Le prince qui la volenté le roy avoit essaiée par plusieurs fois privéement
n'y trouvoit mie ce qu'il voulsist. Un jour vint à luy devant ses barons et
luy fist les requestes au mieulx qu'il sceut. Maintes raisons luy monstra
que s'il vouloit à ce entendre, moult feroit grant proffit à son ame et
acquerroit la louenge du siècle, et la crestienté accroistroit de trop
grant chose. Le roy se conseilla et puis luy respondi qu'il estoit voué au
sépulcre, et que mesmement pour là aller s'estoit-il croisié et que depuis
qu'il estoit parti de son pays il avoit eu mains encombriers, pour ce
n'avoit talent de prendre nulles guerres jusques atant qu'il eust son
pellerinage parfait; et après ce, il orroit volentiers parler le prince et
les autres barons de la terre de Surie, et par leur conseil feroit à son
pouvoir le profit de la besongne Nostre-Seigneur.
Quant le prince oï qu'il ne feroit rien vers luy de ce qu'il pensoit, trop
le prist à mal. Et tant comme il put pourchassa contre le roy et de le
courroucier se péna en toutes manières, si que la royne sa femme mist-il en
tel point qu'elle le voulut laissier et se départir de luy. Maintes gens
firent assavoir au roy que le prince luy pourchassoit mal. Tantost eut
conseil à ses hommes celéement et par leur accord s'en yssi de nuit de la
cité d'Antioche si que ne le sceurent pas tous; dont n'eut mie telle
procession au départir comme il avoit eu à l'entrée. Assez y eut gens qui
dirent par la terre[677] que le roy n'avoit pas fait son honneur de s'en
partir ainsi du pays.
Note 677: L'auteur des _Gesta_ ajoute: _Nec immerito_. Et Guillaume
de Tyr semble pencher pour cette opinion défavorable. Nos chroniques
ont jugé convenable de passer ce que dit d'Alienor Guillaume de Tyr:
«Uxorem enim in idipsum consentientem, quæ una erat de fatuis
mulieribus, aut violenter, aut occultis machinationibus, ab eo rapere
proposuit. Erat... mulier imprudens, et contra dignitatem regiam
legem negligens maritalem, tori conjugalis fidem oblita.»
(Lib. XVI, c. 27.)