POLYPHILE

Comment pouvez-vous dire, Ariste, que l'intelligence est essentielle à

l'homme? Elle ne l'est point. L'intelligence, au degré supérieur de son

développement actuel, c'est-à-dire la faculté de concevoir quelques

rapports fixes dans la diversité des phénomènes, est rare et précaire

chez les animaux de notre espèce. Ce n'est point par elle que l'homme

subsiste. Elle ne règle pas les fonctions de la vie organique; elle ne

satisfait point la faim ni l'amour; elle n'intervient point dans la

circulation du sang. Étrangère à la nature, elle est indifférente à la

morale quand elle ne lui est pas hostile. Elle n'a point déterminé les

instincts profonds des êtres, les sentiments unanimes des peuples, les

moeurs, les usages. Elle n'a point institué la religion sainte ni les

lois augustes, qui se formèrent, dans une antiquité solennelle, sur

l'exercice en commun des fonctions de la vie élémentaire. Ce que j'en

dis n'est point pour rabaisser la majesté des institutions divines et

humaines: vous m'entendez bien. La splendeur touchante des cultes est

composée du débris informe des pharmacies primitives; les théologies ont

pour origine l'inintelligence vénérable et l'effarement sacré de nos

ancêtres sauvages devant le spectacle de l'univers. Les lois ne sont que

l'administration des instincts. Elles se trouvent soumises aux habitudes

qu'elles prétendent soumettre; c'est ce qui les rend supportables à la

communauté. On les appelait autrefois des coutumes. Le fonds en est

extrêmement ancien. L'intelligence a commencé de poindre dans les

esprits quand l'homme avait déjà construit sa foi, ses moeurs, ses

amours et ses haines, son impérieuse idée du bien et du mal. Elle est

d'hier. Elle date des Grecs, des Égyptiens, si vous voulez, ou des

Acadiens, ou des Atlantes. Elle vint après la morale, que dis-je? après

la flûte et l'essence de rose. Elle est dans ce vieil animal une

nouveauté charmante et méprisable. Elle a jeté çà et là d'assez jolies

lueurs, je n'en disconviens pas. Elle rayonne agréablement dans un

Empédocle et dans un Galilée, qui auraient vécu plus heureux s'ils

avaient eu moins d'aptitude à saisir quelques rapports fixes dans

l'infinie diversité des phénomènes. L'intelligence a quelque grâce, un

charme, je l'avoue. Elle plaît en quelques personnes. Rare comme elle

est aujourd'hui et retirée dans un petit nombre d'hommes méprisés, elle

demeure innocente. Mais il ne faut pas s'y tromper: elle est contraire

au génie de l'espèce. Si, par un malheur qui n'est point à craindre,

elle pénétrait tout à coup dans la masse humaine, elle y ferait l'effet

d'une solution d'ammoniaque dans une fourmilière. La vie s'arrêterait

subitement. Les hommes ne subsistent qu'à la condition de comprendre mal

le peu qu'ils comprennent. L'ignorance et l'erreur sont nécessaires à la

vie comme le pain et l'eau. L'intelligence doit être, dans les sociétés,

excessivement rare et faible pour rester inoffensive.

C'est ce qui se produit, en effet. Non que tout soit réglé dans le monde

pour la conservation des êtres, mais parce que les êtres ne se

conservent que dans des circonstances favorables. Il faut reconnaître

que l'humanité, dans son ensemble, éprouve, d'instinct, la haine de

l'intelligence. Le sentiment obscur et profond de son intérêt l'y

pousse.

Pierre Nozière · 第 34 / 58 题