Note 135: _Adeser._ Atteindre. «Contingere.»

Lors descendirent en une vallée merveilleusement grande, qui en une partie

stoit obscure et ténébreuse et si y avoit grans rais de feu ardent et, en

une partie, de soy estoit resplendissant et si délicieuse que il n'est nul

qui le put conter né retraire. Lors retourna devers la partie si obscure et

vit aucuns roys de son lignage qui souffroient grans tourmens. Et lors

eut-il trop merveilleusement grant paour, car il cuida tantost estre

plungié en ces tourmens par grans géans noirs et orribles qui embrasoient

ces fournaises de cette vallée de diverses manières de feus. Et tandis

comme il estoit en si grant paour, il vit, à la clarté du feu qui du fil

issoit et ses iex enluminoit, un point de lumière resplandir de l'un des

costés de cette vallée, et deux fontaines courans, dont l'une estoit

merveilleusement chaude et bouillant, et l'autre clère et froide; si

estoient illec deux tonneaux. Lors regarda à la clarté du fil et vit sur le

tonnel, en l'iaue bouillante, le roy Loys son père dedans l'iaue bouillante

jusques au gros des cuisses. Lors li dit son père moult tourmenté et

aggravé: «Charles, biau fils, n'aies pas paour. Je sais bien que ton esprit

retournera en corps, et que nostre Seigneur t'a donné graces de çà venir

pour ce que tu voies pour quels péchiés moy et les autres souffrent tels

tourmens. Ung jour suis en ce tonnel plain d'iaue bouillant, ung autre suis

mis en cet autre tonnel qui est plain d'iaue tiède et attrempée: et cette

grace me fait nostre Seigneur par la prière saint Pere, saint Denys et

saint Remy, par lesquels trois notre royale lignée a régné jusques ci: et

sé tu me veulx aider toy et mes évesques et mes abbés et tous les ordres de

saincte Eglyse en messes et en oblacions, en vigiles, en salmodies et en

aumosnes, je seray tost délivré de ce tonnel d'iaue bouillant: car Lothaire

mon frère et Loys sont jà délivrés de ces tourmens par les mérites saint

Père et saint Remy, et sont pour ce en joie du paradis.» Après ce, luy dist

qu'il regardast à senestre. Et quand il fu tourné si vit deux grans tonnes

plains d'iaue boullant. «Ceulx,» dit-il, «te sont appareillés, sé tu ne

t'amendes et sé tu ne fais pénitence de tes douloureux péchiés.» Lors

eust-il grand paour, et quant son conducteur vist qu'il estoit en tel

mésaise, si luy dist: «Viens après moy à la deuxième partie de la

délicieuse vallée de paradis.» Et quant il l'eut là mené si vist Lothaire

son oncle, qui séoit en grant clarté avec les autres roys, sur ung topase

merveilleusement grant et estoit couronné d'une précieuse couronne, et son

fils Loys qui delez luy séoit aussi couronné. Et quant il vit Charles, si

li dist: «Charles mon successeur, qui maintenant est le tiers après moy en

l'empire des Romains, viens près de moy, je sais bien que tu es venu par

les tourmens d'enfer où ton père et mes frères sont tourmentés; mais il

sera tost délivré par la miséricorde de nostre Seigneur de ses paines,

ainsi comme nous sommes par les mérites saint Père et les prières saint

Denys et saint Remy, à qui nostre Seigneur a donné grant pouvoir d'apostre

sur tous les roys et sur toutes les gens de France. Et s'il ne soubtenoient

notre lignée et gardoient, elle faudroit assez tost. Et saches que l'empire

sera assez tost délivré et osté de ses mains et que tu vivras désormais

assez peu de jours.» Et lors se retourna Loys et luy dist: «L'empire des

Romains que tu as tenu jusques ci doit par droit recevoir Loys le fils de

ma fille.»

Et quant il ot ce dit, il li sembla qu'il véist devant luy Loys l'enfant:

et Lothaire son oncle le print lors et luy dist: «Tel est cet enfant comme

cil que nostre Seigneur establit au milieu de ses desciples, quant il leur

dict: A tel est le royaume des cieus. Atant,» luy dist Lothaire, «rends li

maintenant le pooir de l'empire, par ce fil que tu tiens en ta main.» Lors

deslia Charles le fil de son pouce, et par ce fil luy rendi la monarchie de

tout l'empire. Et tout maintenant le luissel du fil resplendissant ainsi

comme ung ray de soleil s'amoncela dans la main de l'enfant. Après ce

repaira l'esprit Charles au corps moult las et moult travaillié.[136]

Note 136: Ces deux visions ne sont imprimées que dans les chroniques

de Saint-Denis. Sans doute elles n'ont aucune importance historique,

et dom Bouquet a d'ailleurs fait judicieusement remarquer que la

seconde, du moins, fut imaginée pour Charles-le-Gros et non pas

Charles-le-Chauve. Mais enfin, telle qu'elle est, et dans la

supposition probable qu'elle ne fut rédigée que sur la fin du Xème

siècle, elle n'en est pas moins antérieure à la légende de saint

Patrice, et doit par conséquent faire remonter avant elle le dogme

obscurément expliqué du Purgatoire. Sous le point de vue littéraire,

on ne manquera pas de se souvenir ici de la terrible épopée de Dante;

tous les élémens s'en retrouvent dans la vision de Charles-le-Chauve:

la punition des grands personnages politiques, le genre de tourmens,

le caractère de ceux qui les souffrent et les infligent. Ce n'est

donc pas comme effort d'imagination que nous devons admirer la

_Divina Comedia_, mais comme l'immortelle création d'un génie

vigoureux, implacable et mélancolique.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 44 / 369 题