Saint-Valery-sur-Somme, vendredi 13 août.
De la chambre où j'écris, on découvre toute la baie de la Somme, dont le
sable s'étend à l'horizon jusqu'aux lignes bleuâtres du Crotoy et du
Hourdel. Le soleil, en s'inclinant, enflamme le bord des grands nuages
sombres. La mer monte et déjà, du côté du large, les bateaux de pêche
s'avancent avec le flot. Sous ma fenêtre, des barques amarrées au bord
du chenal portent à leur mât, au lieu de voilure, des filets qui
sèchent. Cinq ou six pêcheurs, plongés à mi-corps dans la maigre
rivière, épient le poisson qu'autour d'eux des rabatteurs effrayant en
frappant l'eau à grands coups de gaule. Ces pêcheurs sont armés d'une
baguette pointue dont ils piquent adroitement leur proie. Chaque fois
qu'ils lèvent hors de l'eau leur arme flexible, on voit briller à la
pointe une sole transpercée.
Un vent salé fait voltiger les papiers sur ma et m'apporte une âcre
odeur de marée. Des troupes innombrables de canards nagent sur le bord
du chenal et jettent à plein bec dans l'air leur coin coin satisfait.
Leurs battements d'ailes, leurs plongeons dans la vase, leur dandinement
quand ils vont de compagnie sur le sable, tout dit qu'ils sont contents.
Un d'eux repose à l'écart, la tête sous l'aile. Il est heureux. A la
vérité, on le mangera un de ces jours. Mais il faut bien finir; la vie
est enfermée dans le temps. Et puis le malheur n'est pas d'être mangé.
Le malheur, c'est de savoir qu'on sera mangé; et il ne s'en doute pas.
Nous serons tous dévorés; nous le savons, nous; la sagesse est de
l'oublier.
Suivons la digue, pendant que la mer, qui a déjà couvert les bancs de
Cayeux et du Hourdel, entre dans la baie par de rapides courants et
ramène la flottille des pêcheurs de crevettes. Nous avons à notre gauche
les remparts, que la Somme et la mer baignaient naguère, et dont les
vieux grès ont été couverts par l'embrun d'une rouille dorée. L'église
élève sur ces remparts ses cinq pignons aigus, percés, au XVe siècle, de
grandes baies à ogives, son toit d'ardoises en forme de carène
renversée, et le coq de son clocher. Au XIe siècle, il y avait là une
autre église qui avait aussi sa girouette. Au mois de septembre 1066,
Guillaume le Bâtard venait ici chaque matin consulter avec inquiétude le
coq du clocher. Son host, composé de soixante-sept mille combattants,
sans compter les valets, les ouvriers et les pourvoyeurs, attendait
proche la ville; sa flotte, échappée à un premier naufrage, mouillait
dans la baie. Quinze jours durant, le vent, soufflant du nord, retint au
port cette multitude d'hommes et de barques. Le Bâtard, impatient de
conquérir l'Angleterre sur Harold et les Saxons, s'affligeait d'un
retard pendant lequel ses navires pouvaient s'avarier et son armée se
disperser. Pour obtenir un vent favorable, il ordonna des prières
publiques et fit promener dans le camp la châsse de saint Valery. Ce
bienheureux, sans doute, n'aimait pas les Saxons, car aussitôt le vent
tourna et la flotte put appareiller.
Quatre cents navires à grandes voiles et plus d'un millier de bateaux de
transport s'éloignèrent de la rive au même signal. Le vaisseau du duc
marchait en tête, portant en haut de son mât la bannière envoyée par le
pape et une croix sur son pavillon.
Ses voiles étaient de diverses couleurs, et l'on y avait peint en
plusieurs endroits trois lions, enseigne de Normandie. A la proue était
sculptée une tête d'enfant tenant un arc tendu avec la flèche prête à
partir.
Ce départ eut lieu le 29 septembre. Huit jours après, Guillaume avait
conquis l'Angleterre.
Une rampe monte en serpentant à une vieille porte de la ville qui reste
debout, flanquée de ses deux tours décrénelées que fleurissent de petits
oeillets roses. Une de ces tours garde encore, sous les herbes folles et
les fleurs sauvages, sa couronne de mâchicoulis. Une bonne femme plante
des choux au pied de cette ruine. L'hiver, il pleut de grosses pierres
dans son jardin. Sa maisonnette, assise sur d'antiques souterrains, se
fend et fait mine de s'abattre à chaque éboulement. Pourtant, la bonne
créature admire la porte Guillaume; elle l'aime. "Sûrement, elle me
tuera un jour, me dit-elle, mais tout de même, elle est fière!"
Après avoir traversé une rue de village, dont les maisons basses,
couvertes de chaume, sont gaiement peintes en bleu clair, nous touchons
à la pointe du cap Cornu. Là s'élève une chapelle à demi cachée par un
bouquet d'ormes centenaires. C'est une construction toute moderne, d'un
roman bâtard. Mais les murs de pierre et de galet présentent l'aspect
d'un damier et rappellent ainsi les vieux édifices normands. Cette
chapelle, dite de Saint-Valery ou des Marins, remplace un édicule plus
ancien et abrite le tombeau de l'apôtre du Vimeu.
C'est un lieu de pèlerinage très fréquenté des marins. Quatre ou cinq
petits navires ont déjà été suspendu à la voûte de la chapelle neuve par
des pêcheurs échappés d'un naufrage. Ces braves gens se font l'idée d'un
Dieu violent et puéril comme ils sont eux-mêmes. Ils savent qu'il est
terrible dans sa colère, mais qu'il ne faut pas lui en vouloir. Ils en
détiennent son amitié par de petits cadeaux. Ils lui apportent des
joujoux pour l'amuser. Il est vrai que ces joujoux sont des joujoux
symboliques et que ces bateaux d'enfant représentent la barque que le
Seigneur a miraculeusement préservée. Je pense bien que le bon saint
Valery a sa part de ces humbles présents; les petits bateaux sont faits
pour lui plaire, car il fut en ses jours terrestres l'ami des bateliers
de la Somme.
Le cap Cornu est magnifique et sauvage, et il est plein de souvenirs.
C'est là qu'il faut nous arrêter. Là, sous ces grands ormes qui
frissonnent au vent du large, au pied de la chapelle des Marins, à
quelques pas de cette pointe avancée d'où l'on découvre à gauche les
falaises du pays de Caux, à droite la baie de la Somme, puis les côtes
basses de Picardie, et, tout en face, la haute mer. Je voudrais rappeler
en quelques mots l'homme fort des anciens jours, qui laissa dans ces
contrées une trace si profonde de son passage.