Gualaric ou Walaric, appelé depuis Valery, n'est point originaire de la
contrée maritime où son nom fut donné à deux villes et à d'innombrables
églises. Il naquit de pauvres paysans, dans la province d'Auvergne. Il
fut berger dans son enfance et n'eut qu'une houlette pour tout bien.
Mais il était riche de sens, d'esprit et de piété.
Il quitta de bonne heure son pays pour se mettre au service du saint
évêque d'Auxerre, Germain. Puis il se fit moine dans l'abbaye de
Luxeuil, que saint Colomban d'Irlande gouvernait alors avec sagesse.
Pourtant les religieux secouèrent le joug de leur pasteur, et saint
Colomban, chassé par ses ouailles, prit le chemin de l'exil. La piété,
la modestie et la tempérance quittent Luxeuil avec lui. Valery,
profondément affligé, sortit à son tour de ce port salutaire devenu un
pernicieux écueil, et il résolut de vivre dans la solitude, loin des
méchants.
"J'irai, dit-il, où Dieu voudra me conduire."
Au bout de quelques jours, il se trouva sur les rives du fleuve de Somme
et il en suivit les bords jusqu'au rivage de la mer. Là, il s'arrêta,
épuisé de fatigue, au bord d'une fontaine, et il secoua la poussière de
ses chaussures. C'est sur cette poussière que s'éleva depuis la ville de
Saint-Valery.
Une épaisse forêt descendait alors jusque sur les grèves de la mer. Les
lièvres l'habitaient. Elle recouvrait des marais peuplés de vanneaux, de
bécasses, de canards et de sarcelles. Les mouettes déposaient leurs
oeufs sur la roche nue des falaises. Le cri aigu du héron et la plainte
du courlis s'élevaient des grèves pâles où le cygne, l'oie sauvage et le
grèbe, chassés par les glaces, venaient passer l'hiver dans les sables
marins. Des hommes en petit nombre habitaient ces contrées sauvages.
C'étaient de pauvres bateliers qui pêchaient dans l'embouchure
poissonneuse de la Somme. Ils étaient païens. Ils adoraient des arbres
et des fontaines. En vain les saints Quentin, Mellon, Firmin, Loup, Leu,
et plus récemment, saint Berchund, évêque d'Amiens, étaient venus les
évangéliser. Ils croyaient aux génies de la terre et aux âmes des
choses.
Ces simples pêcheurs étaient saisis d'une horreur sacrée quand ils
pénétraient dans les forêts profondes qui couvraient alors tout le
rivage. Ils voyaient partout des dieux agrestes. Au bord des sources, où
tremblaient les rayons de la lune, ils apercevaient des nymphes, des
fées, des dames merveilleuses; ils les adoraient et leur apportaient en
tremblant des guirlandes de fleurs. Ils croyaient bien faire en les
aimant, puisqu'elles étaient belles.
Sans doute, la source qui descendait le coteau feuillu où le pieux
Valery s'arrêta était une des sources sacrées auxquelles ces hommes
faisaient des offrandes. Elle coule encore au pied de la chapelle, du
côté de la baie. Comme aux anciens jours, l'eau en est fraîche et toute
claire. Mais, maintenant elle ne chante plus. Elle n'est plus libre
comme au temps de sa rustique divinité. On l'a emprisonnée dans une cuve
de pierre à laquelle on accède par plusieurs degrés. Du temps de saint
Valery, c'était une nymphe. Nulle main n'avait osé la retenir, elle
fuyait sous les saules. Semblable à ces ruisseaux qu'on voit encore en
grand nombre dans les vallées du pays, elle formait, de distance en
distance, de petits lacs où sommeillait, sur un lit flottant de feuilles
vertes, la pâle fleur du nénuphar. C'est là, c'est dans ces fontaines
des bois que se réfugièrent les dernières nymphes chassées par les
évêques. Ces agrestes déesses étaient poursuivies sans pitié. Un article
des ordonnances du roi Childebert porte que: "Celui qui sacrifie aux
fontaines, aux arbres et aux pierres sera anathématisé."
Valery jugea ce lieu convenable à des desseins. Il avait obtenu du roi
des Francs la permission d'établir sa demeure en tout endroit du royaume
où il lui plairait d'habiter. Il bâtit de ses mains une cellule, et il
s'y consacra à la prière et à la contemplation. Quelques disciples
vinrent près de lui pour vivre de sa vie et se nourrir de ses pieux
exemples. Ils construisirent leur cellule près de la sienne, à
l'extrémité de la forêt, sur le bord d'un précipice dont le pied
baignait dans la mer. L'évêque Berchund venait, dit-on, passer chaque
année le saint temps du carême dans cette solitude.
Valery, autant qu'on peut ressaisir les traits de son âme sous le
pinceau timide et maladroit des ses pieux historiens, était à la fois
plein de force et de douceur. On rapporte de lui des traits de bonté qui
sont rares dans la vie des rudes apôtres de l'Occident barbare. On dit
que, comme plus tard saint François d'Assise, il répandait jusque sur
les pauvres animaux la pitié qui remplissait son coeur. Les petits
oiseaux venaient manger dans sa main.
"Mes enfants, disait-il à ses compagnons, ne leur faisons par de mal et
laissons-les se rassasier des miettes de notre pain."
C'est contre les nymphes des bois et des fontaines que le saint homme
tournait toute sa colère. Pourtant ces nymphes étaient des innocentes.
Je crois bien que les pêcheuses et les villageoises venaient leur
demander en secret d'avoir de beaux enfants. Mais il n'y avait pas de
mal à cela. Ces nymphes, ces fées, ces dames étaient jolies et mettaient
un peu de grâce au fond des coeurs rustiques. C'étaient des divinités
toutes petites, qui convenaient aux petites gens. Saint Valery les
tenait pour des démons pernicieux, et il résolut de les détruire. Pour y
réussir, il abandonna la vie contemplative si douce à son coeur blessé,
et il parcourut la contrée, prêchant les païens et portant l'Évangile de
village en village.
Un jour, passant dans un lieu proche de la ville d'Eu, il vit un arbre
aux branches duquel des images d'argile étaient suspendues par des
bandelettes de laine rouge. Ces images représentaient l'Amour, le dieu
Hercule et les Mères. Ces Mères étaient très vénérées dans toute la
Gaule occidentale. Les potiers de terre ne cessaient point de modeler
les figures de ces dieux qui se trouvent encore en grand nombre dans la
terre sur le rivage de l'Océan, de la Somme à la Loire. Elles sont
parfois géminées, et deux mères sont assises côte à côte, tenant chacune
un enfant. Parfois, il n'y a qu'une Mère, et les paysans qui la
découvrent en labourant leur champ la prennent pour la Vierge Marie.
Mais c'est une idole des païens.
Saint Valery fut irrité à cette vue et pensa en son coeur:
"Des démons pendent comme des fruits pernicieux aux rameaux de cet
arbre."
Puis il leva la cognée qu'il portait à sa ceinture et, avec l'aide du
moine Valdolène, son compagnon, il renversa l'arbre avec les images
saintes qu'il abritait sous son feuillage. Quand les gens du pays virent
couché sur le sol l'arbre-dieu avec la multitude des offrandes et la
sève saignant sur le tronc mutilé, ils furent saisis de douleur et
d'effroi. Et lorsque saint Valery leur cria: "C'est moi qui ai renversé
l'arbre que vous adoriez faussement", ils se jetèrent sur lui et le
menacèrent de l'abattre comme il avait abattu le dôme verdoyant.
Alors l'apôtre étendit les deux bras et dit:
"Si Dieu veut que je meure, que sa volonté soit faite."
Et soit que ces hommes sentissent en lui quelque chose de divin, soit
pour tout autre raison, ils le laissèrent aller.
Mais il voulut rester avec eux pour les instruire dans l'Évangile. Il
était juste aussi qu'il leur donnât un Dieu en échange de ceux qu'il
leur avait ôté, car ceux qui détruisent l'espérance dans les âmes sont
cruels. Puis, sa pieuse conquête étant achevée, Valery retourna à la
solitude qu'il avait choisi.
Les travaux de son apostolat étaient souvent pénibles. Un jour, dit son
biographe, que cet ami de Dieu revenait à pied d'un lieu dit Cayeux à
son monastère dans la saison d'hiver, il arriva qu'à cause de
l'excessive rigueur du froid il s'arrêta pour se chauffer dans la maison
d'un certain prêtre. Celui-ci et ses compagnons, qui auraient dû traiter
avec un grand respect un tel hôte, commencèrent au contraire à tenir
audacieusement, avec le juge du lieu, des propos inconvenants et
déshonnêtes. Fidèle à sa coutume de poser toujours sur les plaies
corrompues et hideuses le salutaire remède et la parole divine, il
essaya de les réprimer, disant:
"Mes fils, n'avez-vous pas vu dans l'Évangile qu'au jour du jugement,
vous aurez à répondre de toute parole vaine?"
Mais eux, méprisant son avertissement, s'abandonnèrent de plus en plus à
des propos grossiers et impudiques. Pour lors, secouant la poussière de
ses souliers, il dit:
"J'ai voulu, à cause du froid, chauffer un peu à votre feu mon corps
fatigué. Mais vos coupables discours me forcent à m'éloigner tout glacé
encore."
Et il sortit de la maison.
Ce récit semblera peut-être insipide à distance. Ici, dans la terre où
il est né, et dont il a gardé le goût, je le trouve plein de saveur et
j'en goûte avec plaisir le parfum sauvage.
En l'an 622, un jour du mois de décembre, Gualaric, appelé aussi Valery,
plein d'oeuvres et de jours, se leva avant matines de dessus son lit de
feuilles sèches et conduisit ses disciples jusqu'à l'orme entouré de
ronces au pied duquel il avait coutume de faire ses prières; là,
plantant deux bâtons dans la terre, il marqua une place de la longueur
de son corps, et dit:
"Lorsque, par volonté de Dieu, je sortirai de l'exil de ce monde, c'est
là qu'il faudra m'ensevelir."
Les saints des Gaules avaient ainsi coutume de choisir eux-mêmes le lieu
de leur sépulture. Dans le pays de Tréguier, saint Renan ne s'étant pas
expliqué à cet égard avant sa mort, ses disciples déposèrent son corps
sur un chariot attelé de boeufs qu'ils laissèrent aller librement, et
ils le mirent en terre à l'endroit où les boeufs s'étaient arrêtés
d'eux-mêmes.
Saint Valery mourut le dimanche qui suivit le jour où il avait marqué
lui-même le lit de son repos. Il fut fait selon sa volonté, et l'évêque
Berchund vint inhumer le corps du bienheureux.
L'histoire d'un saint ne finit point à la mort et à la sépulture. Elle
se continue d'ordinaire par la relation des miracles opérés sur la tombe
du bienheureux. Nous avons vu que Guillaume le Bâtard fit promener la
châsse de saint Valery pour obtenir un vent favorable. Quatre-vingts ans
après vivait un comte de Flandre nommé Arnould et surnommé le Pieux. Il
avait une grande foi en la vertu des saints et professait une vénération
particulière pour le corps du bienheureux Valery. Il le fit bien voir,
car il vint avec son ost assiéger la ville de Saint-Valery, massacra les
habitants et pilla l'abbaye afin de s'emparer des reliques du
bienheureux. Ils les emporta dans son comté avec les os de saint
Riquier, qu'il avait pris en même temps, et il croyait s'être assuré
ainsi la protection divine, tant sa foi était forte.
En ce temps-là, Hugues Capet était comte de France. Un jour qu'il
s'était endormi dans une grotte, deux personnages vêtus de robes
blanches lui apparurent dans son sommeil.
"Je suis l'abbé de Saint-Valery, dit l'un d'eux. Avant de mourir, je
demeurais sur le rivage de la mer. Mes os, et ceux de saint Riquier, ici
présent avec moi, ont été ravis à leur tombe, et maintenant ils sont
captifs sur une terre étrangère, mais le temps est venu où ils doivent
être replacés dans les lieux où nous avons vécu. Quand Dieu m'aura
déposé dans mon ancienne tombe, je te prédis que tu reviendras roi, et
que ta race portera la couronne pendant plus de sept siècles."
Il dit et s'évanouit avec son compagnon. Le comte Hugues redemanda les
précieuses reliques à Arnould le Pieux afin de les rendre à l'abbaye de
Saint-Valery et de devenir roi.
La promesse du bienheureux s'accomplit. Mais certains auteurs croient
que cette prophétie a été inventée après l'événement.
Pour achever de peindre ce tableau gothique, j'aurais encore beaucoup
d'autres merveilles à rapporter. Mais il est temps de me rappeler que je
ne suis point un hagiographe. Si j'ai, sous les vieux ormes du cap
Cornu, dessiné de mon mieux la figure du grand apôtre du Vimeu, c'est
que cette figure ressemble, dans ses traits essentiels, à celle de tous
les vieux évangélisateurs des Gaules. Par là, elle mérite d'être
considérée avec attention par tous ceux qui s'intéressent à l'histoire
de notre pays.
Religieux et colons, ils ont pétri de leurs rudes mains et la terre où
nous vivons, et les âmes de ses anciens habitants; ils ont creusé dans
le sol de la France une indestructible empreinte. Il n'est pas
indifférent pour nous que ces hommes apostoliques aient existé. Nous
leur devons quelque chose. Il reste dans le patrimoine de chacun de nous
quelques parcelles des biens qu'ils ont légués à nos pères. Ils ont
lutté contre la barbarie avec une énergie féroce. Ils ont défriché la
terre; ils ont apporté à nos aïeux sauvages les premiers arts de la vie
et de hautes espérances.
"Mais, hélas! direz-vous, ils ont tué les petits génies des bois et des
montagnes. Le bon saint Valery a fait mourir la nymphe de la fontaine.
C'est pitié.--Oui, ce serait une grande pitié. Mais cessez de vous
attrister. Je vous le dis tout bas: ces pieux personnages n'ont pas fait
périr le moindre petit dieu. Saint Valery n'a pas tué de nymphe, et les
doux démons qu'il chassait d'un arbre entraient dans un autre. Les
génies, les nymphes et les fées se cachent quelquefois, mais ils ne
meurent jamais. Ils défient le goupillon des saints."
Je lis dans un gros livre que, après la mort de saint Valery, les
habitants de la baie de la Somme retombèrent dans l'idolâtrie. Ils
avaient revu les dames mystérieuses des sources, et ils étaient revenus
à leurs premières amours. Tant qu'il y aura des bois, des prés, des
montagnes, des lacs et des rivières, tant que les blanches vapeurs du
matin s'élèveront au-dessus des ruisseaux, il y aura des nymphes, des
dryades; il y aura des fées. Elles sont la beauté du monde: c'est
pourquoi elles ne périront jamais.
Voyez, la nuit tombe sur les toits. Un charme paisible, triste et
délicieux, enveloppe les choses et les âmes. Des formes pâles flottent
dans la clarté de la lune. Ce sont les nymphes qui viennent danser en
choeur et chanter des chansons d'amour autour de la tombe du bon saint
Valery.
Saint-Valery-sur-Somme, 14 août.
Nous sommes ici dans un pays rude. La mer y est jaunâtre; c'est à peine
si parfois elle bleuit au loin, vers le large. La côte, toute boisée,
est d'un vert sombre. Le ciel est gris et pluvieux. L'eau n'a pas de
sourires et le vent n'a pas de caresses. Cette baie où le vent du nord
entre avec les goélettes norvégiennes chargées de planches et de fers
bruts, Saint-Valery, ne plaît point aux étrangers. Et c'est aussi pour
cela qu'on l'aime. On y a la mer et les marins; on y voit tout le
mouvement d'un petit port de commerce et d'une baie poissonneuse. On y
vit au milieu des pêcheurs. Ce sont de brave gens, des coeurs simples.
Ils habitent le quartier de Cour gain. C'est le bien nommé, disent les
gens du pays, car ceux qui y vivent gagnent peu. Le Courgain s'étend
derrière la rue de la Ferté, sur une rampe assez rude. Des maisonnettes,
qui auraient l'air de joujoux si elles étaient plus fraîches, se
pressent les unes contre les autres, sans doute pour n'être point
emportées par le vent. Là, on voit à toutes les portes de jolies têtes
barbouillées d'enfants, et çà et là, au soleil, un vieillard qui
raccommode un chalut, ou une femme qui coud à la fenêtre derrière un pot
de géranium. Cette population, me dit-on, souffre beaucoup en ce moment.
Elle est ruinée par les pêcheries étrangères, qui jettent en abondance
le poisson sur nos marchés. Ces simples n'ont pas, pour le combat de la
vie, d'autres armes que leur barque et leur filet. Ce sont de grands
enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne connaissent point
celles des hommes. En les voyant, on est pris de sympathie et d'amitié
pour eux. La vie les use comme le temps use les pierres, sans toucher au
coeur. La vieillesse même ne les rend point avares. Ils s'aident les uns
les autres. Ce sont les seuls pauvres qui ne s'évitent point entre eux.
Justement je vois passer sous ma fenêtre un ancien du pays. Il ressemble
au père Corot. Il est propre; il porte un petit anneau d'or à l'oreille.
Le sel de la mer a tanné sa peau; le poids du chalut a courbé son
échine.
A sa vue, je ne puis me défendre d'un souvenir. Je me répète à moi-même
l'épitaphe qu'une poétesse grecque fit, au temps des Muses, pour un
pauvre pêcheur de Lesbos. Elle est composée de peu de mots. Le style
austère et pur des vers en atteste l'antique origine. Je traduis
littéralement ce distique funéraire:
"Ici est la tombe du pêcheur Pelagon. On y a gravé une nasse et un
filet, monuments d'une dure vie."
Ainsi parle dans sa pitié sereine cette Muse grecque, qui ne pleure pas,
parce que les larmes souilleraient sa beauté. Le vieux Pelagon jetait
ses filets au pied des blancs promontoires. Il avait vu, dans ses rudes
travaux, le vieillard des mers, le terrible Protée s'élever comme un
nuage du sein des vagues. Il avait peut-être entendu les sirènes chanter
dans la mer bleue. La Manche n'a point de sirènes sur ses sables
dangereux. Le blanc Protée n'erre point au pied des falaises à pic. Mais
le vieux loup de mer, qui passe en ce moment sur le quai, a vu les âmes
des naufragés voler comme des mouettes à la pointe des lames; il a vu
sur la terre des feux célestes, et peut-être que Notre-Dame-de-Bon-Secours
s'est montrée à lui dans la brume de l'Océan. Hélas! à travers combien de
fatigues le ciel lui a souri! Aujourd'hui, comme au temps de Sapho, la
barque et le chalut sont les monuments d'une dure vie.
Hier, un enfant de onze ans s'est noyé dans la baie. Il était originaire
de Cayeux. Cayeux est un port de pêche à trois lieues de Saint-Valery.
Ce port est sans abri contre les vents de l'ouest et du nord-ouest, qui
amenaient autrefois dans les rues tant de sable qu'on y enfonçait
jusqu'aux genoux. Aujourd'hui les galets que la mer a amoncelés forment
une digue naturelle et protègent les maisons, ainsi qu'une partie des
champs. C'est là que le bon saint Valery faillit mourir de fatigue et de
froid quand il frappa à la porte de la maison où un prêtre se chauffait
en compagnie d'un juge. La vie n'y est aisée pour personne. La pauvre
famille dont je parle y souffrit cruellement. Plusieurs enfants
moururent. Un d'eux, par un hasard inconcevable, se noya dans un baquet.
Quand le père et la mère vinrent s'établir à Saint-Valery, de neuf
enfants qu'ils avaient eus, il ne leur restait que le fils qui est mort
hier et un aîné appelé sous les drapeaux. La mère, entêtée dans le
malheur et donnant à l'avenir la figure sombre du passé, répétait tous
les jours avec épouvante:
"Je sais que celui-ci se noiera comme les autres."
De tels accidents sont rares à Saint-Valery. La baie et les bancs de
sable prennent par an à peine une ou deux victimes. Pourtant la pauvre
mère pleurait tous les jours son fils par avance.
Vendredi, à quatre heures, il partit seul en barque, bien que ses
parents le lui eussent défendu. Il se noya par un clair soleil, dans une
mer calme, en vue de la maison où il avait été nourri et où l'attendait
sa mère. La marée ramena à la côte sa barque et ses vêtements. Pendant
huit heures, ses parents restèrent les yeux fixés sur cette eau
tranquille qui recouvrait le cadavre de leur fils. Enfin, au milieu de
la nuit, la mer s'étant retirée, quinze ou vingt pêcheurs s'en allèrent
avec des lanternes, par les sables, chercher le corps. Ils le trouvèrent
dans un trou. Les crabes avaient déjà dévoré une oreille et attaqué la
joue.
On a porté aujourd'hui le petit cercueil sous un drap blanc, dans la
vieille église qui domine la mer. Les femmes de Cayeux, avec les parents
de l'enfant défunt, tenaient la tête du cortège; elles portaient la
pelisse noire, commune autrefois à toutes les femmes de la Picardie et
des Flandres. Elles ressemblaient ainsi, sur le chemin montueux de
l'église, aux saintes femmes que peignaient les maîtres flamands, au
pied du Calvaire, en prenant leurs modèles sous leurs yeux. Les grandes
pelisses ont passé par héritage des mères aux filles, et quelques-unes
ont vu peut-être d'un siècle d'humbles douleurs. Les jeunes Valéricaines
dédaignent aujourd'hui ce vêtement traditionnel. Elles portent, aux
grands jours de la vie, des chapeaux à la mode de Paris et se croient
"braves" avec des mantelets garnis de jais, sur lesquels elles croisent
leurs mains rouges.
Le cortège entra sous le vieux porche et l'office des morts commença.
Derrière le cercueil, au poêle blanc dont les cordons étaient tenus par
quatre petits garçons, raidement habillés de gros drap noir, le père et
la mère se tenaient par le bras. L'homme ne pleurait plus. Mais on
voyait que les larmes avaient coulé longtemps sur le cuir fauve de ses
joues. La tête renversée, il sanglotait. Les sanglots secouaient son
long collier de barbe brise et ses hautes épaules. Ils donnaient à sa
bouche un faux air de sourire, horrible à voir.
Cependant il se balançait ainsi qu'un homme ivre, et il mêlait aux
chants des psaumes et aux prières de l'officiant une plainte lente,
régulière et douce, comme l'air d'une de ces chansons avec lesquelles on
endort les petits enfants. Ce n'était qu'un murmure, et l'église en
était pleine! Mais elle, la mère! debout, immobile, muette dans sa
pelisse antique, elle tenait son capuchon baissé au-dessous de sa
bouche, et sous ce voile elle amassait sa douleur.
Quand l'absoute fut donnée, le cortège s'achemina vers Cayeux. C'est là,
sous le vent de mer, qu'ils veulent que leur enfant repose. Croient-ils
que cette terre, si dure aux vivants, sera douce aux morts? Ou plutôt
n'est-ce pas qu'ils gardent un tendre amour pour le rude pays où ils
sont nés et auquel ils portent aujourd'hui ce qu'ils avaient de plus
cher? Nous vîmes la petite troupe disparaître lentement sur le chemin
pierreux. Jamais, pour ma part, je n'avais contemplé un si grand
spectacle. C'est qu'il n'y a rien de plus grand au monde que la douleur.
Dans les villes, elle se cache. Aujourd'hui, je l'ai vue au soleil, sur
une colline qui ressemblait au calvaire.
Ce dimanche les rues sont pavoisées. C'est la fête de la ville. De
grandes affiches jaunes annoncent que des régates seront données sous le
patronage du Yacht-Club de France. Les bateaux de Saint-Valery, de
Cayeux courront. Des tribunes ornées des écussons des villes rivales
s'élèvent sur le quai. Les habitants de la ville, de noir vêtus, s'y
groupent autour de leurs officiers municipaux. A onze heures et demie,
un coup de canon annonce que la fête nautique commence. Au-dessus de la
pièce, un blanc flocon de fumée s'élève tout droit dans l'air
tranquille. On craint que les voiles manquent de vent. Mais, peu à peu,
tandis que manoeuvrent les yachts et les clippers, une jolie brise
"nord-oua" s'élève et les bateaux de pêche de Saint-Valery et du Crotoy
se mettent en ligne par un temps favorable. Ce sont de bons marcheurs.
Tous les jours ils sortent à la mer descendante. Ils vont traîner leur
chalut sur les bancs qu'on voit émerger au loin à mesure que l'eau
baisse et qui forment alors des îlots jaunes dans la mer verte ou bleue.
Ils pêchent la crevette grise qu'on trouve en abondance sur ces bancs
entre la pointe du Hourdel et les dunes de Saint-Quentin. Ces petits
bateaux animent la baie; ils en sont la vie, partant la joie. Le flot
les ramène. C'est plaisir d'épier de loin leurs voiles grises, blanches
ou noires, quand ils reviennent ensemble comme une compagnie d'oiseaux.
16-18 août.
On a distribué aujourd'hui les prix aux filles de l'école. A la sortie,
nous essuyons un grain. Les couronnes de lauriers et de chênes
déteignent, à la pluie, sur le front et sur les joues des fillettes, qui
deviennent horriblement livides. Elles communiquent par des baisers ce
teint à leurs parents attendris. Tout le monde est vert.
Il y a pour les filles, à Saint-Valery, deux écoles communales dirigées
par les soeurs de la Providence. Les Augustines tiennent, dans la ville,
un pensionnat libre. Il n'y a point d'école laïque de filles.
Par contre, il n'y a pas d'école religieuse de garçons. Les deux écoles
communales de garçons ont été laïcisées dernièrement. Les frères n'ont
point ouvert d'école libre. Ils se sont retirés de la ville, décevant
ainsi, dans ses secrètes espérances, la municipalité qui se flattait, en
appelant un instituteur laïque, de faire naître une féconde émulation
entre l'enseignement municipal et l'enseignement libre.
Quant à l'obligation légale, elle n'a pas eu ici de résultats pratiques.
La misère est une grande force. Que peut la loi contre elle? Comment
empêcher des gamins qui meurent de faim de voler des pommes de terre au
lieu d'apprendre à lire? J'ai vu discuter au Sénat la loi d'obligation.
Le débat était solennel. Il en sortit une grande loi. Mais je vois ici
combien il est difficile de soumettre à cette loi de petits malheureux
qui n'ont pas une culotte à mettre pour aller à l'école.
Le soin généreux que nous prenons aujourd'hui d'instruire l'enfance
n'était pas aussi étranger à l'esprit de nos pères qu'on le croit
communément. Je viens d'en trouver une nouvelle preuve dans le registre
manuscrit des lettres et ordonnances concernant la ville de
Saint-Valery, qui est conservé aujourd'hui à la mairie et que M. Vanier,
conseiller municipal, m'a communiqué. On lit dans ce registre une lettre
que le cardinal de Bourbon, gouverneur du Vimeu, écrivit vers 1536, à
ses "chers et bien amés" le maire et les échevins de Saint-Valery,
touchant es "escolles" de la ville. Il leur rappelle qu'il entend garder
"le droit de l'escollatre" qui lui appartient. Il veut que les écoles
soient pourvues "d'ung homme de bien et bonnes lettres". Et il n'a pas
d'autre exigence. Si le personnage que l'échevinage lui propose "est
suffisant", i l'agrée. "Car, ajoute-t-il, je désire merveilleusement que
vos enfants soient bien instruictz, car c'est le bien de vostre chose
publique."
Ce registre que j'ai sous les yeux, et qui embrasse la première moitié
du XVIe siècle, contient aussi, à la date de 1533, une bien curieuse
ordonnance relative "au péché d'adultère". Je vais la transcrire tout au
long. Mais il faut d'abord rappeler que Saint-Valery était au XVIe
siècle un port de cabotage très important. Si la ville avait été vingt
fois ruinée par les guerres, la baie était une source de biens. A cette
époque où la navigation naissante, déjà hardie, grâce à la découverte de
la boussole, et le commerce dans son premier essor, faisaient affluer la
richesse sur nos côtes, on pouvait dire que la mer était d'or. Devenus
riches, les habitants de Saint-Valery eurent hâte de jouir, et ils
étalèrent un luxe inconnu aux braves gens qui avaient défendu jadis leur
forteresse contre les Anglais. Les dames portèrent des étoffes et des
fourrures venues des Indes ou de l"Amérique, des soies, des laines
magnifiques. Ainsi parées, on les trouva plus jolies. On les aima
beaucoup; elles se laissèrent aimer. Aussi les moeurs devinrent très
relâchées dans cette ville aujourd'hui simple, rude et modeste. C'est
pourquoi la municipalité rendit en 1533 l'ordonnance suivante dont le
lecteur entendra sans trop de peine, je le crois, le vieux français,
encore qu'un peu picard.
Je reproduis fidèlement le texte original, tel que je le lis sur le
registre qui m'a été gracieusement communiqué:
"Considérant la justice tant ecclésiastique que temporelle, que Nostre
Seigneur Jesucrist est journellement offensé en ceste paroisse de
plusieurs crimes et énormes vices qui se y perpètrent et principalement
au péché d'adultère par plusieurs personnes hommes et femmes mariés qui
sont tous publicques et manifestes. Pour lesquelz crimes et villains
péchés sommes appertement menachés de l'ire de Dieu, a esté advisé et
conclud tant de monseigneur l'official que par les bailly et maïeur de
ceste ville quil sera faicte deffense générale tant en l'église que es
lieux publicquez que nulz hommes ne femmes mariés ne aient plus à
commetre adultère à paine de estre mis en une brincqueballe qui sera
faicte et mise sur ung des flos de ceste ville et illec tombez et
plongés testes et corps. Assavoir pour la première fois que il sera
trouvé et sceu que ilz auront adultère ou pourront estre trouvez en lieu
suspect de tel vice, par trois fois dedens ledit flos et de soixante
sols parisis d'amende pour estre donnée pour Dieu aux povres et aux
dénuntiateurs et accusateurs de telz crimez. Et pour la seconde fois de
estre fustiguez par les carfours de ceste ville par la main du bourreau
et banys de ladicte ville et paroisse è leurs biens confisqués, espérant
que moiennant telles pugnitions l'ire de Dieu Notre Seigneur sera
apaisée."
Il est peut-être utile de dire ce que c'est que cette brincqueballe sur
laquelle on mettait les victimes des passions de l'amour. Une
brincqueballe est, en langage picard, le levier qui sert sur les navires
à faire jouer le piston de la pompe. Quant aux "flots" de la ville, ce
sont de grandes citernes. Les magistrats valéricains punissaient par
l'eau ces mêmes "pechés" que Dante vit châtiés dans l'enfer par le
souffle du vent. Le flot dans lequel on trempait les pêcheurs charnels
se voit encore proche la porte Guillaume. Il vient d'être mis à sec. La
municipalité a décidé que ce flot serait conservé comme monument
historique.
La fête communale du 15 août a amené ici quelques forains qui campent
sur la petite place des Pilotes. Des somnambules et des tireuses de
cartes ont dételé leur voiture garnie d'un lit blanc. La femme sauvage
est venue aussi. Une peinture déployée le long de la baraque la
représente dévorant la chair palpitante d'un homme blanc. En réalité la
femme sauvage est une pauvre fille qu'on a cirée comme une botte et qui
garde, sous le cirage, un air de candeur et d'innocence. Elle a des yeux
bleus d'une inaltérable douceur. Elle est la vivante image de la
faiblesse, de la souffrance paisible et de la résignation, et c'est elle
qui fait la femme anthropophage! Voilà un grand exemple du désordre qui
règne sur cette terre.
L'orgue des chevaux de bois ronfle toute la soirée sur la place des
Pilotes, et mêle au bruit des lames qui brisent des airs de bals de
barrière. Les chevaux, assiégés par de jolies demoiselles de Paris, et
par des petits pêcheurs déguenillés, tournent sans répit.
J'ai longtemps médité sur les chevaux de bois. Je voudrais les étudier
méthodiquement. Mais la grandeur du sujet m'effraie. Et j'y découvre
d'abord une grande difficulté. Si l'on s'efforce de définir les diverses
sensations qui affectent douloureusement l'organisme humain on peut
espérer d'y réussir. Quand nous disons par exemple qu'une douleur est
aiguë ou qu'elle est sourde, qu'elle est lancinante ou fulgurante, nous
nous faisons entendre assez bien. On éprouve au contraire un
insurmontable embarras à représenter par des mots les sensations
agréables; celles mêmes qui, résultant du jeu régulier des organes, sont
usuelles et fréquentes, échappent aux approximations du langage
articulé. Dire que ces sensations sont vives ou qu'elles sont douces,
c'est ne rien dire; les termes, fort usités, de délices et de
transports, sont vagues. Il paraît donc qu'au physique le plaisir est
plus indistinct que la douleur. Pour cette raison sans doute, je
désespère de rendre très sensible, par le seul moyen du discours, le
plaisir que procurent les chevaux de bois. Il est certain, toutefois,
que ce plaisir est grand. De leur cercle mouvant jaillissent des cris de
volupté qui percent le bruit de l'orgue et des trombones. Et après
quelques tours de la machine ce ne sont que regards noyés, lèvres
humides, têtes pâmées. Les jeunes femmes y prennent l'expression que la
statuaire antique donne aux Bacchantes. Et moins habiles à la volupté,
les petits enfants, roides et la joue empourprée, restent graves, en
proie à un dieu inconnu. Je ne parle point de ceux qui ont mal au coeur.
Il s'en trouve. Mais c'est un cas particulier. Je m'en tiens au général.
Grands et petits, ce qu'ils éprouvent est vaguement délicieux.
Sur le cheval de bois, sur la montagne russe, sur l'escarpolette, ils
sont remués, secoués, agités, tout leur être résonne, la circulation est
activée; ils se sentent mieux vivre. Ils jouissent du jeu facile de
leurs organes, ils soupirent, ils expirent; des caresses invisibles, des
caresses intérieures, les font tressaillir: ils sont heureux.
Le cheval de bois durera autant que l'humanité, parce qu'il répond à un
instinct profond de l'enfance et de la jeunesse, ce désir de mouvement,
ce besoin de vertige, cette secrète envie d'être emporté, bercé, ravi,
qu'on éprouve aux heures enfantines, aux heures virginales. Plus tard,
nous redoutons ces machines à mouvement; nous craignons que le moindre
choc ne ranime en nous des souffrances engourdies. Mais dans l'âge divin
des chevaux de bois, toute secousse éveille une volupté.
Saint-Valery, 22 août.
Aujourd'hui, j'ai vu célébrer de ma fenêtre, sur le quai, l'humble fête
de la bénédiction d'un bateau. C'était un petit canot de pêche. Le
pavillon français flottait à son mât. A bord, une table, couverte d'une
nappe blanche, portait un gâteau, une bouteille de vin et des verres. Un
prêtre, précédé d'un bedeau, entra dans l'embarcation pour la bénir. Un
chantre et un enfant de choeur y prirent place après lui, ainsi que le
patron de la barque et sa femme. Ces deux bonnes gens gardaient, dans
leurs pauvres vêtements de fête, une raideur simple et une gravité
naïve. Ils n'étaient plus jeunes ni l'un ni l'autre. Brunis et durcis
dans le travail, ils rappelaient, par la rude simplicité de leur
attitude, les statues des vieux âges. Le prêtre prit, sur un plateau que
lui présenta l'enfant de choeur, une poignée de sel et de blé, et il la
sema dans la barque afin d'y semer en même temps la force et
l'abondance. Puis il trempa dans l'eau bénite un rameau de buis, image
du rameau que la colombe apporta dans l'arche, aspergea la barque, et,
la nommant par son nom, la bénit.
Le chantre entonna alors le Te Deum. Il chanta ensuite le psaume cent
six et l'Ave maris stella. Quand il eut fini, la femme du pêcheur coupa
le gâteau qui avait été béni en même temps que la barque; elle versa du
vins dans les verres et offrit à boire et à manger au prêtre ainsi qu'à
tous les assistants.
Il est d'usage, lors de la bénédiction des grands bateaux, de casser sur
l'étrave une bouteille pleine. Cet usage n'est pas suivi par les pauvres
patrons des petits canots de pêche. Ils disent qu'il vaut mieux boire le
vin que de le perdre. J'ai demandé à un vieux marin ce que signifiait
cette bouteille cassée. Il m'a répondu en riant que l'étrave glisse
mieux dans la mer quand elle a été d'abord bien arrosée. Puis, reprenant
sa gravité ordinaire, il a ajouté:
"C'est mauvais signe quand la bouteille ne se brise pas. Il y a dix ans,
j'ai vu bénir un grand bateau. La bouteille glissa sur l'étrave et ne se
cassa pas. Le bateau se perdit à son premier voyage."
Et pourquoi casse-t-on une bouteille avant de lancer un bateau à la mer?
Pourquoi? Pour la raison qui fit que Polycrate jeta son anneau à la mer,
pour faire la part du malheur. On dit au malheur: "Je te donne ceci. Il
faut t'en contenter. Prends mon vin et ne me prends plus rien." C'est
ainsi que les Juifs fidèles aux coutumes antiques brisent une tasse
quand ils se marient. La bouteille cassée, c'est une ruse d'enfant et de
sauvage, c'est la malice du pauvre homme qui veut jouer au plus fin avec
la destinée.
Eu, 23 août.
Du haut de la colline de Saint-Laurent, nous découvrons la ville d'Eu,
paisiblement couchée dans le creux d'un vallon. Elle est charmante ainsi
avec ses toits pointus, ses rues tortueuses et le clocher en charpente
de son élégante église. Nous la contemplons dans une sorte de
ravissement. C'est qu'aussi la vue à vol d'oiseau d'une jolie ville est
un spectacle aimable et touchant, où l'âme se plaît. Des pensées
humaines montent avec la fumée des toits. Il y en a de tristes, il y en
a de gaies; elles se mêlent pour inspirer toutes ensemble une tristesse
souriante, plus douce que la gaieté. On songe:
"Ces maisons, si petites au soleil que je puis les cacher toutes en
étendant seulement la main, ont pourtant abrité des siècles d'amour et
de haine, de plaisir et de souffrances. Elles gardent des secrets
terribles, elles en savent long sur la vie et la mort. Elles nous
diraient des choses à pleurer et à rire, si les pierres parlaient. Mais
les pierres parlent à ceux qui savent les entendre. La petite ville dit
aux voyageurs qui la contemplent du haut de la colline:
"Voyez; je suis vieille, mais je suis belle; mes enfants pieux ont brodé
sur ma robe des tours, des clochers, des pignons dentelés et des
beffrois. Je suis une bonne mère; j'enseigne le travail et tous les arts
de la paix. Je nourris mes enfants dans mes bras. Puis, leur tâche
faite, ils vont, les uns après les autres, dormir à mes pieds, sous
cette herbe où paissent les moutons. Ils passent; mais je reste pour
garder leur souvenir. Je suis leur mémoire. C'est pourquoi ils me
doivent tout, car l'homme n'est l'homme que parce qu'il se souvient. Mon
manteau a été déchiré et mon sein percé dans les guerres. J'ai reçu des
blessures qu'on disait mortelles. Mais j'ai vécu parce que j'ai espéré.
Apprenez de moi cette sainte espérance qui sauve la patrie. Pensez en
moi pour penser au delà de vous-mêmes. Regardez cette fontaine, cet
hôpital, ce marché que les pères ont légués à leurs fils. Travaillez
pour vos enfants comme vos aïeux ont travaillé pour vous. Chacune de mes
pierres vous apporte un bienfait et vous enseigne un devoir. Voyez ma
cathédrale, voyez ma maison commune, voyez mon Hôtel-Dieu et vénérez le
passé. Mais songez à l'avenir. Vos fils sauront quels joyaux vous aurez
enchâssés à votre tour dans ma robe de pierre."
Mais, pendant que j'écoute parler la ville, nos chevaux descendent la
rampe de la colline, et voici que notre break traverse la grande rue au
milieu du silence et de la solitude. On dirait que la ville d'Eu dort
depuis cent ans. L'hôtel où nous descendons a éteint ses fourneaux. En
demandant à déjeuner au malheureux aubergiste, nous l'embarrassons
visiblement.
Aussi bien la ville d'Eu a-t-elle peu d'attraits pour retenir les
visiteurs, aujourd'hui que le château et le parc sont fermés. On ne se
promène plus sous les hêtres plantés pour les Guises. Le parc, autrefois
ouvert au public les jeudis et les dimanches, est interdit à tous les
promeneurs. On ne visite plus le château. Il faut se contenter d'en voir
la façade, à travers la grille de la cour. Cette façade, de brique et de
pierre, ne doit qu'à la hauteur de ses toits son aspect monumental. Elle
est plate, lourde et vulgaire. Ainsi la conçut Fontaine, qui restaura le
château pour le duc d'Orléans en 1821.
Fontaine avait d'ordinaire peu de respect pour les oeuvres des vieux
maîtres maçons. Il jugea que les façades du château d'Eu étaient faites
sans méthode et, comme il le dit lui-même, il les rectifia. Il les
rectifia si bien que le château a maintenant l'air d'une caserne.
Nos goûts sont bien changés depuis le temps de Percier et de Fontaine.
Un château n'est jamais assez vieux pour nous, mais l'architecte n'a pas
moins d'occasions que jadis de pratiquer son art funeste. Autrefois, il
démolissait pour rajeunir; maintenant, il démolit pour vieillir. On
remet le monument dans l'état où il était à son origine. On fait mieux:
on le remet dans l'état où il aurait dû être.
C'est une question de savoir si Viollet-le-Duc et ses disciples n'ont
point accumulé plus de ruines en un petit nombre d'années, par art et
méthode, que n'avaient fait, par haine ou mépris, durant plusieurs
siècles, les princes et les peuples, dégoûtés à l'envi des vestiges d'un
passé qui leur semblait barbare. C'est une question de savoir si nos
églises du moyen âge n'eurent pas à souffrir aussi cruellement du zèle
indiscret des nouveaux architectes que de cette longue indifférence qui
les laissait vieillir tranquilles. Viollet-le-Duc obéissait à une idée
vraiment inhumaine quand il se proposait de ramener un château ou une
cathédrale à un plan primitif qui avait été modifié dans le cours des
âges ou qui, le plus souvent, n'avait jamais été suivi. L'effort en
était cruel. Il allait jusqu'à sacrifier des oeuvres vénérables et
charmantes et à transformer, comme à Notre-Dame de Paris, la cathédrale
vivante en cathédrale abstraite. Une telle entreprise est en horreur à
quiconque sent avec amour la nature et la vie. Un monument ancien est
rarement d'un même style dans toutes ses parties. Il a vécu, et tant
qu'il a vécu il s'est transformé. Car le changement est la condition
essentielle de la vie. Chaque âge l'a marqué de son empreinte. C'est un
livre sur lequel chaque génération a écrit une page. Il ne faut altérer
aucune de ces pages. Elles ne sont pas de la même écriture parce
qu'elles ne sont pas de la même main. Il est d'une fausse science et
d'un mauvais goût de vouloir les ramener à un même type. Ce sont des
témoignages divers, mais également véridiques.
Il y a plus d'harmonies dans l'art que n'en conçoit la philosophie des
architectes restaurateurs. Sur la façade latérale d'une église, entre
les grands bonnets d'évêque de deux vieux arcs en tiers-point, un
portique de la Renaissance dresse élégamment les ordres de Vitruve et
s'accompagne d'anges graciles, aux tuniques légères. Cela fait une belle
harmonie. Sous une corniche de fraisiers et d'orties, taillés au temps
de saint Louis, une petite porte Louis XV étale ses rocailles frivoles
et ses coquilles, devenues austères avec l'âge. Cela encore fait une
belle harmonie. Une nef magnifique du XIVe siècle est lestement enjambée
par un jubé charmant de l'époque des Valois; à une branche du transept,
sous la pluie de pierreries d'une verrière du premier âge, un autel de
la décadence hausse ses colonnes torses de marbre rouge où courent des
pampres d'or, ce sont là des harmonies. Et quoi de plus harmonieux que
ces tombeaux de tous les styles et de toutes les époques, multipliant
les images et les symboles sous une de ces voûtes qui tiennent de la
géométrie, dont elles procèdent, une beauté absolue.
Je me rappelle avoir vu sur un des bas-côtés de Notre-Dame de Bordeaux
un contrefort qui, par la masse et les dispositions générales, ne
diffère pas beaucoup des contreforts plus anciens qui l'environnent.
Mais pour le style et l'ornementation, il est tout à fait singulier. Il
n'a ni ces pinacles, ni ces clochetons, ni ces longues et étroites
arcades aveugles qui amincissent et allègent les contreforts voisins. Il
est décoré, celui-là, de deux ordres renouvelés de l'antique, de
médaillons, de vases. Ainsi l'a conçu un contemporain de Pierre
Chambiges et de Jean Goujon, qui se trouvait conducteur des travaux de
Notre-Dame au moment où un des arcs primitifs se rompit. Cet ouvrier,
qui avait plus de simplicité que nos architectes, ne songea pas, comme
ils l'eussent fait, à travailler dans le vieux style perdu; il ne tenta
point un pastiche savant. Il suivit son génie et son temps. En quoi il
fut bien avisé. Il n'était guère capable de travailler dans le goût des
maçons du XIVe siècle. Plus instruit, il n'aurait produit qu'une
insignifiante et douteuse copie. Son heureuse ignorance l'obligea à
avoir de l'invention. Il conçut une sorte d'édicule, temple ou tombeau,
un petit chef-d'oeuvre tout empreint de l'esprit de la Renaissance
française. Il ajouta ainsi à la vieille cathédrale un détail exquis,
sans nuire à l'ensemble. Ce maçon inconnu était mieux dans la vérité que
Viollet-le-Duc et son école. C'est miracle que, de nos jours, un
architecte très instruit n'ait pas jeté bas ce contrefort de la
Renaissance pour le remplacer par un contrefort du XIVe siècle.
L'amour de la régularité a poussé nos architectes à des actes de
vandalisme furieux. J'ai trouvé à Bordeaux même, sous une porte cochère,
deux chapiteaux à figures qui y servaient de bornes. On m'expliqua
qu'ils venaient du cloître de *** et que l'architecte chargé de
restaurer ce cloître les avait fait sauter pour cette raison que l'un
était du XIe siècle et l'autre du XIIIe, ce qui n'était point tolérable,
le cloître datant du XIIe, et devant y être sévèrement ramené. En raison
de quoi l'architecte les remplaça par deux chapiteaux du XIIe. Cela
s'appelle un faux. Tout faux est haïssable.
Ingénieux à détruire, les disciples de Viollet-le-Duc ne se contentent
pas de détruire ce qui n'est pas de l'époque adoptée par eux. Ils
remplacent les vieilles pierres noires par des blanches, sans raison,
sans prétexte. Ils substituent des copies neuves aux motifs originaux.
Cela encore, je ne le leur pardonne pas; c'est pour moi une douleur de
voir périr la plus humble pierre d'un vieux monument. Si même c'est un
pauvre maçon très rude et malhabile qui l'a dégrossie, cette pierre fut
achevée par le plus puissant des sculpteurs, le temps. Il n'a ni ciseau,
ni maillet: il a pour outils la pluie, le clair de lune et le vent du
nord. Il termine merveilleusement le travail des praticiens. Ce qu'il
ajoute ne se peut définir et vaut infiniment.
Didron, qui aima les vieilles pierres, inscrivit peu de temps avant sa
mort, sur l'album d'un ami, ce précepte sage et méprisé: "En fait de
monuments anciens, il vaut mieux consolider que réparer, mieux réparer
que restaurer, mieux restaurer qu'embellir; en aucun cas, il ne faut
ajouter ni retrancher."
Cela est bien dit. Et si les architectes se bornaient à consolider les
vieux monuments et ne les refaisaient pas, ils mériteraient la
reconnaissance de tous les esprits respectueux des souvenirs du passé et
des monuments de l'histoire. Le Tréport, 23 août.
Nous sommes émerveillés de la beauté du spectacle. Nous avons devant
nous Mers et sa blanche falaise; à notre droite, des prairies aux pentes
desquelles paissent les boeufs et les moutons; à gauche, la mer, où
glissent des barques dont les voiles sont nouées en festons. A nos
pieds, la jetée. Elle est couverte de la foule diversement colorée des
baigneurs et des baigneuses. Les bérets rouges, blancs ou bleus, les
robes claires, les chapeaux de paille brillent au soleil. Tout cela a
des papillotements joyeux. Soudain, une exclamation bruyante s'élève,
les chapeaux volent en l'air. C'est un torpilleur qui quitte le port,
franchit l'écluse et gagne le large pour aller à Boulogne. Il en passe
trois, et c'est trois fois le même enthousiasme. Trois fois on crie, on
salue; trois fois, les chapeaux, les mouchoirs, les ombrelles s'agitent.
Les torpilleurs sont populaires. Ils sont aimés sans doute parce qu'ils
ont l'air terrible, et qu'ils flattent cette douce espérance de carnage
qui sourit mollement au fond du coeur paisible des bourgeois. En vérité,
ils ne sont pas jolis; ils ressemblent à une baleine, mais à une baleine
comme il n'y en a pas, à une baleine cuirassée, jetant une fumée noire
au lieu d'eau par les évents.
Naguère, en voyant un torpilleur qui mouillait dans les eaux de la
Seine, à la hauteur du quai d'Orsay, M. Renan souhaitait qu'on donnât le
commandement des torpilleurs non à des marins, mais à des savants et à
des philosophes, qui pussent y méditer les vérités éternelles en
attendant le moment de sauter en l'air. L'existence de ces hommes
extraordinaires eût concilié l'inconciliable. Soldats contemplatifs, ils
eussent satisfait l'idéal par leur vie et le réel par leur mort. C'est
une excellente idée, mais qui n'entrera pas facilement dans la tête d'un
ministre de la marine. Et je crains aussi que les philosophes ne soient
pas tentés excessivement d'entrer, comme Jonas, dans ces
vaisseaux-poissons.