_Coment l'évesque de Clermont se plaint au roy du conte d'Auvergne, coment
le roy conduisit là ses osts, et prist la cité de Clermont et la rendi à
l'évesque. Et coment cil méféist de rechief, et coment le roy rassembla
plus grant ost et prist le chastel de Montferrant, et coment le conte luy
donna ostages de sa volenté faire._
En ce temps avint que l'évesque de Clermont en Auvergne fu contraint à
issir de sa terre par les Auvergnas qui de viel et de nouvel ont ceste
tesche[584] qu'il sont orgueilleux. Moult estoit celluy évesque saige homme
et honnorable et fort deffenseur de saincte églyse. Quant il ne put en
avant aller, il s'en fouy en France ainsi comme tout déshérité. Au roy
monstra sa complainte tout en plourant et se plaignit du conte d'Auvergne
qui sa cité luy avoit tollue et la grant églyse de l'éveschié saisie et
garnie, par la malice d'un sien doyen. Pour ce luy prioit, tout estendu
devant ses piés, dont il luy grevoit moult, que il luy ramenast à franchise
son églyse qui estoit tournée en telle servitude, et mist à mesure par sa
force le tirant desmesuré. Et le roy qui tousjours avoit accoustumé à
deffendre les églyses emprist dévotement la besongne de l'églyse, jà soit
ce que il ne peust estre sans grant ost et sans grant travail. Et quant il
vit que ce tirant ne se vouloit chastier, né par mandement né par lettres,
si partit à grant ost et s'en alla droit à Bourges. Là s'assemblèrent les
barons du royaume fors que[585] le conte d'Anjou. Là vint le duc de
Bretaigne et le conte de Nevers, et les autres barons à moult grant
chevalerie.
Note 584: _Tesche_. coutume. Suger cite à ce propos le vers de
Lucain:
«Avernique ausi Latio se fingere fratres.»
Note 585: _Fors que._ Cela n'est pas dans Suger, qui nomme au
contraire Foulques d'Anjou le premier des barons qui se réunirent à
Bourges à l'armée du roi.
Quant il furent tous assemblés, si chevauchèrent vers Auvergne, tout
entallentés de prendre vengence des forfais de sainte églyse. Et ainsi
entrèrent en la terre de leur ennemis tout destruiant devant eulx. Et si
comme il approchoient de Clermont, les Auvergnas laissièrent tous les
chasteaux des montaignes et se misrent en la cité pour ce qu'il l'avoient
trop bien garnie. Et les François qui de leur folie et simplesse se
gabèrent, laissièrent à asseoir la cité, pour ce qu'il ne perdissent les
chasteaux dont les citoiens gastassent tandis les viandes[586]. Lors
tornèrent à un chasteau qui Pons a nom et siet sur l'eau de Hylerin[587].
Entour se logèrent et pourprisrent les plains et les haus tertres et
sembloit qu'il voulsissent aller au ciel, pour ce qu'il montoient les
montagnes et les puis[588] agus où les bonnes villes estoient. Si ardoient,
roboient et prenoient tout à force et amenoient les proyes en l'ost et non
mie tant seulement les bestes, mais les hommes bestiaux de la terre[589].
Après drescièrent les engins pour la tour prendre et abattre. Et quant les
perrierres et les mangonneaux lancèrent, si commença l'assaut fort et
périlleux; et tant y eut de trait getté que ceulx de dedens se rendirent eu
la mercy du roy. Ceulx qui la cité tenoient furent moult espoventés de
celle nouvelle comme ceulx qui autant ou pis s'attendoient à avoir; si s'en
fouirent et laissièrent la cité en la main du roy. Et il rendi tantost
l'églyse à Dieu, et au clergié leur droit, et à l'évesque sa cité. Après
fist la paix de luy et du conte si qu'il l'asseura par bons hostages. Et
atant retourna le roy en France.
Note 586: Cela est mal rendu. Il falloit: Pour laisser les citoyens
de Clermont consumer leurs provisions, tandis qu'ils seroient occupés
au siège des châteaux.
Note 587: _Pons_, etc. C'est _Pont du Chasteau_, sur l'_Allier_, à
quelques lieues de Clermont.
Note 588: _Puis._ Tertres, pics.