Le roy crut Arnoul le trayteur et manda Hugues-le-Grant qu'il venist à luy
parler à la Croix delez-Compiègne[239]; et quant Hues-le-Grant oy parler et
disputer de donner cités et contrées, sy fu tantost aveuglé, et volt miex
mentir son serement pour la convoitise de terre et de richesce que garder
sa foy et sa loiauté vers l'enfant Richart son ami. Avant qu'il se
départissent, jurèrent l'un et l'autre d'une part et d'autre la guerre
contre les Normans et assemblèrent leur ost. Le roy entra en Caux et
Hues-le-Grant en la cité de Baieux et commencèrent à desgaster la contrée
par embrasement et par rapines. Quant Bernart le Danois vit ce, tantost
envoya au roy message par le conseil Bernart le conte de Senlis, en telles
paroles: «Très-puissant roy, pourquoy desgate-tu ainsy le pays, quant la
cité de Rouen est en ta volenté? Prends débonnairement le service des
Normans, pour ce que tu puisses eschiver en lieu et en temps le péril de
tes ennemis, par leur ayde.»
Note 239: _A la croix deles Compiègne._ «Ad villam quæ dicitur
_Crux_, juxtà Compendium.» Beneoit de Sainte-More nomme ce lieu
_La Croix sus Getiezmer_. (Vers 14,416.)
[240]De cette parole que les messaiges luy apportèrent fu le roy moult lié;
à sa gent manda qu'il se tenissent de la terre dommagier, et puis s'en ala
à Rouen au plutost qu'il peust. Jusques aux portes alèrent à l'encontre le
clergié et le peuple, chantant: «Bien viengne cil qui vient au nom de
Nostre-Seigneur.» Au mangier s'assist le roy et le servoit Bernart le
Danois, et quant il vit que le roy estoit aucques lié, si commença à parler
en telle manière: «Très-noble roy, moult nous est grand honneur creue au
jour duy, car nous avons esté jusques cy soubs la seigneurie au duc et nous
sommes orendroit royal. Or tiengne Bernart le conte de Senlis son nepveu
Richart, et nous soyons soubs toy longuement et te servons comme seigneur.
Mauvais conseil te donna qui te loa à esmouvoir contre la noble chevalerie
des Normans; où fu si fors et si puissans hommes que tu ne peusse
espouventer par leur vertu? Saches que sont tous en ton commandement et
qu'il désirent tous à chevauchier avecques toy en tes besoingnes de bon
cuer et de bonne volenté. Si s'émerveillent moult, comment tu as armé
Hugues-le-Grant ton ennemy, de vingt mille hommes, celui meisme qui
tousjours eut à toy contens et guerre.»