Note 395: A compter d'ici commence la traduction de la _Vita Ludovici
regis Philippi filii_, par le célèbre abbé de Saint-Denis, Suger.
Icil noble damoiseau s'accoustumoit à amer et à honnorer l'églyse de
Saint-Denys de France, selon la coustume de France ancienne et de
long-temps; et selon ce que ses ancesseurs la maintindrent, il la maintint
tousjours à grant chierté et à grant révérence, pour l'onneur des martyrs
desquels il estoit soustenu et aidié en ceste mortelle vie et par quelles
prières il attendoit à estre secouru quant à l'ame, après la mort; et si
pensoit à estre moine de léans, sé ce fust que estre péust. Mais tandis
comme il estoit encore en l'aage de douze ou de treize ans, se penoit-il
moult de venir à valeur et à proesce de grant homme, non pas à chacier né à
autres jeux enfantins à qui tel aage s'abandonne légièrement; ains
apprenoit et usoit des armes par qui l'on vient à proesce et à valeur; et,
sans faille, faire luy convenoit par force, sé il ne voulsist perdre son
roiaume par mauvaiseté et par paresse; car les plus grans et les plus
puissans des barons du roiaume le commencièrent à assaillir: et meismement
le puissant et le couragieux roy d'Angleterre, fils Guillaume, duc de
Normandie, qui Angleterre conquist et fust appelé Guillaume le bastart. Et
pour ce que il commença à estre assailli si jeune, fu il preux, par les
grans besoingnes qui luy sourdoient de toutes pars: car vertu et proesce
croit par us et par travail endurer, et en devient on sage et pourveus aux
grant besoingnes, et en vient-on souvent à grans emprises. Et par ce
s'enfuit paresse et oisiveté, qui trop font de maus à ceus qui les
maintiennent; car ainsi comme dit le sage: «Oisiveté et paresse
admenistrent nourrissement aux vices.»
Cil roy Guillaume d'Angleterre estoit chevalier merveilleus aux armes et
sur tous hommes estoit convoiteux et désirant d'acquerre los et renommée.
Quant il eut deshireté son ainsné frère, Robert, le duc de Normandie, de
toute la duchée, si comme elle s'estent, après ce qu'il s'en fust alé
oultre-mer, si se commença à approchier des marches du roiaume de France et
à assaillir le noble damoisel Loys, en toutes les manières qu'il povoit.
Semblablement et dessemblablement guerroioient l'un l'autre: semblablement
en ce que l'un né l'autre ne se tenoit maté né vaincu; dessemblablement en
ce que le roy Guillaume estoit fort et aduré et parcréur d'aage, comblé
d'avoir et large despendeur, et que merveilleusement savoit atraire à luy
chevaliers et soudoiers; et que le jouvenceau Loys estoit povre d'avoir et
jeune d'aage, et se gardoit de grever le roiaume que son père tenoit encore
en sa main: et si, osoit maintenir guerre et contrester à si puissant homme
et si riche, par proesce de chevalerie et par hardement de cuer tant
seulement. Dont véissiez le noble damoisel chevauchier par le païs, à tant
de chevaliers comme il povoit avoir, une heure ès marches de Berri, autre
heure ès marches d'Auvergne: né jà, pour ce, ne le véist on moins tost en
Vauquessin, quant mestier en estoit. Et assembloit souvent au roy Guillaume
d'Angleterre, à trois cens chevaliers ou à cinq cens ou à moins, encontre
dix mille chevaliers. Si avenoit souvent selon la doubteuse avanture de
bataille, que il desconfisoit ses ennemis et tel fois qu'il restoit
desconfi. Et en tels poingnéis prenoit-on souvent des plus nobles barons,
d'une part et d'autre. Une heure en prist, le damoiseau Loys, des plus
nobles que le roy d'Angleterre eust, comme le noble conte Simon, Gilebert,
seigneur de l'Aigle, qui, à ce temps estoit le plus prisié chevalier de
toute Normandie et Angleterre[396], et Paiens, le seigneur de Gisors, à qui
le roy d'Angleterre ferma lors premièrement le chastel de Gisors[397], et
d'autre part reprist, le roy d Angleterre, des plus vaillans chevaliers de
France, comme le vaillant conte Mathieu de Beaumont, le noble conte Simon
de Montfort[398], et Paiens, le seigneur de Montjay. Mais l'angoisse et la
destresse d'avoir, pour les soubdoiers paier, fist tost venir à raençon les
prisonniers au roy Anglais; mais les prisonniers de France ne peurent pas
estre si tost délivrés; ains furent en prison longuement, n'oncques par
mille raençon n'en porent eschapper jusques à tant qu'il eurent fait
hommage au roy d'Angleterre et qu'il eurent juré sur sains qu'il luy
seroient en aide à leur povoir contre le roy et contre le roiaume de
France.
Note 396: _Gilebert de Laigle_ est honorablement mentionné par le
poète Geoffroi Gaimard. Voyez les fragmens de ce poète, publiés par
M. Fr. Michel. (Rouen, 1830, p. 56.) Il étoit à côté du roi Guillaume
le Roux, quand celui-ci fu mortellement frappé par Tyrrel, à la
chasse.
Note 397: Le sens est ici mal rendu; c'est _Paiens_ que Suger indique
comme ayant fermé ce chateau: «Paganum de Gisortio, qui castrum idem
primo munivit.»
Note 398: Simon Ier, fils d'_Amauri_ Ier, celui qui fortifia
_Montfort-l'Amauri_.