Note 589: Il falloit: _Les hommes gardiens des bestes._

Entour cinq ans après, avint par la desloyaulté des contes et des Auvergnas

qui par nature sont de cuer légier et faux qu'il revelèrent de rechief et

prisrent contens contre le devant dit évesque et contre l'églyse. Et pour

ce luy convint de rechief aller au roy pour soy complaindre du conte. Et le

roy qui eut grant despit de ce qu'il s'estoit travaillié en vain, assembla

plus grant ost que devant et entra à grant force en Auvergne. Jà estoit le

roy en ce temps moult pesant pour la pesanteur de son corps et par la

grossesse de luy. Et sé un autre riche ou povre eust esté aussi pesant

comme il estoit et eust peu aussi bien demourer comme il demourast, s'il

eust voulu, en nulle manière n'eust chevauchié à tel travail. Contre le

désloement[590] de ses barons et de ses amis emprist-il celle voye. Mais il

avoit un cuer si fier, si courageux et si entreprenant de grans choses que

la chaleur du mois d'aoust et de juignet que les jeunes chevaliers

redoubtoient il souffroit trop légèrement par semblant. Et à aucuns trespas

de marois le convenoit porter et soustenir entre bras par ses sergens.

Note 590: _Desloement._ Conseil contraire. _Desloer_, c'est

déconseiller.

En celle ost qu'il mena à celle fois estoit Charles le conte de Flandres et

le conte de Bretaigne et Foucques le conte d'Anjou et l'ost des Normans

tributaires au roy d'Angleterre, et mains autres barons du royaume qui

eussent pu souffire à Espaigne conquerre. A tout son riche barnage passa le

roy les griefs passaiges de la terre d'Auvergne et les fors chasteaux que

il trouvèrent, tant qu'il vindrent à Clermont. Et quant il eut fait

assiéger Montferrant, un fort chasteau qui est près de la cité, les

chevaliers et ceulx de la garnison qui le chasteau devoient deffendre

s'esbahirent tous du merveilleux ost du royaume de France qui moult estoit

différent du leur, et furent tous esperdus de la clarté des heaulmes, des

escus et de l'autre noble atour qu'il virent resplendir contre le soleil;

si que par fine paour n'osèrent tenir le baile dehors le chastel; ains se

férirent tous en la tour et en l'açainte d'environ, à grant paine, si comme

il povoient mieulx. Tant fu getté le feu par les maistres des engins ès

maisons de la garnison qu'il eurent laissiées que tout fu ars et ramené en

cendre fors que la tour et le baile d'environ; et convint que l'ost se

retirast arrière à ses héberges pour le feu, qui soudainement esprist et

embrasa toute la ville, jusques au lendemain que le feu fu estaint. Et

quant vint au lendemain le roy ordonna une affaire dont ceulx de dehors

furent liés et ceulx de dedens courrouciés. Car une partie de l'ost du roy,

qui plus près de la tour estoit assise, estoit assaillie trop souvent et

par jour et par nuit de grans lancéis de dars et de quarreaux que ceulx de

dedens lançoient; si que il convenoit assiduement mettre garnison de gens

d'armes entre deux et par dessus tout ce les convenoit-il encore couvrir de

leur escus. Pour ce manda le roy au preux conte Amaury de Montfort qu'il

leur bastist un agait de bons chevaliers en aucun lieu près d'illec, de

leur saillie, si que s'il s'en issoient par adventure il ne peussent pas

rentrer dedens sans dommaige de leur gens. Et le preux conte Amaury qui

autre chose ne queroit fois soy mesler à eulx s'arma privéement en sa tente

et ne sçay quans de ses chevaliers. Et se mirent avant le jour en un agait

où il attendirent tant que ceulx du chastel ississent pour hordoyer en

l'ost si comme il souloient. Adont saillit de son agait le conte Amaury sur

un destrier courant comme cerf en lande, et, ainsi comme le lyon sault à sa

proye, les surprinst, tandis comme ceulx de l'ost les faisoient à eulx

entendre, une partie en prist et tantost les envoya au roy. Et quant il

furent devant luy, prièrent moult que il les prist à rençon telle comme il

luy plairoit. Mais il n'en voulut rien faire et commanda que on leur

coppast les poings, et ainsi amoignonnés que on les renvoyast arrières à

leur compaignons au chasteau. Quant il les virent ainsi atournés, si en

furent moult esbahis, né oncques puis n'osèrent issir né faire assallie.

Et quant ce lu fait et que presque toute Auvergne obéissoit au roy sans

contredit, que par force que par la demeure qu'il avoit faite, si advint

que le duc Guillaume d'Aquitaine survint à tout l'ost des Auvergnas. Et

quant il fu monté sur une haulte montaigne pour véoir l'ost de France et

pour soy loger, et il le vit si grant et les trefs et les pavillons tendus

parmy les grans plaines, si se merveilla moult dont si grant ost venoit et

se repentit moult durement de ce qu'il estoit venu ayder aux Auvergnas. Ses

messagiers envoya tantost au roy pour paix requerre. Et quant il furent en

la présence du roy leur seigneur si parlèrent ainsi: «Sire roy, nostre sire

le duc d'Aquitaine te salue moult, comme celuy qui veult ton salut et ton

honneur et ta vie; et te mande par nous telles parolles: N'ait pas desdaing

ta haultesse de prendre le service au duc Guillaume d'Aquitaine et de luy

garder sa droicture; car aussi comme elle requiert service aussi

requiert-elle droicture et seigneurie. Sé le conte de Clermont qui de moy

tient la conté d'Auvergne que je tiens de vous a riens mesprins vers vostre

court, moy qui suys son seigneur le doy présenter en vostre court et

advouer par devant vous. Né ce ne refusasmes-nous oncques à faire, et

encore le vous offronsnous et requérons que vous ne le refusez. Et affin

que vous ne soyez en doubte que nous ne le façons ainsi, nous sommes près

de livrer bons ostaiges et souffisans: et sé les pers et les barons du

royaume jugent que on le doie ensi faire, si soit fait[591], si esgarderons

et attendrons vostre plaisir.» Et sur ce se conseilla le roy à ses barons

qui à droit le conseillèrent que il avoit à en prendre foy et seureté de

bons ostaiges. Le roy le fist ainsi par le conseil des barons; et par ce

mist paix en la terre et aux églyses. Et mist un jour de parlement à

Orléans où le duc devoit estre pour faire ce qu'il avoit promis et ce que

les Auvergnas avoient refusé jusques alors. Et atant s'en retourna en

France.

Note 591: _Si soit fait._ Les termes de Suger sont clairs et sans

doute rappeloient une formule de la cour des pairs. «Si sic

judicaverint regni optimates, fiat; sin aliter, sicut.» N'est-ce pas

là notre _soit fait ainsi qu'il est requis?_ Et viendra-t-on encore

soutenir que la cour des pairs date seulement de Philippe-Auguste?

Certes, d'après notre texte, elle est même antérieure à

Louis-le-Gros; ce n'est pas un prince aussi inquiet de son autorité

que l'on doit soupçonner d'avoir tant fait pour le gouvernement

féodal.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 285 / 369 题