Entour cinq ans après, avint par la desloyaulté des contes et des Auvergnas
qui par nature sont de cuer légier et faux qu'il revelèrent de rechief et
prisrent contens contre le devant dit évesque et contre l'églyse. Et pour
ce luy convint de rechief aller au roy pour soy complaindre du conte. Et le
roy qui eut grant despit de ce qu'il s'estoit travaillié en vain, assembla
plus grant ost que devant et entra à grant force en Auvergne. Jà estoit le
roy en ce temps moult pesant pour la pesanteur de son corps et par la
grossesse de luy. Et sé un autre riche ou povre eust esté aussi pesant
comme il estoit et eust peu aussi bien demourer comme il demourast, s'il
eust voulu, en nulle manière n'eust chevauchié à tel travail. Contre le
désloement[590] de ses barons et de ses amis emprist-il celle voye. Mais il
avoit un cuer si fier, si courageux et si entreprenant de grans choses que
la chaleur du mois d'aoust et de juignet que les jeunes chevaliers
redoubtoient il souffroit trop légèrement par semblant. Et à aucuns trespas
de marois le convenoit porter et soustenir entre bras par ses sergens.
Note 590: _Desloement._ Conseil contraire. _Desloer_, c'est
déconseiller.
En celle ost qu'il mena à celle fois estoit Charles le conte de Flandres et
le conte de Bretaigne et Foucques le conte d'Anjou et l'ost des Normans
tributaires au roy d'Angleterre, et mains autres barons du royaume qui
eussent pu souffire à Espaigne conquerre. A tout son riche barnage passa le
roy les griefs passaiges de la terre d'Auvergne et les fors chasteaux que
il trouvèrent, tant qu'il vindrent à Clermont. Et quant il eut fait
assiéger Montferrant, un fort chasteau qui est près de la cité, les
chevaliers et ceulx de la garnison qui le chasteau devoient deffendre
s'esbahirent tous du merveilleux ost du royaume de France qui moult estoit
différent du leur, et furent tous esperdus de la clarté des heaulmes, des
escus et de l'autre noble atour qu'il virent resplendir contre le soleil;
si que par fine paour n'osèrent tenir le baile dehors le chastel; ains se
férirent tous en la tour et en l'açainte d'environ, à grant paine, si comme
il povoient mieulx. Tant fu getté le feu par les maistres des engins ès
maisons de la garnison qu'il eurent laissiées que tout fu ars et ramené en
cendre fors que la tour et le baile d'environ; et convint que l'ost se
retirast arrière à ses héberges pour le feu, qui soudainement esprist et
embrasa toute la ville, jusques au lendemain que le feu fu estaint. Et
quant vint au lendemain le roy ordonna une affaire dont ceulx de dehors
furent liés et ceulx de dedens courrouciés. Car une partie de l'ost du roy,
qui plus près de la tour estoit assise, estoit assaillie trop souvent et
par jour et par nuit de grans lancéis de dars et de quarreaux que ceulx de
dedens lançoient; si que il convenoit assiduement mettre garnison de gens
d'armes entre deux et par dessus tout ce les convenoit-il encore couvrir de
leur escus. Pour ce manda le roy au preux conte Amaury de Montfort qu'il
leur bastist un agait de bons chevaliers en aucun lieu près d'illec, de
leur saillie, si que s'il s'en issoient par adventure il ne peussent pas
rentrer dedens sans dommaige de leur gens. Et le preux conte Amaury qui
autre chose ne queroit fois soy mesler à eulx s'arma privéement en sa tente
et ne sçay quans de ses chevaliers. Et se mirent avant le jour en un agait
où il attendirent tant que ceulx du chastel ississent pour hordoyer en
l'ost si comme il souloient. Adont saillit de son agait le conte Amaury sur
un destrier courant comme cerf en lande, et, ainsi comme le lyon sault à sa
proye, les surprinst, tandis comme ceulx de l'ost les faisoient à eulx
entendre, une partie en prist et tantost les envoya au roy. Et quant il
furent devant luy, prièrent moult que il les prist à rençon telle comme il
luy plairoit. Mais il n'en voulut rien faire et commanda que on leur
coppast les poings, et ainsi amoignonnés que on les renvoyast arrières à
leur compaignons au chasteau. Quant il les virent ainsi atournés, si en
furent moult esbahis, né oncques puis n'osèrent issir né faire assallie.
Et quant ce lu fait et que presque toute Auvergne obéissoit au roy sans
contredit, que par force que par la demeure qu'il avoit faite, si advint
que le duc Guillaume d'Aquitaine survint à tout l'ost des Auvergnas. Et
quant il fu monté sur une haulte montaigne pour véoir l'ost de France et
pour soy loger, et il le vit si grant et les trefs et les pavillons tendus
parmy les grans plaines, si se merveilla moult dont si grant ost venoit et
se repentit moult durement de ce qu'il estoit venu ayder aux Auvergnas. Ses
messagiers envoya tantost au roy pour paix requerre. Et quant il furent en
la présence du roy leur seigneur si parlèrent ainsi: «Sire roy, nostre sire
le duc d'Aquitaine te salue moult, comme celuy qui veult ton salut et ton
honneur et ta vie; et te mande par nous telles parolles: N'ait pas desdaing
ta haultesse de prendre le service au duc Guillaume d'Aquitaine et de luy
garder sa droicture; car aussi comme elle requiert service aussi
requiert-elle droicture et seigneurie. Sé le conte de Clermont qui de moy
tient la conté d'Auvergne que je tiens de vous a riens mesprins vers vostre
court, moy qui suys son seigneur le doy présenter en vostre court et
advouer par devant vous. Né ce ne refusasmes-nous oncques à faire, et
encore le vous offronsnous et requérons que vous ne le refusez. Et affin
que vous ne soyez en doubte que nous ne le façons ainsi, nous sommes près
de livrer bons ostaiges et souffisans: et sé les pers et les barons du
royaume jugent que on le doie ensi faire, si soit fait[591], si esgarderons
et attendrons vostre plaisir.» Et sur ce se conseilla le roy à ses barons
qui à droit le conseillèrent que il avoit à en prendre foy et seureté de
bons ostaiges. Le roy le fist ainsi par le conseil des barons; et par ce
mist paix en la terre et aux églyses. Et mist un jour de parlement à
Orléans où le duc devoit estre pour faire ce qu'il avoit promis et ce que
les Auvergnas avoient refusé jusques alors. Et atant s'en retourna en
France.
Note 591: _Si soit fait._ Les termes de Suger sont clairs et sans
doute rappeloient une formule de la cour des pairs. «Si sic
judicaverint regni optimates, fiat; sin aliter, sicut.» N'est-ce pas
là notre _soit fait ainsi qu'il est requis?_ Et viendra-t-on encore
soutenir que la cour des pairs date seulement de Philippe-Auguste?
Certes, d'après notre texte, elle est même antérieure à
Louis-le-Gros; ce n'est pas un prince aussi inquiet de son autorité
que l'on doit soupçonner d'avoir tant fait pour le gouvernement
féodal.