Lors descendirent en une vallée merveilleusement grande, qui en une partie
stoit obscure et ténébreuse et si y avoit grans rais de feu ardent et, en
une partie, de soy estoit resplendissant et si délicieuse que il n'est nul
qui le put conter né retraire. Lors retourna devers la partie si obscure et
vit aucuns roys de son lignage qui souffroient grans tourmens. Et lors
eut-il trop merveilleusement grant paour, car il cuida tantost estre
plungié en ces tourmens par grans géans noirs et orribles qui embrasoient
ces fournaises de cette vallée de diverses manières de feus. Et tandis
comme il estoit en si grant paour, il vit, à la clarté du feu qui du fil
issoit et ses iex enluminoit, un point de lumière resplandir de l'un des
costés de cette vallée, et deux fontaines courans, dont l'une estoit
merveilleusement chaude et bouillant, et l'autre clère et froide; si
estoient illec deux tonneaux. Lors regarda à la clarté du fil et vit sur le
tonnel, en l'iaue bouillante, le roy Loys son père dedans l'iaue bouillante
jusques au gros des cuisses. Lors li dit son père moult tourmenté et
aggravé: «Charles, biau fils, n'aies pas paour. Je sais bien que ton esprit
retournera en corps, et que nostre Seigneur t'a donné graces de çà venir
pour ce que tu voies pour quels péchiés moy et les autres souffrent tels
tourmens. Ung jour suis en ce tonnel plain d'iaue bouillant, ung autre suis
mis en cet autre tonnel qui est plain d'iaue tiède et attrempée: et cette
grace me fait nostre Seigneur par la prière saint Pere, saint Denys et
saint Remy, par lesquels trois notre royale lignée a régné jusques ci: et
sé tu me veulx aider toy et mes évesques et mes abbés et tous les ordres de
saincte Eglyse en messes et en oblacions, en vigiles, en salmodies et en
aumosnes, je seray tost délivré de ce tonnel d'iaue bouillant: car Lothaire
mon frère et Loys sont jà délivrés de ces tourmens par les mérites saint
Père et saint Remy, et sont pour ce en joie du paradis.» Après ce, luy dist
qu'il regardast à senestre. Et quand il fu tourné si vit deux grans tonnes
plains d'iaue boullant. «Ceulx,» dit-il, «te sont appareillés, sé tu ne
t'amendes et sé tu ne fais pénitence de tes douloureux péchiés.» Lors
eust-il grand paour, et quant son conducteur vist qu'il estoit en tel
mésaise, si luy dist: «Viens après moy à la deuxième partie de la
délicieuse vallée de paradis.» Et quant il l'eut là mené si vist Lothaire
son oncle, qui séoit en grant clarté avec les autres roys, sur ung topase
merveilleusement grant et estoit couronné d'une précieuse couronne, et son
fils Loys qui delez luy séoit aussi couronné. Et quant il vit Charles, si
li dist: «Charles mon successeur, qui maintenant est le tiers après moy en
l'empire des Romains, viens près de moy, je sais bien que tu es venu par
les tourmens d'enfer où ton père et mes frères sont tourmentés; mais il
sera tost délivré par la miséricorde de nostre Seigneur de ses paines,
ainsi comme nous sommes par les mérites saint Père et les prières saint
Denys et saint Remy, à qui nostre Seigneur a donné grant pouvoir d'apostre
sur tous les roys et sur toutes les gens de France. Et s'il ne soubtenoient
notre lignée et gardoient, elle faudroit assez tost. Et saches que l'empire
sera assez tost délivré et osté de ses mains et que tu vivras désormais
assez peu de jours.» Et lors se retourna Loys et luy dist: «L'empire des
Romains que tu as tenu jusques ci doit par droit recevoir Loys le fils de
ma fille.»
Et quant il ot ce dit, il li sembla qu'il véist devant luy Loys l'enfant:
et Lothaire son oncle le print lors et luy dist: «Tel est cet enfant comme
cil que nostre Seigneur establit au milieu de ses desciples, quant il leur
dict: A tel est le royaume des cieus. Atant,» luy dist Lothaire, «rends li
maintenant le pooir de l'empire, par ce fil que tu tiens en ta main.» Lors
deslia Charles le fil de son pouce, et par ce fil luy rendi la monarchie de
tout l'empire. Et tout maintenant le luissel du fil resplendissant ainsi
comme ung ray de soleil s'amoncela dans la main de l'enfant. Après ce
repaira l'esprit Charles au corps moult las et moult travaillié.[136]
Note 136: Ces deux visions ne sont imprimées que dans les chroniques
de Saint-Denis. Sans doute elles n'ont aucune importance historique,
et dom Bouquet a d'ailleurs fait judicieusement remarquer que la
seconde, du moins, fut imaginée pour Charles-le-Gros et non pas
Charles-le-Chauve. Mais enfin, telle qu'elle est, et dans la
supposition probable qu'elle ne fut rédigée que sur la fin du Xème
siècle, elle n'en est pas moins antérieure à la légende de saint
Patrice, et doit par conséquent faire remonter avant elle le dogme
obscurément expliqué du Purgatoire. Sous le point de vue littéraire,
on ne manquera pas de se souvenir ici de la terrible épopée de Dante;
tous les élémens s'en retrouvent dans la vision de Charles-le-Chauve:
la punition des grands personnages politiques, le genre de tourmens,
le caractère de ceux qui les souffrent et les infligent. Ce n'est
donc pas comme effort d'imagination que nous devons admirer la
_Divina Comedia_, mais comme l'immortelle création d'un génie
vigoureux, implacable et mélancolique.