrées sauvages.

C'étaient de pauvres bateliers qui pêchaient dans l'embouchure

poissonneuse de la Somme. Ils étaient païens. Ils adoraient des arbres

et des fontaines. En vain les saints Quentin, Mellon, Firmin, Loup, Leu,

et plus récemment, saint Berchund, évêque d'Amiens, étaient venus les

évangéliser. Ils croyaient aux génies de la terre et aux âmes des

choses.

Ces simples pêcheurs étaient saisis d'une horreur sacrée quand ils

pénétraient dans les forêts profondes qui couvraient alors tout le

rivage. Ils voyaient partout des dieux agrestes. Au bord des sources, où

tremblaient les rayons de la lune, ils apercevaient des nymphes, des

fées, des dames merveilleuses; ils les adoraient et leur apportaient en

tremblant des guirlandes de fleurs. Ils croyaient bien faire en les

aimant, puisqu'elles étaient belles.

Sans doute, la source qui descendait le coteau feuillu où le pieux

Valery s'arrêta était une des sources sacrées auxquelles ces hommes

faisaient des offrandes. Elle coule encore au pied de la chapelle, du

côté de la baie. Comme aux anciens jours, l'eau en est fraîche et toute

claire. Mais, maintenant elle ne chante plus. Elle n'est plus libre

comme au temps de sa rustique divinité. On l'a emprisonnée dans une cuve

de pierre à laquelle on accède par plusieurs degrés. Du temps de saint

Valery, c'était une nymphe. Nulle main n'avait osé la retenir, elle

fuyait sous les saules. Semblable à ces ruisseaux qu'on voit encore en

grand nombre dans les vallées du pays, elle formait, de distance en

distance, de petits lacs où sommeillait, sur un lit flottant de feuilles

vertes, la pâle fleur du nénuphar. C'est là, c'est dans ces fontaines

des bois que se réfugièrent les dernières nymphes chassées par les

évêques. Ces agrestes déesses étaient poursuivies sans pitié. Un article

des ordonnances du roi Childebert porte que: "Celui qui sacrifie aux

fontaines, aux arbres et aux pierres sera anathématisé."

Valery jugea ce lieu convenable à des desseins. Il avait obtenu du roi

des Francs la permission d'établir sa demeure en tout endroit du royaume

où il lui plairait d'habiter. Il bâtit de ses mains une cellule, et il

s'y consacra à la prière et à la contemplation. Quelques disciples

vinrent près de lui pour vivre de sa vie et se nourrir de ses pieux

exemples. Ils construisirent leur cellule près de la sienne, à

l'extrémité de la forêt, sur le bord d'un précipice dont le pied

baignait dans la mer. L'évêque Berchund venait, dit-on, passer chaque

année le saint temps du carême dans cette solitude.

Valery, autant qu'on peut ressaisir les traits de son âme sous le

pinceau timide et maladroit des ses pieux historiens, était à la fois

plein de force et de douceur. On rapporte de lui des traits de bonté qui

sont rares dans la vie des rudes apôtres de l'Occident barbare. On dit

que, comme plus tard saint François d'Assise, il répandait jusque sur

les pauvres animaux la pitié qui remplissait son coeur. Les petits

oiseaux venaient manger dans sa main.

"Mes enfants, disait-il à ses compagnons, ne leur faisons par de mal et

laissons-les se rassasier des miettes de notre pain."

C'est contre les nymphes des bois et des fontaines que le saint homme

tournait toute sa colère. Pourtant ces nymphes étaient des innocentes.

Je crois bien que les pêcheuses et les villageoises venaient leur

demander en secret d'avoir de beaux enfants. Mais il n'y avait pas de

mal à cela. Ces nymphes, ces fées, ces dames étaient jolies et mettaient

un peu de grâce au fond des coeurs rustiques. C'étaient des divinités

toutes petites, qui convenaient aux petites gens. Saint Valery les

tenait pour des démons pernicieux, et il résolut de les détruire. Pour y

réussir, il abandonna la vie contemplative si douce à son coeur blessé,

et il parcourut la contrée, prêchant les païens et portant l'Évangile de

village en village.

Un jour, passant dans un lieu proche de la ville d'Eu, il vit un arbre

aux branches duquel des images d'argile étaient suspendues par des

bandelettes de laine rouge. Ces images représentaient l'Amour, le dieu

Hercule et les Mères. Ces Mères étaient très vénérées dans toute la

Gaule occidentale. Les potiers de terre ne cessaient point de modeler

les figures de ces dieux qui se trouvent encore en grand nombre dans la

terre sur le rivage de l'Océan, de la Somme à la Loire. Elles sont

parfois géminées, et deux mères sont assises côte à côte, tenant chacune

un enfant. Parfois, il n'y a qu'une Mère, et les paysans qui la

découvrent en labourant leur champ la prennent pour la Vierge Marie.

Mais c'est une idole des païens.

Saint Valery fut irrité à cette vue et pensa en son coeur:

"Des démons pendent comme des fruits pernicieux aux rameaux de cet

arbre."

Puis il leva la cognée qu'il portait à sa ceinture et, avec l'aide du

moine Valdolène, son compagnon, il renversa l'arbre avec les images

saintes qu'il abritait sous son feuillage. Quand les gens du pays virent

couché sur le sol l'arbre-dieu avec la multitude des offrandes et la

sève saignant sur le tronc mutilé, ils furent saisis de douleur et

d'effroi. Et lorsque saint Valery leur cria: "C'est moi qui ai renversé

l'arbre que vous adoriez faussement", ils se jetèrent sur lui et le

menacèrent de l'abattre comme il avait abattu le dôme verdoyant.

Alors l'apôtre étendit les deux bras et dit:

"Si Dieu veut que je meure, que sa volonté soit faite."

Et soit que ces hommes sentissent en lui quelque chose de divin, soit

pour tout autre raison, ils le laissèrent aller.

Mais il voulut rester avec eux pour les instruire dans l'Évangile. Il

était juste aussi qu'il leur donnât un Dieu en échange de ceux qu'il

leur avait ôté, car ceux qui détruisent l'espérance dans les âmes sont

cruels. Puis, sa pieuse conquête étant achevée, Valery retourna à la

solitude qu'il avait choisi.

Les travaux de son apostolat étaient souvent pénibles. Un jour, dit son

biographe, que cet ami de Dieu revenait à pied d'un lieu dit Cayeux à

son monastère dans la saison d'hiver, il arriva qu'à cause de

l'excessive rigueur du froid il s'arrêta pour se chauffer dans la maison

d'un certain prêtre. Celui-ci et ses compagnons, qui auraient dû traiter

avec un grand respect un tel hôte, commencèrent au contraire à tenir

audacieusement, avec le juge du lieu, des propos inconvenants et

déshonnêtes. Fidèle à sa coutume de poser toujours sur les plaies

corrompues et hideuses le salutaire remède et la parole divine, il

essaya de les réprimer, disant:

"Mes fils, n'avez-vous pas vu dans l'Évangile qu'au jour du jugement,

vous aurez à répondre de toute parole vaine?"

Mais eux, méprisant son avertissement, s'abandonnèrent de plus en plus à

des propos grossiers et impudiques. Pour lors, secouant la poussière de

ses souliers, il dit:

"J'ai voulu, à cause du froid, chauffer un peu à votre feu mon corps

fatigué. Mais vos coupables discours me forcent à m'éloigner tout glacé

encore."

Et il sortit de la maison.

Ce récit semblera peut-être insipide à distance. Ici, dans la terre où

il est né, et dont il a gardé le goût, je le trouve plein de saveur et

j'en goûte avec plaisir le parfum sauvage.

En l'an 622, un jour du mois de décembre, Gualaric, appelé aussi Valery,

plein d'oeuvres et de jours, se leva avant matines de dessus son lit de

feuilles sèches et conduisit ses disciples jusqu'à l'orme entouré de

ronces au pied duquel il avait coutume de faire ses prières; là,

plantant deux bâtons dans la terre, il marqua une place de la longueur

de son corps, et dit:

"Lorsque, par volonté de Dieu, je sortirai de l'exil de ce monde, c'est

là qu'il faudra m'ensevelir."

Les saints des Gaules avaient ainsi coutume de choisir eux-mêmes le lieu

de leur sépulture. Dans le pays de Tréguier, saint Renan ne s'étant pas

expliqué à cet égard avant sa mort, ses disciples déposèrent son corps

sur un chariot attelé de boeufs qu'ils laissèrent aller librement, et

ils le mirent en terre à l'endroit où les boeufs s'étaient arrêtés

d'eux-mêmes.

Saint Valery mourut le dimanche qui suivit le jour où il avait marqué

lui-même le lit de son repos. Il fut fait selon sa volonté, et l'évêque

Berchund vint inhumer le corps du bienheureux.

L'histoire d'un saint ne finit point à la mort et à la sépulture. Elle

se continue d'ordinaire par la relation des miracles opérés sur la tombe

du bienheureux. Nous avons vu que Guillaume le Bâtard fit promener la

châsse de saint Valery pour obtenir un vent favorable. Quatre-vingts ans

après vivait un comte de Flandre nommé Arnould et surnommé le Pieux. Il

avait une grande foi en la vertu des saints et professait une vénération

particulière pour le corps du bienheureux Valery. Il le fit bien voir,

car il vint avec son ost assiéger la ville de Saint-Valery, massacra les

habitants et pilla l'abbaye afin de s'emparer des reliques du

bienheureux. Ils les emporta dans son comté avec les os de saint

Riquier, qu'il avait pris en même temps, et il croyait s'être assuré

ainsi la protection divine, tant sa foi était forte.

En ce temps-là, Hugues Capet était comte de France. Un jour qu'il

s'était endormi dans une grotte, deux personnages vêtus de robes

blanches lui apparurent dans son sommeil.

"Je suis l'abbé de Saint-Valery, dit l'un d'eux. Avant de mourir, je

demeurais sur le rivage de la mer. Mes os, et ceux de saint Riquier, ici

présent avec moi, ont été ravis à leur tombe, et maintenant ils sont

captifs sur une terre étrangère, mais le temps est venu où ils doivent

être replacés dans les lieux où nous avons vécu. Quand Dieu m'aura

déposé dans mon ancienne tombe, je te prédis que tu reviendras roi, et

que ta race portera la couronne pendant plus de sept siècles."

Il dit et s'évanouit avec son compagnon. Le comte Hugues redemanda les

précieuses reliques à Arnould le Pieux afin de les rendre à l'abbaye de

Saint-Valery et de devenir roi.

La promesse du bienheureux s'accomplit. Mais certains auteurs croient

que cette prophétie a été inventée après l'événement.

Pour achever de peindre ce tableau gothique, j'aurais encore beaucoup

d'autres merveilles à rapporter. Mais il est temps de me rappeler que je

ne suis point un hagiographe. Si j'ai, sous les vieux ormes du cap

Cornu, dessiné de mon mieux la figure du grand apôtre du Vimeu, c'est

que cette figure ressemble, dans ses traits essentiels, à celle de tous

les vieux évangélisateurs des Gaules. Par là, elle mérite d'être

considérée avec attention par tous ceux qui s'intéressent à l'histoire

de notre pays.

Religieux et colons, ils ont pétri de leurs rudes mains et la terre où

nous vivons, et les âmes de ses anciens habitants; ils ont creusé dans

le sol de la France une indestructible empreinte. Il n'est pas

indifférent pour nous que ces hommes apostoliques aient existé. Nous

leur devons quelque chose. Il reste dans le patrimoine de chacun de nous

quelques parcelles des biens qu'ils ont légués à nos pères. Ils ont

lutté contre la barbarie avec une énergie féroce. Ils ont défriché la

terre; ils ont apporté à nos aïeux sauvages les premiers arts de la vie

et de hautes espérances.

"Mais, hélas! direz-vous, ils ont tué les petits génies des bois et des

montagnes. Le bon saint Valery a fait mourir la nymphe de la fontaine.

C'est pitié.--Oui, ce serait une grande pitié. Mais cessez de vous

attrister. Je vous le dis tout bas: ces pieux personnages n'ont pas fait

périr le moindre petit dieu. Saint Valery n'a pas tué de nymphe, et les

doux démons qu'il chassait d'un arbre entraient dans un autre. Les

génies, les nymphes et les fées se cachent quelquefois, mais ils ne

meurent jamais. Ils défient le goupillon des saints."

Je lis dans un gros livre que, après la mort de saint Valery, les

habitants de la baie de la Somme retombèrent dans l'idolâtrie. Ils

avaient revu les dames mystérieuses des sources, et ils étaient revenus

à leurs premières amours. Tant qu'il y aura des bois, des prés, des

montagnes, des lacs et des rivières, tant que les blanches vapeurs du

matin s'élèveront au-dessus des ruisseaux, il y aura des nymphes, des

dryades; il y aura des fées. Elles sont la beauté du monde: c'est

pourquoi elles ne périront jamais.

Voyez, la nuit tombe sur les toits. Un charme paisible, triste et

délicieux, enveloppe les choses et les âmes. Des formes pâles flottent

dans la clarté de la lune. Ce sont les nymphes qui viennent danser en

choeur et chanter des chansons d'amour autour de la tombe du bon saint

Valery.

Saint-Valery-sur-Somme, 14 août.

Nous sommes ici dans un pays rude. La mer y est jaunâtre; c'est à peine

si parfois elle bleuit au loin, vers le large. La côte, toute boisée,

est d'un vert sombre. Le ciel est gris et pluvieux. L'eau n'a pas de

sourires et le vent n'a pas de caresses. Cette baie où le vent du nord

entre avec les goélettes norvégiennes chargées de planches et de fers

bruts, Saint-Valery, ne plaît point aux étrangers. Et c'est aussi pour

cela qu'on l'aime. On y a la mer et les marins; on y voit tout le

mouvement d'un petit port de commerce et d'une baie poissonneuse. On y

vit au milieu des pêcheurs. Ce sont de brave gens, des coeurs simples.

Ils habitent le quartier de Cour gain. C'est le bien nommé, disent les

gens du pays, car ceux qui y vivent gagnent peu. Le Courgain s'étend

derrière la rue de la Ferté, sur une rampe assez rude. Des maisonnettes,

qui auraient l'air de joujoux si elles étaient plus fraîches, se

pressent les unes contre les autres, sans doute pour n'être point

emportées par le vent. Là, on voit à toutes les portes de jolies têtes

barbouillées d'enfants, et çà et là, au soleil, un vieillard qui

raccommode un chalut, ou une femme qui coud à la fenêtre derrière un pot

de géranium. Cette population, me dit-on, souffre beaucoup en ce moment.

Elle est ruinée par les pêcheries étrangères, qui jettent en abondance

le poisson sur nos marchés. Ces simples n'ont pas, pour le combat de la

vie, d'autres armes que leur barque et leur filet. Ce sont de grands

enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne connaissent point

celles des hommes. En les voyant, on est pris de sympathie et d'amitié

pour eux. La vie les use comme le temps use les pierres, sans toucher au

coeur. La vieillesse même ne les rend point avares. Ils s'aident les uns

les autres. Ce sont les seuls pauvres qui ne s'évitent point entre eux.

Justement je vois passer sous ma fenêtre un ancien du pays. Il ressemble

au père Corot. Il est propre; il porte un petit anneau d'or à l'oreille.

Le sel de la mer a tanné sa peau; le poids du chalut a courbé son

échine.

A sa vue, je ne puis me défendre d'un souvenir. Je me répète à moi-même

l'épitaphe qu'une poétesse grecque fit, au temps des Muses, pour un

pauvre pêcheur de Lesbos. Elle est composée de peu de mots. Le style

austère et pur des vers en atteste l'antique origine. Je traduis

littéralement ce distique funéraire:

"Ici est la tombe du pêcheur Pelagon. On y a gravé une nasse et un

filet, monuments d'une dure vie."

Ainsi parle dans sa pitié sereine cette Muse grecque, qui ne pleure pas,

parce que les larmes souilleraient sa beauté. Le vieux Pelagon jetait

ses filets au pied des blancs promontoires. Il avait vu, dans ses rudes

travaux, le vieillard des mers, le terrible Protée s'élever comme un

nuage du sein des vagues. Il avait peut-être entendu les sirènes chanter

dans la mer bleue. La Manche n'a point de sirènes sur ses sables

dangereux. Le blanc Protée n'erre point au pied des falaises à pic. Mais

le vieux loup de mer, qui passe en ce moment sur le quai, a vu les âmes

des naufragés voler comme des mouettes à la pointe des lames; il a vu

sur la terre des feux célestes, et peut-être que Notre-Dame-de-Bon-Secours

s'est montrée à lui dans la brume de l'Océan. Hélas! à travers combien de

fatigues le ciel lui a souri! Aujourd'hui, comme au temps de Sapho, la

barque et le chalut sont les monuments d'une dure vie.

Hier, un enfant de onze ans s'est noyé dans la baie. Il était originaire

de Cayeux. Cayeux est un port de pêche à trois lieues de Saint-Valery.

Ce port est sans abri contre les vents de l'ouest et du nord-ouest, qui

amenaient autrefois dans les rues tant de sable qu'on y enfonçait

jusqu'aux genoux. Aujourd'hui les galets que la mer a amoncelés forment

une digue naturelle et protègent les maisons, ainsi qu'une partie des

champs. C'est là que le bon saint Valery faillit mourir de fatigue et de

froid quand il frappa à la porte de la maison où un prêtre se chauffait

en compagnie d'un juge. La vie n'y est aisée pour personne. La pauvre

famille dont je parle y souffrit cruellement. Plusieurs enfants

moururent. Un d'eux, par un hasard inconcevable, se noya dans un baquet.

Quand le père et la mère vinrent s'établir à Saint-Valery, de neuf

enfants qu'ils avaient eus, il ne leur restait que le fils qui est mort

hier et un aîné appelé sous les drapeaux. La mère, entêtée dans le

malheur et donnant à l'avenir la figure sombre du passé, répétait tous

les jours avec épouvante:

"Je sais que celui-ci se noiera comme les autres."

De tels accidents sont rares à Saint-Valery. La baie et les bancs de

sable prennent par an à peine une ou deux victimes. Pourtant la pauvre

mère pleurait tous les jours son fils par avance.

Vendredi, à quatre heures, il partit seul en barque, bien que ses

parents le lui eussent défendu. Il se noya par un clair soleil, dans une

mer calme, en vue de la maison où il avait été nourri et où l'attendait

sa mère. La marée ramena à la côte sa barque et ses vêtements. Pendant

huit heures, ses parents restèrent les yeux fixés sur cette eau

tranquille qui recouvrait le cadavre de leur fils. Enfin, au milieu de

la nuit, la mer s'étant retirée, quinze ou vingt pêcheurs s'en allèrent

avec des lanternes, par les sables, chercher le corps. Ils le trouvèrent

dans un trou. Les crabes avaient déjà dévoré une oreille et attaqué la

joue.

On a porté aujourd'hui le petit cercueil sous un drap blanc, dans la

vieille église qui domine la mer. Les femmes de Cayeux, avec les parents

de l'enfant défunt, tenaient la tête du cortège; elles portaient la

pelisse noire, commune autrefois à toutes les femmes de la Picardie et

des Flandres. Elles ressemblaient ainsi, sur le chemin montueux de

l'église, aux saintes femmes que peignaient les maîtres flamands, au

pied du Calvaire, en prenant leurs modèles sous leurs yeux. Les grandes

pelisses ont passé par héritage des mères aux filles, et quelques-unes

ont vu peut-être d'un siècle d'humbles douleurs. Les jeunes Valéricaines

dédaignent aujourd'hui ce vêtement traditionnel. Elles portent, aux

grands jours de la vie, des chapeaux à la mode de Paris et se croient

"braves" avec des mantelets garnis de jais, sur lesquels elles croisent

leurs mains rouges.

Le cortège entra sous le vieux porche et l'office des morts commença.

Derrière le cercueil, au poêle blanc dont les cordons étaient tenus par

quatre petits garçons, raidement habillés de gros drap noir, le père et

la mère se tenaient par le bras. L'homme ne pleurait plus. Mais on

voyait que les larmes avaient coulé longtemps sur le cuir fauve de ses

joues. La tête renversée, il sanglotait. Les sanglots secouaient son

long collier de barbe brise et ses hautes épaules. Ils donnaient à sa

bouche un faux air de sourire, horrible à voir.

Cependant il se balançait ainsi qu'un homme ivre, et il mêlait aux

chants des psaumes et aux prières de l'officiant une plainte lente,

régulière et douce, comme l'air d'une de ces chansons avec lesquelles on

endort les petits enfants. Ce n'était qu'un murmure, et l'église en

était pleine! Mais elle, la mère! debout, immobile, muette dans sa

pelisse antique, elle tenait son capuchon baissé au-dessous de sa

bouche, et sous ce voile elle amassait sa douleur.

Quand l'absoute fut donnée, le cortège s'achemina vers Cayeux. C'est là,

sous le vent de mer, qu'ils veulent que leur enfant repose. Croient-ils

que cette terre, si dure aux vivants, sera douce aux morts? Ou plutôt

n'est-ce pas qu'ils gardent un tendre amour pour le rude pays où ils

sont nés et auquel ils portent aujourd'hui ce qu'ils avaient de plus

cher? Nous vîmes la petite troupe disparaître lentement sur le chemin

pierreux. Jamais, pour ma part, je n'avais contemplé un si grand

spectacle. C'est qu'il n'y a rien de plus grand au monde que la douleur.

Dans les villes, elle se cache. Aujourd'hui, je l'ai vue au soleil, sur

une colline qui ressemblait au calvaire.

Ce dimanche les rues sont pavoisées. C'est la fête de la ville. De

grandes affiches jaunes annoncent que des régates seront données sous le

patronage du Yacht-Club de France. Les bateaux de Saint-Valery, de

Cayeux courront. Des tribunes ornées des écussons des villes rivales

s'élèvent sur le quai. Les habitants de la ville, de noir vêtus, s'y

groupent autour de leurs officiers municipaux. A onze heures et demie,

un coup de canon annonce que la fête nautique commence. Au-dessus de la

pièce, un blanc flocon de fumée s'élève tout droit dans l'air

tranquille. On craint que les voiles manquent de vent. Mais, peu à peu,

tandis que manoeuvrent les yachts et les clippers, une jolie brise

"nord-oua" s'élève et les bateaux de pêche de Saint-Valery et du Crotoy

se mettent en ligne par un temps favorable. Ce sont de bons marcheurs.

Tous les jours ils sortent à la mer descendante. Ils vont traîner leur

chalut sur les bancs qu'on voit émerger au loin à mesure que l'eau

baisse et qui forment alors des îlots jaunes dans la mer verte ou bleue.

Ils pêchent la crevette grise qu'on trouve en abondance sur ces bancs

entre la pointe du Hourdel et les dunes de Saint-Quentin. Ces petits

bateaux animent la baie; ils en sont la vie, partant la joie. Le flot

les ramène. C'est plaisir d'épier de loin leurs voiles grises, blanches

ou noires, quand ils reviennent ensemble comme une compagnie d'oiseaux.

16-18 août.

On a distribué aujourd'hui les prix aux filles de l'école. A la sortie,

nous essuyons un grain. Les couronnes de lauriers et de chênes

déteignent, à la pluie, sur le front et sur les joues des fillettes, qui

deviennent horriblement livides. Elles communiquent par des baisers ce

teint à leurs parents attendris. Tout le monde est vert.

Il y a pour les filles, à Saint-Valery, deux écoles communales dirigées

par les soeurs de la Providence. Les Augustines tiennent, dans la ville,

un pensionnat libre. Il n'y a point d'école laïque de filles.

Par contre, il n'y a pas d'école religieuse de garçons. Les deux écoles

communales de garçons ont été laïcisées dernièrement. Les frères n'ont

point ouvert d'école libre. Ils se sont retirés de la ville, décevant

ainsi, dans ses secrètes espérances, la municipalité qui se flattait, en

appelant un instituteur laïque, de faire naître une féconde émulation

entre l'enseignement municipal et l'enseignement libre.

Quant à l'obligation légale, elle n'a pas eu ici de résultats pratiques.

La misère est une grande force. Que peut la loi contre elle? Comment

empêcher des gamins qui meurent de faim de voler des pommes de terre au

lieu d'apprendre à lire? J'ai vu discuter au Sénat la loi d'obligation.

Le débat était solennel. Il en sortit une grande loi. Mais je vois ici

combien il est difficile de soumettre à cette loi de petits malheureux

qui n'ont pas une culotte à mettre pour aller à l'école.

Le soin généreux que nous prenons aujourd'hui d'instruire l'enfance

n'était pas aussi étranger à l'esprit de nos pères qu'on le croit

communément. Je viens d'en trouver une nouvelle preuve dans le registre

manuscrit des lettres et ordonnances concernant la ville de

Saint-Valery, qui est conservé aujourd'hui à la mairie et que M. Vanier,

conseiller municipal, m'a communiqué. On lit dans ce registre une lettre

que le cardinal de Bourbon, gouverneur du Vimeu, écrivit vers 1536, à

ses "chers et bien amés" le maire et les échevins de Saint-Valery,

touchant es "escolles" de la ville. Il leur rappelle qu'il entend garder

"le droit de l'escollatre" qui lui appartient. Il veut que les écoles

soient pourvues "d'ung homme de bien et bonnes lettres". Et il n'a pas

d'autre exigence. Si le personnage que l'échevinage lui propose "est

suffisant", i l'agrée. "Car, ajoute-t-il, je désire merveilleusement que

vos enfants soient bien instruictz, car c'est le bien de vostre chose

publique."

Ce registre que j'ai sous les yeux, et qui embrasse la première moitié

du XVIe siècle, contient aussi, à la date de 1533, une bien curieuse

ordonnance relative "au péché d'adultère". Je vais la transcrire tout au

long. Mais il faut d'abord rappeler que Saint-Valery était au XVIe

siècle un port de cabotage très important. Si la ville avait été vingt

fois ruinée par les guerres, la baie était une source de biens. A cette

époque où la navigation naissante, déjà hardie, grâce à la découverte de

la boussole, et le commerce dans son premier essor, faisaient affluer la

richesse sur nos côtes, on pouvait dire que la mer était d'or. Devenus

riches, les habitants de Saint-Valery eurent hâte de jouir, et ils

étalèrent un luxe inconnu aux braves gens qui avaient défendu jadis leur

forteresse contre les Anglais. Les dames portèrent des étoffes et des

fourrures venues des Indes ou de l"Amérique, des soies, des laines

magnifiques. Ainsi parées, on les trouva plus jolies. On les aima

beaucoup; elles se laissèrent aimer. Aussi les moeurs devinrent très

relâchées dans cette ville aujourd'hui simple, rude et modeste. C'est

pourquoi la municipalité rendit en 1533 l'ordonnance suivante dont le

lecteur entendra sans trop de peine, je le crois, le vieux français,

encore qu'un peu picard.

Je reproduis fidèlement le texte original, tel que je le lis sur le

registre qui m'a été gracieusement communiqué:

"Considérant la justice tant ecclésiastique que temporelle, que Nostre

Seigneur Jesucrist est journellement offensé en ceste paroisse de

plusieurs crimes et énormes vices qui se y perpètrent et principalement

au péché d'adultère par plusieurs personnes hommes et femmes mariés qui

sont tous publicques et manifestes. Pour lesquelz crimes et villains

péchés sommes appertement menachés de l'ire de Dieu, a esté advisé et

conclud tant de monseigneur l'official que par les bailly et maïeur de

ceste ville quil sera faicte deffense générale tant en l'église que es

lieux publicquez que nulz hommes ne femmes mariés ne aient plus à

commetre adultère à paine de estre mis en une brincqueballe qui sera

faicte et mise sur ung des flos de ceste ville et illec tombez et

plongés testes et corps. Assavoir pour la première fois que il sera

trouvé et sceu que ilz auront adultère ou pourront estre trouvez en lieu

suspect de tel vice, par trois fois dedens ledit flos et de soixante

sols parisis d'amende pour estre donnée pour Dieu aux povres et aux

dénuntiateurs et accusateurs de telz crimez. Et pour la seconde fois de

estre fustiguez par les carfours de ceste ville par la main du bourreau

et banys de ladicte ville et paroisse è leurs biens confisqués, espérant

que moiennant telles pugnitions l'ire de Dieu Notre Seigneur sera

apaisée."

Il est peut-être utile de dire ce que c'est que cette brincqueballe sur

laquelle on mettait les victimes des passions de l'amour. Une

brincqueballe est, en langage picard, le levier qui sert sur les navires

à faire jouer le piston de la pompe. Quant aux "flots" de la ville, ce

sont de grandes citernes. Les magistrats valéricains punissaient par

l'eau ces mêmes "pechés" que Dante vit châtiés dans l'enfer par le

souffle du vent. Le flot dans lequel on trempait les pêcheurs charnels

se voit encore proche la porte Guillaume. Il vient d'être mis à sec. La

municipalité a décidé que ce flot serait conservé comme monument

historique.

La fête communale du 15 août a amené ici quelques forains qui campent

sur la petite place des Pilotes. Des somnambules et des tireuses de

cartes ont dételé leur voiture garnie d'un lit blanc. La femme sauvage

est venue aussi. Une peinture déployée le long de la baraque la

représente dévorant la chair palpitante d'un homme blanc. En réalité la

femme sauvage est une pauvre fille qu'on a cirée comme une botte et qui

garde, sous le cirage, un air de candeur et d'innocence. Elle a des yeux

bleus d'une inaltérable douceur. Elle est la vivante image de la

faiblesse, de la souffrance paisible et de la résignation, et c'est elle

qui fait la femme anthropophage! Voilà un grand exemple du désordre qui

règne sur cette terre.

L'orgue des chevaux de bois ronfle toute la soirée sur la place des

Pilotes, et mêle au bruit des lames qui brisent des airs de bals de

barrière. Les chevaux, assiégés par de jolies demoiselles de Paris, et

par des petits pêcheurs déguenillés, tournent sans répit.

J'ai longtemps médité sur les chevaux de bois. Je voudrais les étudier

méthodiquement. Mais la grandeur du sujet m'effraie. Et j'y découvre

d'abord une grande difficulté. Si l'on s'efforce de définir les diverses

sensations qui affectent douloureusement l'organisme humain on peut

espérer d'y réussir. Quand nous disons par exemple qu'une douleur est

aiguë ou qu'elle est sourde, qu'elle est lancinante ou fulgurante, nous

nous faisons entendre assez bien. On éprouve au contraire un

insurmontable embarras à représenter par des mots les sensations

agréables; celles mêmes qui, résultant du jeu régulier des organes, sont

usuelles et fréquentes, échappent aux approximations du langage

articulé. Dire que ces sensations sont vives ou qu'elles sont douces,

c'est ne rien dire; les termes, fort usités, de délices et de

transports, sont vagues. Il paraît donc qu'au physique le plaisir est

plus indistinct que la douleur. Pour cette raison sans doute, je

désespère de rendre très sensible, par le seul moyen du discours, le

plaisir que procurent les chevaux de bois. Il est certain, toutefois,

que ce plaisir est grand. De leur cercle mouvant jaillissent des cris de

volupté qui percent le bruit de l'orgue et des trombones. Et après

quelques tours de la machine ce ne sont que regards noyés, lèvres

humides, têtes pâmées. Les jeunes femmes y prennent l'expression que la

statuaire antique donne aux Bacchantes. Et moins habiles à la volupté,

les petits enfants, roides et la joue empourprée, restent graves, en

proie à un dieu inconnu. Je ne parle point de ceux qui ont mal au coeur.

Il s'en trouve. Mais c'est un cas particulier. Je m'en tiens au général.

Grands et petits, ce qu'ils éprouvent est vaguement délicieux.

Sur le cheval de bois, sur la montagne russe, sur l'escarpolette, ils

sont remués, secoués, agités, tout leur être résonne, la circulation est

activée; ils se sentent mieux vivre. Ils jouissent du jeu facile de

leurs organes, ils soupirent, ils expirent; des caresses invisibles, des

caresses intérieures, les font tressaillir: ils sont heureux.

Le cheval de bois durera autant que l'humanité, parce qu'il répond à un

instinct profond de l'enfance et de la jeunesse, ce désir de mouvement,

ce besoin de vertige, cette secrète envie d'être emporté, bercé, ravi,

qu'on éprouve aux heures enfantines, aux heures virginales. Plus tard,

nous redoutons ces machines à mouvement; nous craignons que le moindre

choc ne ranime en nous des souffrances engourdies. Mais dans l'âge divin

des chevaux de bois, toute secousse éveille une volupté.

Saint-Valery, 22 août.

Aujourd'hui, j'ai vu célébrer de ma fenêtre, sur le quai, l'humble fête

de la bénédiction d'un bateau. C'était un petit canot de pêche. Le

pavillon français flottait à son mât. A bord, une table, couverte d'une

nappe blanche, portait un gâteau, une bouteille de vin et des verres. Un

prêtre, précédé d'un bedeau, entra dans l'embarcation pour la bénir. Un

chantre et un enfant de choeur y prirent place après lui, ainsi que le

patron de la barque et sa femme. Ces deux bonnes gens gardaient, dans

leurs pauvres vêtements de fête, une raideur simple et une gravité

naïve. Ils n'étaient plus jeunes ni l'un ni l'autre. Brunis et durcis

dans le travail, ils rappelaient, par la rude simplicité de leur

attitude, les statues des vieux âges. Le prêtre prit, sur un plateau que

lui présenta l'enfant de choeur, une poignée de sel et de blé, et il la

sema dans la barque afin d'y semer en même temps la force et

l'abondance. Puis il trempa dans l'eau bénite un rameau de buis, image

du rameau que la colombe apporta dans l'arche, aspergea la barque, et,

la nommant par son nom, la bénit.

Le chantre entonna alors le Te Deum. Il chanta ensuite le psaume cent

six et l'Ave maris stella. Quand il eut fini, la femme du pêcheur coupa

le gâteau qui avait été béni en même temps que la barque; elle versa du

vins dans les verres et offrit à boire et à manger au prêtre ainsi qu'à

tous les assistants.

Il est d'usage, lors de la bénédiction des grands bateaux, de casser sur

l'étrave une bouteille pleine. Cet usage n'est pas suivi par les pauvres

patrons des petits canots de pêche. Ils disent qu'il vaut mieux boire le

vin que de le perdre. J'ai demandé à un vieux marin ce que signifiait

cette bouteille cassée. Il m'a répondu en riant que l'étrave glisse

mieux dans la mer quand elle a été d'abord bien arrosée. Puis, reprenant

sa gravité ordinaire, il a ajouté:

"C'est mauvais signe quand la bouteille ne se brise pas. Il y a dix ans,

j'ai vu bénir un grand bateau. La bouteille glissa sur l'étrave et ne se

cassa pas. Le bateau se perdit à son premier voyage."

Et pourquoi casse-t-on une bouteille avant de lancer un bateau à la mer?

Pourquoi? Pour la raison qui fit que Polycrate jeta son anneau à la mer,

pour faire la part du malheur. On dit au malheur: "Je te donne ceci. Il

faut t'en contenter. Prends mon vin et ne me prends plus rien." C'est

ainsi que les Juifs fidèles aux coutumes antiques brisent une tasse

quand ils se marient. La bouteille cassée, c'est une ruse d'enfant et de

sauvage, c'est la malice du pauvre homme qui veut jouer au plus fin avec

la destinée.

Eu, 23 août.

Du haut de la colline de Saint-Laurent, nous découvrons la ville d'Eu,

paisiblement couchée dans le creux d'un vallon. Elle est charmante ainsi

avec ses toits pointus, ses rues tortueuses et le clocher en charpente

de son élégante église. Nous la contemplons dans une sorte de

ravissement. C'est qu'aussi la vue à vol d'oiseau d'une jolie ville est

un spectacle aimable et touchant, où l'âme se plaît. Des pensées

humaines montent avec la fumée des toits. Il y en a de tristes, il y en

a de gaies; elles se mêlent pour inspirer toutes ensemble une tristesse

souriante, plus douce que la gaieté. On songe:

"Ces maisons, si petites au soleil que je puis les cacher toutes en

étendant seulement la main, ont pourtant abrité des siècles d'amour et

de haine, de plaisir et de souffrances. Elles gardent des secrets

terribles, elles en savent long sur la vie et la mort. Elles nous

diraient des choses à pleurer et à rire, si les pierres parlaient. Mais

les pierres parlent à ceux qui savent les entendre. La petite ville dit

aux voyageurs qui la contemplent du haut de la colline:

"Voyez; je suis vieille, mais je suis belle; mes enfants pieux ont brodé

sur ma robe des tours, des clochers, des pignons dentelés et des

beffrois. Je suis une bonne mère; j'enseigne le travail et tous les arts

de la paix. Je nourris mes enfants dans mes bras. Puis, leur tâche

faite, ils vont, les uns après les autres, dormir à mes pieds, sous

cette herbe où paissent les moutons. Ils passent; mais je reste pour

garder leur souvenir. Je suis leur mémoire. C'est pourquoi ils me

doivent tout, car l'homme n'est l'homme que parce qu'il se souvient. Mon

manteau a été déchiré et mon sein percé dans les guerres. J'ai reçu des

blessures qu'on disait mortelles. Mais j'ai vécu parce que j'ai espéré.

Apprenez de moi cette sainte espérance qui sauve la patrie. Pensez en

moi pour penser au delà de vous-mêmes. Regardez cette fontaine, cet

hôpital, ce marché que les pères ont légués à leurs fils. Travaillez

pour vos enfants comme vos aïeux ont travaillé pour vous. Chacune de mes

pierres vous apporte un bienfait et vous enseigne un devoir. Voyez ma

cathédrale, voyez ma maison commune, voyez mon Hôtel-Dieu et vénérez le

passé. Mais songez à l'avenir. Vos fils sauront quels joyaux vous aurez

enchâssés à votre tour dans ma robe de pierre."

Mais, pendant que j'écoute parler la ville, nos chevaux descendent la

rampe de la colline, et voici que notre break traverse la grande rue au

milieu du silence et de la solitude. On dirait que la ville d'Eu dort

depuis cent ans. L'hôtel où nous descendons a éteint ses fourneaux. En

demandant à déjeuner au malheureux aubergiste, nous l'embarrassons

visiblement.

Aussi bien la ville d'Eu a-t-elle peu d'attraits pour retenir les

visiteurs, aujourd'hui que le château et le parc sont fermés. On ne se

promène plus sous les hêtres plantés pour les Guises. Le parc, autrefois

ouvert au public les jeudis et les dimanches, est interdit à tous les

promeneurs. On ne visite plus le château. Il faut se contenter d'en voir

la façade, à travers la grille de la cour. Cette façade, de brique et de

pierre, ne doit qu'à la hauteur de ses toits son aspect monumental. Elle

est plate, lourde et vulgaire. Ainsi la conçut Fontaine, qui restaura le

château pour le duc d'Orléans en 1821.

Fontaine avait d'ordinaire peu de respect pour les oeuvres des vieux

maîtres maçons. Il jugea que les façades du château d'Eu étaient faites

sans méthode et, comme il le dit lui-même, il les rectifia. Il les

rectifia si bien que le château a maintenant l'air d'une caserne.

Nos goûts sont bien changés depuis le temps de Percier et de Fontaine.

Un château n'est jamais assez vieux pour nous, mais l'architecte n'a pas

moins d'occasions que jadis de pratiquer son art funeste. Autrefois, il

démolissait pour rajeunir; maintenant, il démolit pour vieillir. On

remet le monument dans l'état où il était à son origine. On fait mieux:

on le remet dans l'état où il aurait dû être.

C'est une question de savoir si Viollet-le-Duc et ses disciples n'ont

point accumulé plus de ruines en un petit nombre d'années, par art et

méthode, que n'avaient fait, par haine ou mépris, durant plusieurs

siècles, les princes et les peuples, dégoûtés à l'envi des vestiges d'un

passé qui leur semblait barbare. C'est une question de savoir si nos

églises du moyen âge n'eurent pas à souffrir aussi cruellement du zèle

indiscret des nouveaux architectes que de cette longue indifférence qui

les laissait vieillir tranquilles. Viollet-le-Duc obéissait à une idée

vraiment inhumaine quand il se proposait de ramener un château ou une

cathédrale à un plan primitif qui avait été modifié dans le cours des

âges ou qui, le plus souvent, n'avait jamais été suivi. L'effort en

était cruel. Il allait jusqu'à sacrifier des oeuvres vénérables et

charmantes et à transformer, comme à Notre-Dame de Paris, la cathédrale

vivante en cathédrale abstraite. Une telle entreprise est en horreur à

quiconque sent avec amour la nature et la vie. Un monument ancien est

rarement d'un même style dans toutes ses parties. Il a vécu, et tant

qu'il a vécu il s'est transformé. Car le changement est la condition

essentielle de la vie. Chaque âge l'a marqué de son empreinte. C'est un

livre sur lequel chaque génération a écrit une page. Il ne faut altérer

aucune de ces pages. Elles ne sont pas de la même écriture parce

qu'elles ne sont pas de la même main. Il est d'une fausse science et

d'un mauvais goût de vouloir les ramener à un même type. Ce sont des

témoignages divers, mais également véridiques.

Il y a plus d'harmonies dans l'art que n'en conçoit la philosophie des

architectes restaurateurs. Sur la façade latérale d'une église, entre

les grands bonnets d'évêque de deux vieux arcs en tiers-point, un

portique de la Renaissance dresse élégamment les ordres de Vitruve et

s'accompagne d'anges graciles, aux tuniques légères. Cela fait une belle

harmonie. Sous une corniche de fraisiers et d'orties, taillés au temps

de saint Louis, une petite porte Louis XV étale ses rocailles frivoles

et ses coquilles, devenues austères avec l'âge. Cela encore fait une

belle harmonie. Une nef magnifique du XIVe siècle est lestement enjambée

par un jubé charmant de l'époque des Valois; à une branche du transept,

sous la pluie de pierreries d'une verrière du premier âge, un autel de

la décadence hausse ses colonnes torses de marbre rouge où courent des

pampres d'or, ce sont là des harmonies. Et quoi de plus harmonieux que

ces tombeaux de tous les styles et de toutes les époques, multipliant

les images et les symboles sous une de ces voûtes qui tiennent de la

géométrie, dont elles procèdent, une beauté absolue.

Je me rappelle avoir vu sur un des bas-côtés de Notre-Dame de Bordeaux

un contrefort qui, par la masse et les dispositions générales, ne

diffère pas beaucoup des contreforts plus anciens qui l'environnent.

Mais pour le style et l'ornementation, il est tout à fait singulier. Il

n'a ni ces pinacles, ni ces clochetons, ni ces longues et étroites

arcades aveugles qui amincissent et allègent les contreforts voisins. Il

est décoré, celui-là, de deux ordres renouvelés de l'antique, de

médaillons, de vases. Ainsi l'a conçu un contemporain de Pierre

Chambiges et de Jean Goujon, qui se trouvait conducteur des travaux de

Notre-Dame au moment où un des arcs primitifs se rompit. Cet ouvrier,

qui avait plus de simplicité que nos architectes, ne songea pas, comme

ils l'eussent fait, à travailler dans le vieux style perdu; il ne tenta

point un pastiche savant. Il suivit son génie et son temps. En quoi il

fut bien avisé. Il n'était guère capable de travailler dans le goût des

maçons du XIVe siècle. Plus instruit, il n'aurait produit qu'une

insignifiante et douteuse copie. Son heureuse ignorance l'obligea à

avoir de l'invention. Il conçut une sorte d'édicule, temple ou tombeau,

un petit chef-d'oeuvre tout empreint de l'esprit de la Renaissance

française. Il ajouta ainsi à la vieille cathédrale un détail exquis,

sans nuire à l'ensemble. Ce maçon inconnu était mieux dans la vérité que

Viollet-le-Duc et son école. C'est miracle que, de nos jours, un

architecte très instruit n'ait pas jeté bas ce contrefort de la

Renaissance pour le remplacer par un contrefort du XIVe siècle.

L'amour de la régularité a poussé nos architectes à des actes de

vandalisme furieux. J'ai trouvé à Bordeaux même, sous une porte cochère,

deux chapiteaux à figures qui y servaient de bornes. On m'expliqua

qu'ils venaient du cloître de *** et que l'architecte chargé de

restaurer ce cloître les avait fait sauter pour cette raison que l'un

était du XIe siècle et l'autre du XIIIe, ce qui n'était point tolérable,

le cloître datant du XIIe, et devant y être sévèrement ramené. En raison

de quoi l'architecte les remplaça par deux chapiteaux du XIIe. Cela

s'appelle un faux. Tout faux est haïssable.

Ingénieux à détruire, les disciples de Viollet-le-Duc ne se contentent

pas de détruire ce qui n'est pas de l'époque adoptée par eux. Ils

remplacent les vieilles pierres noires par des blanches, sans raison,

sans prétexte. Ils substituent des copies neuves aux motifs originaux.

Cela encore, je ne le leur pardonne pas; c'est pour moi une douleur de

voir périr la plus humble pierre d'un vieux monument. Si même c'est un

pauvre maçon très rude et malhabile qui l'a dégrossie, cette pierre fut

achevée par le plus puissant des sculpteurs, le temps. Il n'a ni ciseau,

ni maillet: il a pour outils la pluie, le clair de lune et le vent du

nord. Il termine merveilleusement le travail des praticiens. Ce qu'il

ajoute ne se peut définir et vaut infiniment.

Didron, qui aima les vieilles pierres, inscrivit peu de temps avant sa

mort, sur l'album d'un ami, ce précepte sage et méprisé: "En fait de

monuments anciens, il vaut mieux consolider que réparer, mieux réparer

que restaurer, mieux restaurer qu'embellir; en aucun cas, il ne faut

ajouter ni retrancher."

Cela est bien dit. Et si les architectes se bornaient à consolider les

vieux monuments et ne les refaisaient pas, ils mériteraient la

reconnaissance de tous les esprits respectueux des souvenirs du passé et

des monuments de l'histoire. Le Tréport, 23 août.

Nous sommes émerveillés de la beauté du spectacle. Nous avons devant

nous Mers et sa blanche falaise; à notre droite, des prairies aux pentes

desquelles paissent les boeufs et les moutons; à gauche, la mer, où

glissent des barques dont les voiles sont nouées en festons. A nos

pieds, la jetée. Elle est couverte de la foule diversement colorée des

baigneurs et des baigneuses. Les bérets rouges, blancs ou bleus, les

robes claires, les chapeaux de paille brillent au soleil. Tout cela a

des papillotements joyeux. Soudain, une exclamation bruyante s'élève,

les chapeaux volent en l'air. C'est un torpilleur qui quitte le port,

franchit l'écluse et gagne le large pour aller à Boulogne. Il en passe

trois, et c'est trois fois le même enthousiasme. Trois fois on crie, on

salue; trois fois, les chapeaux, les mouchoirs, les ombrelles s'agitent.

Les torpilleurs sont populaires. Ils sont aimés sans doute parce qu'ils

ont l'air terrible, et qu'ils flattent cette douce espérance de carnage

qui sourit mollement au fond du coeur paisible des bourgeois. En vérité,

ils ne sont pas jolis; ils ressemblent à une baleine, mais à une baleine

comme il n'y en a pas, à une baleine cuirassée, jetant une fumée noire

au lieu d'eau par les évents.

Naguère, en voyant un torpilleur qui mouillait dans les eaux de la

Seine, à la hauteur du quai d'Orsay, M. Renan souhaitait qu'on donnât le

commandement des torpilleurs non à des marins, mais à des savants et à

des philosophes, qui pussent y méditer les vérités éternelles en

attendant le moment de sauter en l'air. L'existence de ces hommes

extraordinaires eût concilié l'inconciliable. Soldats contemplatifs, ils

eussent satisfait l'idéal par leur vie et le réel par leur mort. C'est

une excellente idée, mais qui n'entrera pas facilement dans la tête d'un

ministre de la marine. Et je crains aussi que les philosophes ne soient

pas tentés excessivement d'entrer, comme Jonas, dans ces

vaisseaux-poissons.

Pierre Nozière · 第 53 / 58 题